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TERTULLIEN

AUX NATIONS.

LIVRE II.

[Traduit par E.-A. de Genoude]

I. Maintenant, ô Nations, bien dignes de pitié, notre justification demande que nous nous mesurions avec vous, et que nous en appelions à votre conscience pour savoir si vos idoles sont des dieux véritables, comme vous l'affirmez, ou des dieux chimériques, comme vous ne voulez pas le savoir. Car telle est l'opiniâtreté naturelle à l'erreur, grâce au père du mensonge, que ceux qu'elle aveugle ne veulent pas en sortir, et par là se rendent plus coupables. Ils ont des yeux, et ils ne voient pas; ils ont des oreilles, et ils n'entendent pas; leur coeur, quoiqu'il batte, est insensible; leur esprit ne reconnaît pas ce qu'il voit. En un mot, si l'on voulait, par une simple fin de non recevoir, écarter tous ces dieux menteurs, il suffirait de prononcer qu'ils ont tous été inventés ou établis par les hommes, qu'ils n'existent pas par eux-mêmes. . . . . conséquemment que cette condition est incompatible avec l'idée que l'on doit se former d'une divinité véritable. Il n'y a que ce qui n'a jamais commencé que l'on puisse à bon droit regarder comme un Dieu. Mais, hélas! que de préjugés endurcissent la délicatesse de la conscience dans la stupeur d'une erreur volontaire! La vérité est attaquée par une main immense; toutefois elle a confiance dans sa force. |506 Et pourquoi non? Elle sait, quand il lui convient, transformer en auxiliaires ses ennemis eux-mêmes, et elle courbe à ses pieds cette multitude de persécuteurs.

C'est contre tous ces préjugés que nous avons à lutter, contre les institutions, les ancêtres, l'autorité de la chose reçue, les lois des gouvernants, les raisonnements des sages; contre l'antiquité, la coutume, la nécessité; contre les exemples, les prodiges, les miracles, dont le secours a fortifié toutes ces divinités adultères. Voulant donc m'appuyer sur les commentaires que vous avez empruntés aux théologies de toute nature, parce que dans ces matières la littérature a chez vous plus de poids que la nature des choses, j'ai choisi pour point de départ les ouvrages de Varron, qui ayant soigneusement compilé et interprété tout ce qui a été dit avant lui sur vos dieux, sera pour nous un excellent guide. Si je lui demande qui a introduit les dieux, il me répond aussitôt que ce sont les philosophes, les peuples ou les poètes. Voilà donc les dieux divisés par lui en trois classes: les dieux physiques ou naturels, qui doivent leur existence aux philosophes; les dieux allégoriques ou mythiques, éclos dans le cerveau des poètes; enfin les dieux nationaux, que les différents peuples ont adoptés. Ainsi puisque les philosophes déifièrent leurs vagues conjectures, tandis que de leur côté les poètes empruntaient à la fable leurs dieux mythiques et que les peuples s'en forgeaient d'autres au gré de leurs caprices, où faudra-t-il chercher la vérité? dans les conjectures? mais qui dit conjecture, dit incertitude. Dans la fable? mais ce n'est qu'un tissu d'absurdités. Dans l'adoption populaire? Mais une divinité adoptée n'est qu'une divinité passive, sans compter qu'elle est municipale. En un mot, les philosophes ne sauraient nous guider, parce qu'il n'y a chez eux qu'incertitude et désaccord; les poètes en sont indignes, parce qu'ils ne marchent qu'à travers l'infamie; quant aux peuples, tout y est passif, parce que tout y est le fruit du caprice. Or, l'essence de la divinité, quand on |507 l'étudie à fond, c'est de n'être ni appuyée sur des conjectures incertaines, ni souillée par des fables honteuses, ni déterminée par des adoptions passives. Il faut la concevoir telle qu'elle est réellement, certaine, entière, universelle, parce qu'elle est commune à tous. Mais d'ailleurs, comment croirai-je à un Dieu, parce que le jugement l'a soupçonné, parce que l'histoire l'a divulgué, ou parce que telle ou telle cité l'a choisi? Il est plus raisonnable de ne croire à rien que d'avoir un dieu conjectural, un dieu dont j'aie à rougir, ou un dieu consacré par l'adoption.

II. Mais on regarde les philosophes comme les maîtres de la sagesse. Pure et légitime sagesse, en vérité, que celle qui montre pour premier témoignage de sa faiblesse la variété de ses mille opinions, qui a sa source dans l'ignorance de la vérité. Quel est donc le sage, s'il est étranger à la vérité et s'il ignore Dieu, qui est tout à la fois le père et le maître de la sagesse comme de la vérité? D'ailleurs nous avons pour nous cet oracle divin de Salomon: « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. » Or, pour craindre il faut connaître; car, comment sera-t-il possible de craindre si l'on ne connaît pas? Conséquemment, quiconque craindra Dieu, acquérant par là même la connaissance et la vérité de toutes choses, possédera la plénitude et la consommation de la sagesse. Voilà ce que n'a pas vu clairement la philosophie. Ils ont beau compulser tous les monuments littéraires, et interroger nos Écritures sacrées elles-mêmes, où ils ont puisé plus d'une fois, parce qu'elles sont plus anciennes, s'inquiétant peu de la vérité pure et sans mélange, ils n'ont pensé qu'à s'approprier ces richesses en les défigurant, entraînés les uns par la passion de la vaine gloire, les autres par l'incertitude de leurs pensées. De toutes ces mutilations, qu'est-il résulté? Ce qu'ils avaient découvert est devenu incertain. Puis arriva un déluge d'argumentations et de subtilités sous lesquelles la vérité fut comme submergée. Ils la découvrirent, d'accord; mais loin de l'exposer telle |508 qu'ils la découvrirent, ils se sont mis à disputer sur sa qualité, sur sa nature et jusque sur son domicile.

En effet, les Platoniciens croient que Dieu a soin de tout, maître et juge du monde. Les Épicuriens en ont fait un être oisif, sans activité, immobile, ou plutôt ils l'ont anéanti. Les Stoïciens le supposent hors du monde, les Platoniciens le placent au centre du monde. Le Dieu qu'ils n'avaient admis qu'imparfaitement, ils n'ont pu ni le connaître ni le craindre, ni par conséquent marcher dans les voies de la sagesse, puisqu'ils se sont éloignés du commencement de la sagesse, qui est la crainte de Dieu. Il nous reste plus d'un témoignage de leur ignorance ou de leur doute. On demandait à Diogène ce qui se passait dans le ciel. « Je n'y suis jamais monté, répondit-il. ---- Y a-t-il des dieux, lui demandait-on encore? ---- Tout ce que je sais, répliqua-t-il, c'est qu'il serait expédient qu'il y en eût. » Lorsque Crésus interrogea Thalès de Milet sur ce qu'il pensait des dieux, ce dernier, après avoir pris du temps pour réfléchir, finit par ne donner aucune réponse. Socrate paraissait à peu près convaincu quand il niait l'existence de tous ces dieux; mais le même Socrate paraissait à peu près aussi convaