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TERTULLIEN

DE L'ORNEMENT DES FEMMES.

LIVRE II.

[Traduit par E.-A. de Genoude]

I. Servantes du Dieu vivant, mes sœurs bien-aimées en Jésus-Christ, souffrez qu'à ce titre le plus humble de vos frères, le dernier des serviteurs du Maître commun, ose vous adresser une courte exhortation, non par un sentiment de vanité, mais de charité, qui s'intéresse à l'œuvre de votre salut. Le salut! il existe pour les hommes, de même que pour les femmes, dans la manifestation de la modestie chrétienne. « Nous sommes tous les temples de Dieu, » consacrés par la présence de l'Esprit saint. Gardienne de ce sanctuaire auguste, la pudeur veille à la porte pour n'y laisser rien pénétrer d'immonde, de peur que la divinité qui y réside ne déserte avec indignation un séjour profane. Toutefois mon dessein n'est pas de vous entretenir de la chasteté chrétienne en elle-même. Les préceptes divins sont partout assez formels sur ce point. Je veux vous développer les devoirs qui s'y rattachent, c'est-à-dire la manière dont il faut régler votre extérieur. La plupart d'entre vous, et en me permettant ce reproche, je me l'adresse à moi-même le premier, la plupart d'entre vous entraînées par une ignorance involontaire, ou par une audacieuse connivence avec elles-mêmes, affichent dans leurs dehors aussi peu de retenue que si la pudeur |316 consistait uniquement dans l'intégrité de la chair et dans l'absence des plaisirs sensuels. Il leur semble qu'il n'y ait rien par-delà; que la parure et les ornements du corps soient chose indifférente. Aussi voyez-les, soigneuses de relever par mille artifices l'éclat de leur beauté, promener en public la même pompe que la femme païenne à laquelle manque le sentiment de la véritable pudeur, parce qu'il n'y a rien de vrai là où manque le Dieu maître et dépositaire de la vérité.

En effet, quoiqu'il existe une ombre de pudeur parmi les païennes, cette vertu néanmoins est tellement défectueuse, tellement désordonnée et chancelante, que, si chastes que vous les supposiez au fond de l'ame, elles se répandent au dehors en faste et en frivolités. O égarement du paganisme! Il convoite une partie du plaisir à défaut du plaisir tout entier. Pour vous en convaincre, montrez-moi une de ces infidèles qui n'aspire à captiver les regards étrangers. Où est celle qui ne farde son visage, qui ne soigne son corps dans ce dessein? Où est celle qui étouffe les désirs? Ne calomnions point la chasteté païenne. Il n'est pas rare qu'elle s'interdise la faute, mais la volonté de faillir, se l'interdit-elle? Si elle s'interdit la volonté, où sont les efforts pour prévenir la chute? faut-il nous en étonner? Il y a un fond de dérèglement dans tout ce qui ne vient pas de Dieu. Infortunées qui, incapables de s'élever à une vertu entière, gâtent aisément par le mal le bien qu'elles possèdent!

II. Pour vous, mes sœurs bien-aimées, il faut que vos habits vous distinguent de la femme païenne comme le reste vous en distingue. La pureté chrétienne, la seule qui soit parfaite et vraiment digne de ce nom, évite avec soin, disons mieux, fuit avec horreur tout ce qui peut éveiller dans autrui d'impudiques désirs. Pourquoi cela? D'abord parce que le désir de plaire par la séduction de la beauté vient d'un cœur corrompu. Nous ne le savons que trop, ces agréments extérieurs sont une amorce naturelle à la |317 luxure. A quoi bon attiser dans vos cœurs des flammes défendues? Pourquoi des provocations à un mal que vous ne voulez pas commettre? Ensuite il est périlleux de frayer le chemin aux tentations qui, puisse le Seigneur préserver les siens de cet écueil! souvent triomphent à force d'attaques, ou du moins troublent la paix de l'ame. Nous devons marcher toutes dans la plénitude de la foi avec un extérieur si modeste et si pur, que notre conscience n'ait pas un seul reproche à nous adresser, désirant de persévérer toujours dans le bien, mais sans trop présumer de nos forces. Car avec la présomption s'affaiblit la crainte; à mesure que s'affaiblit la crainte, les précautions disparaissent; sans la sauvegarde des précautions, les dangers se multiplient. La crainte est le fondement du salut; la présomption est le tombeau de la crainte. Il vaut bien mieux croire que nous pouvons faillir que de nous rassurer sur notre propre force. Avec la certitude de notre faiblesse, nous avons la crainte; avec la crainte, la circonspection; avec la circonspection, le salut. Au contraire, dès que nous nous appuyons sur nous-mêmes, soit en bannissant la crainte, soit en répudiant de sages précautions, nous nous perdons infailliblement. Qui marche sans défiance, l'œil fermé sur les précipices, est voisin de la chute, tandis que le voyageur prudent et attentif s'avance d'un pas assuré. Que le Seigneur, dans sa miséricorde, veille sur ses serviteurs! Puissent-ils se glorifier constamment de sa protection dont il les environne!

Mais pourquoi devenir un péril pour notre frère? Pourquoi allumer dans son cœur des feux déréglés? Si Dieu, dans l'extension de la loi nouvelle, confond dans le même châtiment l'action déshonnête et le simple désir, je crains bien que celle qui a été pour autrui la cause de sa ruine ne demeure pas impunie. En effet, vous donnez la mort au prochain quand vous alimentez sa convoitise; votre beauté est le poignard qui l'immole. Quand même vous n'auriez pas péché personnellement, vous n'êtes pas pour cela sans |318 reproches. Aussi lorsqu'il s'est commis un meurtre sur un champ, quoique le possesseur n'en soit pas coupable, l'infamie qui s'attache à ce lieu, théâtre du crime, rejaillit jusque sur le maître parmi tous les siens. Après cela, chargeons notre visage de peintures! Courons après de frivoles embellissements, afin d'être à nos frères une occasion de mort! Que devient alors ce précepte: « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Vous n'êtes pas seulement chargées de votre salut; vous avez entre les mains le salut d'autrui. Ne vous imaginez pas que les oracles de l'Esprit saint se bornent, dans leurs prescriptions, aux devoirs qu'ils recommandent: ils embrassent dans leur sainte latitude toutes les circonstances où nous pouvons servir le prochain. Ainsi, puisque notre vertu et la vertu des autres sont exposées à périr dans ces mille sollicitudes pour mettre en œuvre une beauté déjà trop dangereuse par elle-même, sachez-le bien! vous devez bannir tout ajustement étudié, tout artifice qui peut allumer les sens. Il y a mieux: il faut étouffer sous un extérieur négligé l'éclat de celte beauté naturelle, afin qu'elle ne fascine plus les regards. Loin de moi cependant de faire le procès à la beauté en elle-même! Elle est un heureux accident du corps, un ornement ajouté à l'œuvre de Dieu, un voile magnifique jeté sur notre ame. Toutefois les outrages et la violence qu'elle amène nous avertissent qu'il faut la craindre. Abraham, notre père dans la foi, le savait bien, lorsque cachant Sara son épouse sous le nom de sa sœur, il acheta son salut au prix de sa honte.

III. Mais que la beauté ne soit plus une arme dangereuse, importune à qui la possède, fatale à qui la convoite, pernicieuse à qui la contemple, je vous l'accorde. Plus de tentations sous ses pas; autour d'elle plus de tempêtes! Une chose me suffit: elle n'est pas nécessaire aux anges de Dieu. En effet, là où existe la pudeur, la beauté est inutile, puisque son caractère distinctif, sa conséquence |319 ordinaire, c'est de fomenter la luxure. La beauté a-t-elle jamais semé autre chose que des fruits de mort? Oui, qu'elles rehaussent leurs agréments naturels, qu'elles suppléent aux grâces qui leur manquent, les insensées, trop faciles aux sollicitations de la luxure étrangères, qui, en croyant cultiver leurs charmes pour elles seules, les nourrissent pour les autres!

Mais, me dira-t-on, quand la volupté est bannie du cœur et que la chasteté y réside, est-on si criminelle pour entretenir sa beauté et y placer sa gloire? Se glorifie qui voudra des avantages de la chair! D'abord le Chrétien foule aux pieds les ambitieux désirs, caractère d'une ame vaine et légère. Or, la vanité sied mal à des hommes qui font profession de l'humilité chrétienne. En second lieu, si toute gloire est vaine et stérile, n'est-ce pas surtout la gloire qui vient de la chair? Disciples de la Croix, c'est à vous seuls que je m'adresse. S'il faut chercher la gloire quelque part, que ce soit uniquement dans les biens spirituels, parce que nous n'aspirons qu'aux biens spirituels. Réjouissons-nous des trésors qui embellissent notre ame: que les œuvres sur lesquelles se fonde notre salut soient notre seule gloire. Je me trompe. Tu peux le réjouir aussi dans ta chair, athlète de Jésus-Christ, mais dans ta chair mortifiée par la pénitence, endurcie aux saintes austérités, afin que l'esprit soit couronné en elle, au lieu d'attirer sur elle les regards et les soupirs de la jeunesse. Convaincues, mes sœurs bien-aimées, que la beauté vous est inutile par tous les points, oubliez-la, si elle vous est échue en partage. Vous manque-t-elle? dédaignez-la. Une femme chrétienne peut bien être belle naturellement, mais elle ne deviendra jamais une occasion de mort. Loin d'aider au triomphe de ses charmes, elle les voilera sous la modestie.

IV. Empruntons un langage profane: ici je ne suis plus qu'un païen parlant à des païennes. Contentez-vous de plaire à votre époux. Vous êtes d'autant plus assurée |320 de lui plaire que vous chercherez moins à plaire aux autres. Troupeau béni, ne craignez point. Nulle épouse n'est sans agrément pour son époux. Elle sut assez lui plaire le jour où, sensible à la recommandation de sa beauté ou de ses mœurs, il en fit l'élue de son cœur. Ne dites pas: En dédaignant la parure et les soins, je m'attirerai la haine ou l'indifférence d'un mari. Un mari, quel qu'il soit, exige avant tout de son épouse une chasteté inviolable. Le Chrétien ne lui demande point d'être belle. Un disciple de la Croix ne se laisse pas éblouir aux avantages qui séduisent le Gentil. L'infidèle, au contraire, grâce à ses monstrueuses préventions contre nous, soupçonne ces grâces qu'il redoute. Pour qui entretenez-vous donc votre beauté? Pour le fidèle? il ne l'exige point. Pour l'infidèle? il ne la croit pas désintéressée. A quoi bon tant d'efforts, pour recueillir d'une part des mépris, de l'autre des soupçons?

V. A Dieu ne plaise néanmoins que je prétende vous imposer des habitudes grossières et un extérieur sauvage, ou que je préconise ici une repoussante malpropreté. Ce que je veux, c'est vous enseigner d'après quelle mesure, suivant quelles lois vous pouvez soigner votre corps sans alarmer la pudeur. Il faut une modeste et décente simplicité qui n'aille point au-delà du nécessaire, au-delà de ce qui plaît à Dieu. Oui, elles insultent au Seigneur, les femmes extravagantes qui blanchissent leur peau ou en polissent les inégalités avec des pâles étrangères, qui colorent leurs joues avec le vermillon, qui prolongent le contour de leurs paupières avec une poussière impure. L'empreinte de la main divine leur déplaît apparemment; elles rougissent d'elles-mêmes à leurs propres yeux; elles condamnent, Dieu dans son œuvre. N'est-ce pas le condamner réellement que de retoucher ce qu'il a fait et de réformer ses plans? Et à qui vont-elles demander cette industrie honteuse? au démon son ennemi. Oui au démon! Quel autre pourrait enseigner à l'homme le secret de défigurer son corps, sinon l'esprit impur qui a déjà su |321 par sa malice transformer l'esprit de l'homme? C'est à lui, n'en doutez pas, qui inventa ces mille artifices, afin que vous attaquer à vous-même, ce fût faire violence à la divinité. Tout ce qui naît avec nous est l'œuvre de Dieu; par conséquent ce que nous ajoutons à la nature vient du démon. Or, étouffer l'œuvre de Dieu sous les déguisements de Satan, quelle audacieuse profanation! Nos esclaves n'oseraient emprunter le meuble le plus indifférent à ceux qui nous haïssent. Les soldats ne demandent rien à l'ennemi de César. Briguer une faveur auprès de l'antagoniste du maître que vous servez, ce serait un crime irrémissible: et le Chrétien mendierait les secours du méchant par excellence! Que dis-je, le Chrétien? il ne mérite plus ce titre glorieux; il appartient corps et ame au maître dont il suit avidement la doctrine.

A ces traits, mes bien-aimées, reconnaissez combien il est indigne du nom que vous portez, indigne de la religion que vous professez, de revêtir ces orgueilleux ornements, quand la simplicité vous est prescrite, d'afficher le mensonge dans votre personne quand le mensonge est interdit à vos lèvres, de convoiter ce que la Providence a placé loin de vous, quand elle vous dit formellement: Abstenez-vous du bien d'autrui; enfin de placer l'adultère sur votre front, quand la loi vous commande d'aimer la modestie. Je vous le demande. Comment observerez-vous ce que les préceptes ont de plus difficile, si vous ne gardez pas ce qu'ils ont de plus doux et de plus léger?

VI. J'en vois quelques-unes donner à leur chevelure la teinte blonde du safran. Honteuses de leur patrie, elles regrettent de n'être pas des filles de la Germanie ou des Gaules; point de repos qu'elles n'aient transporté sur leur tête les couleurs de ces contrées. Fatal présage que cette ardente chevelure! Stérile embellissement qui aboutit à la difformité! N'est-il pas vrai, sans parler des autres inconvénients, que l'habitude de ces mélanges brûle les cheveux, et affaiblit le cerveau lui-même sous la violence |322 de ces parfums étrangers et sous les feux d'un soleil ardent auxquels vous prenez plaisir d'enflammer et de sécher votre tête? Appellerai-je beauté ce qui l'outrage? embellissements du corps ce qui en est la honte et la souillure? Ainsi la femme chrétienne fait de sa tête un autel où elle entasse les parfums; car, à moins d'employer ces matières à des usages vertueux, par conséquent légitimes et salutaires, destination primitive de toute créature, ce que l'on brûle en l'honneur du démon est une sorte de sacrifice. D'un autre côté, que dit Jésus-Christ? « Qui de vous peut rendre un seul cheveu blanc ou noir?» Eh bien! ces femmes donnent un démenti à Dieu. Voyez, s'écrient-elles, comment de blanche ou de noire qu'elle était, notre chevelure est devenue blonde sous nos mains, afin que nous ayons meilleure grâce. Un jour viendra cependant où elles essaieront de transformer leurs cheveux blancs en noirs, lorsqu'elles auront honte d'avoir vécu jusqu'à la vieillesse. O témérité coupable! On rougit d'un âge où l'on a désiré de parvenir. On recourt au larcin: on soupire après une jeunesse pleine de désordres; on recouvre de mensonge et de déguisements un âge de décence et de gravité.

Ah! loin des filles de la sagesse une pareille folie! Plus on s'efforce de cacher sa vieillesse, plus on la découvre. Voulez-vous orner votre front d'une éternelle jeunesse? Conservez l'innocence, beauté incorruptible que nous avons à revêtir ici-bas, jusqu'à ce que cette maison soit remplacée par la maison que nous promet la monarchie. Plaisante manière, vraiment, de s'approcher du Seigneur, et de quitter un monde corrompu, que d'envisager les avertissements et les préparatifs du départ comme une difformité!

VII. Que servent à votre salut ces fatigues et ces soucis pour orner votre tête? Quoi! pas une heure de repos à votre chevelure, aujourd'hui retenue par un nœud, demain libre du réseau; tantôt dressée en l'air, tantôt humblement abaissée; ici captive dans des tresses, là, jetée |323 éparse et flottante avec une négligence affectée. Ailleurs nouvelle méthode: un énorme amas de cheveux d'emprunt va s'arrondir en bonnet, vaste fourreau dans lequel s'emprisonne la tête; ou bien il s'élèvera en pyramide ambitieuse pour laisser le cou à découvert. O belliqueux attirail! Je m'étonnerais fort qu'il ne combattît point la loi divine. «Personne, dit le Seigneur, ne peut ajouter à sa taille. » Et vous, vous ajoutez à votre poids et à votre taille, en accumulant sur votre tête des masses de cheveux chargés d'ornements que l'on prendrait pour le rond de bosse d'un bouclier. Si vous ne rougissez pas de ce fardeau, ah! rougissez du moins de son indignité. Les dépouilles d'une tête étrangère, d'un misérable, mort au milieu de ses débauches, ou de quelque scélérat peut-être consumé par les flammes, ne les arborez pas sur une tête sanctifiée par le Christianisme. Chassez, chassez loin d'un front libre l'humiliante servitude de ces parures. En vain vous courez après une fastueuse magnificence; en vain vous appelez pour bâtir l'édifice de vos cheveux les mains les plus habiles, Dieu commande que vous soyez voilées. Pourquoi? Pour cacher, j'imagine, la tête de certaines femmes. Plaise au Ciel qu'au jour du triomphe des Chrétiens, il me soit permis, malgré la profondeur de mes misères, de lever mon front au-dessus de vos têtes humiliées! Je vous le demande, sera-ce avec la céruse, avec le vermillon, avec le safran, avec cet ambitieux échafaudage, que je vous verrai sortir de vos sépulcres? Sera-ce avec ces frivoles travestissements que les anges du Seigneur vous soulèveront sur les nues, pour aller au-devant de Jésus-Christ? Point de doute. Si ce sont là des biens véritables, légitimes aux yeux du Seigneur, ils ressusciteront en même temps que le corps et ils reconnaîtront leur place. Mais non, rien ne ressuscitera que la chair et l'ame. J'en conclus que ce qui ne ressuscitera point avec l'ame et le corps, doit être réprouvé comme ne venant pas de Dieu. Je vous en conjure donc, renoncez à des ornements |324 condamnés. Que Dieu vous voie aujourd'hui telles qu'il vous verra un jour.

VIII. Homme austère, me criez-vous, ta jalouse inimitié dépouille la femme de son légitime patrimoine. ---- Mais quoi, ma censure a-t-elle épargné dans notre sexe des vanités aussi peu conformes à la crainte que nous devons au Seigneur? Grâce à la corruption héréditaire de notre nature, les hommes n'apportent pas moins d'ardeur à plaire aux femmes que les femmes à plaire aux hommes. Aussi combien de honteuses industries chez eux! que d'embellissements étudiés! Raser leur barbe, en arracher minutieusement les poils, créper leur chevelure, la disposer avec art, déguiser la blancheur de la vieillesse sous des couleurs hypocrites, soustraire ce premier duvet qui recouvre tout le corps, farder leur visage à la manière des femmes, adoucir les aspérités de leur peau par je ne sais quelle poussière, consulter incessamment le miroir, y contempler leurs traits avec une vanité toujours inquiète, ne sont-ce pas là leurs manéges, comme si la connaissance du vrai Dieu, en nous interdisant tout désir de plaire par les moyens qui éveillent la luxure, ne proscrivait pas ces frivolités non moins inutiles que dangereuses? Car où Dieu réside, là réside aussi la pudeur avec la sainte gravité qui l'accompagne et la soutient. Point de triomphe pour la pudeur sans la gravité qui en est la sauvegarde! Nul espoir de faire servir la gravité chrétienne à ce triomphe, si nous ne répandons sur notre visage, sur nos vêtements, sur l'ensemble de notre extérieur, une honnête sévérité.

IX. Plus de délibérations! Coupez, retranchez sans pitié l'incommode amas de ces parures et ce luxe immodéré d'ornements. A quoi bon afficher sur votre visage la simplicité, la modestie, la réserve de l'Evangile, si vous étalez dans le reste de votre extérieur un faste plein de séduction et d'indécence? Que ce luxe orgueilleux soit opposé à la pureté chrétienne et serve d'aliment à la volupté, il est facile de le reconnaître: il prostitue pour ainsi dire |325 la beauté naturelle par la mollesse des habits. En effet, que les ornements lui manquent, la voilà inutile et dépourvue de ses charmes, soldat sans épée, navire sans agrès. An contraire, que la beauté naturelle manque, la vanité, en puisant dans son propre fonds, supplée à son absence par un éclat emprunté. Les âges calmes et paisibles eux-mêmes, déjà abrités dans le port de la modestie, sont ramenés dans l'agitation des tempêtes par ces lueurs perfides, se troublent de désirs inquiets, et s'allument jusque sous la glace des années à ce luxe impudique. Encore une fois, servantes de Jésus-Christ, répudiez avec courage ces embellissements, comme des corrupteurs de la vertu.

En est-il parmi vous que les obligations du rang, de la naissance, d'une grande fortune condamnent à cette magnificence extérieure, comme si elles ne possédaient point encore la sagesse véritable, qu'elles apportent à ce mal tous les tempéraments de la religion, prenant bien garde surtout de lâcher la bride au luxe sous prétexte qu'il est nécessaire. Comment pourrez-vous pratiquer l'humilité dont nous faisons profession, si vous n'imposez un frein à l'usage des richesses et des ornements? Quel en est le but? La vaine gloire. Or la vaine gloire s'exalte, mais ne s'humilie jamais.

---- Quoi donc? ne nous sera-t-il plus permis d'user de notre bien? Qui nous le défend?

---- L'Apôtre, quand il nous avertit « d'user de ce monde comme n'en usant point. Car, ajoute-t-il, la figure de ce monde passe, que ceux qui achètent soient comme ne possédant pas. » Pourquoi cela? Il avait répondu d'avance à cette interrogation: « Le temps est court. » Si l'Apôtre ordonne aux maris de vivre avec leurs épouses comme s'ils n'en avaient point, que penserait-il des vains ornements dont elles se chargent? N'est-ce pas pour ce motif et à cause du royaume de Dieu que plusieurs embrassent une virginité perpétuelle, renonçant de leur plein gré à des plaisirs impérieux et dont l'usage pourrait être |326 légitime. Quelques autres s'interdisent le vin et les viandes, que Dieu a donnés à l'homme pour ses nécessités, et dont il peut user sans péril comme sans remords. Ils sont bien aises d'immoler humblement leur ame à Dieu par les mortifications de la chair. Vous n'avez que trop usé jusqu'ici de votre opulence et de vos délices; vous n'avez que trop cueilli les fruits de vos grâces naturelles avant de connaître la discipline du salut. « Nous sommes la nation chérie, choisie à la fin des temps. » Dieu nous destinait à la vie avant que le monde fût créé. C'est donc le Seigneur lui-même qui nous apprend à modérer et à retrancher les superfluités mondaines. Circoncision vivante de l'esprit et de la chair, nous immolons le siècle dans notre esprit et notre chair.

X. C'est Dieu apparemment qui enseigna aux hommes le secret de colorer les laines avec le suc de certaines plantes ou la liqueur de certains poissons. Au berceau du monde il avait oublié de créer des brebis de pourpre ou d'écarlate; voilà pourquoi il imagina ces étoffes précieuses qui, minces et légères en elles-mêmes, sont bien pesantes, si l'on en considère le prix. C'est Dieu qui transforma l'or en ces mille joyaux où s'enchâssent et brillent les pierreries; c'est Dieu qui mutila vos oreilles par ces magnifiques blessures. C'est Dieu qui, persécuteur de son œuvre, et tyran d'un âge innocent, condamné pour la première fois aux larmes, creusa sur un corps destiné au fer ces douloureuses cicatrices d'où pendront je ne sais quels grains dont le Parthe couvre ses brodequins, en guise de colliers. Cet or lui-même, dont l'éclat vous passionne, quelques peuples s'en servent pour enchaîner les coupables, ainsi que le raconte l'histoire. Tant il est vrai que, loin de devoir leur bonté à leur propre fonds, ces choses n'ont de prix que par leur rareté.

D'ailleurs, à qui remonte leur découverte? Aux anges pécheurs qui révélèrent aux hommes ces matières inconnues. Puis arrivèrent le travail et l'industrie qui, |327 s'ajoutant à la rareté, allumèrent chez les femmes le désir immodéré de les posséder. Si ces mêmes anges, d'après le témoignage d'Enoch, furent condamnés par Dieu pour avoir fait connaître ces matières dangereuses, c'est-à-dire l'or, l'argent et les pierreries; pour avoir enseigné l'art de les mettre en œuvre, et surtout le secret de colorer le visage, ou de déguiser la laine sous des couleurs mensongères, comment plairons-nous à Dieu, en nous affectionnant à des frivolités qui ont attiré la colère et la vengeance de Dieu sur leurs inventeurs?

Mais je vous l'accorde. Dieu a mis à notre disposition toutes ces matières; il en a autorisé l'usage. Isaïe n'a jamais reproché aux filles de « Sion leur pourpre, leurs croissants d'or, leurs colliers tombant en grappes. » Toutefois, n'allons pas nous flatter nous-mêmes, et, trop semblables aux Gentils, nous imaginer que Dieu impose des lois sans ouvrir les yeux sur la manière dont elles sont observées. Ah! combien il serait plus sage et plus conforme à nos véritables intérêts de penser que, dès le berceau du monde, Dieu répandit sur la terre ces périlleuses richesses pour servir d'épreuve à notre fidélité, afin que la légitimité de l'usage accrût le mérite de la privation! Voyez les pères de famille les plus éclairés; ils exposent à dessein leurs serviteurs à certaines séductions pour reconnaître jusqu'où va l'usage, où s'arrêtent la force et la tempérance. Mille fois plus digne de louanges le serviteur qui renonce aux jouissances les plus légitimes, toujours en garde, même contre l'indulgence du maître. L'Apôtre l'a dit: « Tout est permis, mais tout n'est pas expédient. » On est mieux protégé contre les choses défendues quand on s'interdit celles qui sont permises.

XI. Mais enfin où sont vos motifs pour étaler cette orgueilleuse magnificence, vous qui vivez loin des nécessités qui en sont l'excuse? Les temples des idoles? Vous ne les fréquentez pas. Les spectacles profanes? Ils vous sont étrangers. Les solennités des Gentils? Vous ne les |328 connaissez pas. Cependant c'est pour se rendre à ces assemblées, c'est pour voir et pour être vue, c'est pour mettre en vente sa pudeur, c'est pour recueillir l'admiration publique que la femme païenne promène celle pompe insolente. Pour vous, jamais rien qui vous attire hors de vos maisons que des motifs graves et sérieux; un malade à visiter, le saint sacrifice à offrir, la parole de Dieu à entendre. Chacun de ces exercices est une œuvre de modestie et de retenue. Il ne faut pour y vaquer ni vêtement extraordinaire, ni longs apprêts, ni robe flottante. Si des devoirs d'amitié ou des relations de famille vous appellent auprès des femmes du paganisme, pourquoi ne pas vous montrer couvertes de l'armure qui vous distingue, d'autant plus que vous paraissez devant des personnes étrangères à la foi? Ne faut-il pas que vous manifestiez la différence qui existe entre les servantes de Dieu et celles du démon? Ne faut-il pas que vous leur serviez d'exemple, qu'elles soient édifiées dans vous, et, selon le langage de l'Apôtre, que Dieu soit glorifié dans votre corps? Or, s'il est glorifié par la chasteté de l'ame, il l'est aussi par un extérieur qui répond à la chasteté de l'ame.

---- « Mais si nous renonçons à nos anciennes parures, cette singularité exposera le nom chrétien aux censures et aux blasphèmes des infidèles! »

---- Fort bien! Gardons aussi nos anciens désordres! ayons toujours les mêmes mœurs, puisque nous restons fidèles aux mêmes dehors. C'est à coup sûr le meilleur moyen pour arrêter les blasphèmes. Redoutable censure, en effet, que celle qui dira: Depuis que cette femme est devenue chrétienne, son extérieur approche de la pauvreté! Plus riche devant Dieu, craindrez-vous de paraître plus indigente à l'œil de l'homme? Plus ornée de grâces intérieures, vous alarmerez-vous d'un extérieur plus négligé? A qui enfin le disciple de la croix doit-il plaire, à Dieu ou bien aux Gentils? |329 

XII. Ah! plutôt craignons de donner par notre faute un plus juste sujet de blasphème! Quoi en effet de plus scandaleux que de voir des femmes chrétiennes, prêtresses augustes de la pudeur, étaler le luxe impudique des courtisanes? Quelle différence alors vous séparera de ces victimes de la prostitution publique, aujourd'hui surtout que la dépravation humaine, montant de degré en degré, et se jouant des lois qui interdisaient à ces misérables les ornements de la matrone et de l'épouse, les a égalées aux femmes les plus illustres sans qu'on puisse les distinguer les unes d'avec les autres? Aussi l'Ecriture sainte nous a-t-elle avertis que les ornements destinés à relever la beauté ne vont pas sans la prostitution du corps. De quel nom le Seigneur appelle-t-il cette cité superbe qui domine sur sept collines et commande à une vaste étendue d'eaux? du nom de prostituée. Et quel vêtement lui donnera-t-il pour être en harmonie avec ce nom? Ecoutez. « Elle s'assied dans la pourpre et l'écarlate, elle étincelle d'or et de pierreries. » Ornements maudits, puisque les livres saints n'ont pu décrire sans eux une infâme et une prostituée! Quand la trop célèbre Thamar s'assit le long de la voie publique avec un visage fardé et une parure extraordinaire, ce fut à celte marque que Juda la prit pour une courtisane. Quoiqu'elle fût cachée sous un voile, il reconnut si bien qu'elle était là pour un trafic impur, que la convoiter, lui adresser la parole, et convenir du pacte fut une seule et même chose. Preuve manifeste que nous devons armer notre extérieur contre les assauts et les soupçons impudiques. A quoi sert la chasteté de l'ame, si elle est profanée par les soupçons d'autrui? Pourquoi faire attendre de moi ce que j'ai en horreur? Pourquoi mes vêtements ne rendent-ils pas témoignage à mes mœurs, afin d'ôter à l'impudeur tout prétexte de souiller mon ame par mes oreilles? S'il est permis d'afficher le libertinage, que la pudeur ait les mêmes droits.

---- « Et que m'importe l'approbation des hommes? Leur |330 suffrage, je ne l'ambitionne pas: Dieu lit au fond du cœur. »

---- Voilà ce que vous dites. Oui sans doute, Dieu lit au fond du cœur. L'Apôtre toutefois, et il faut nous en souvenir, a prononcé cet oracle: « Que votre modestie éclate aux yeux des hommes. » Pourquoi ce précepte, sinon pour que la malignité n'ait aucune prise sur nos mœurs? Pourquoi encore, sinon pour servir d'exemple et de témoignage aux méchants? Que signifient en outre ces paroles: « Que vos actions brillent devant le monde? » Dans quel but Jésus-Christ nous appelle-t-il la lumière de la terre? Pourquoi nous compare-t-il à une cité bâtie sur une montagne, si nous ne brillons dans les ténèbres, si nous ne surnageons là où tant de naufragés s'engloutissent? Mais si vous cachez votre lumière sous le boisseau, abandonnée dans ces ténèbres, vous serez heurtée infailliblement par tout le monde. Par où donc sommes-nous les flambeaux du monde? Par nos bonnes œuvres. Le bien, j'entends le bien véritable et parfait, n'aime pas l'obscurité; il cherche le grand jour; il éclate par d'irrésistibles manifestations. La pudeur chrétienne, peu contente d'une modestie intérieure, veut paraître au dehors ce qu'elle est. Telle doit être sa plénitude, qu'elle déborde de l'ame aux vêtements, jaillisse du fond à la surface, et, sentinelle attentive, veille dans les retranchements de la conscience sur chacun des avant-postes, afin de se conserver pure et inviolable. Il faut donc renoncer à ces délicatesses amollissantes qui énervent la mâle vertu de la foi. Je doute fort que des mains accoutumées à de riches bracelets résistent au poids des chaînes, que des pieds, ornés de brillantes bandelettes, supportent patiemment des entraves de fer, et que cette tête, cachée sous les émeraudes et les diamants, livre passage au tranchant du glaive. Ainsi, mes bien-aimées, accoutumons-nous aux rudes exercices, et il n'y aura plus pour nous d'aiguillon. Répudions ce qui flatte, et nous n'aurons point à le regretter un jour. |331 

Préparons-nous à toutes les violences, ne gardant rien que nous craignions de perdre. Tous les biens de ce monde sont autant de liens qui enchaînent notre espérance. Foulons aux pieds les ornements de la terre, si nous aspirons à ceux du ciel. Gardez-vous d'aimer cet or sur lequel sont gravés les forfaits d'Israël. Vous devez haïr ce qui a perdu vos pères, ce qu'ils ont adoré pendant qu'il abandonnaient Dieu. Aujourd'hui encore cet or est condamné à brûler. D'ailleurs tous les temps, et surtout les nôtres, sont de fer et non d'or pour les Chrétiens. Regardez! Voilà que la robe du martyre se prépare pour nous; les anges nous la présentent déjà du haut des deux. Montrez-vous donc parées, mais des ornements des prophètes ainsi que des Apôtres. Demandez à la simplicité votre blancheur, à la chasteté votre rougeur, à la modestie le fard de vos yeux; mettez le silence sur vos lèvres; suspendez à vos oreilles les paroles du Seigneur; attachez à votre cou ce joug de Jésus-Christ; courbez votre tête sous la puissance de vos époux, et vous voilà suffisamment parées. Occupez vos mains à filer la laine; enchaînez vos pieds à la maison, et vous plairez plus que sous l'éclat de l'or. Que la probité devienne votre soie, la sainteté votre lin, la pudeur votre pourpre: avec ces joyaux et ces parures, vous aurez Dieu pour amant.


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Traduit par E.-A. de Genoude, 1852.  Proposé par Roger Pearse, 2005.


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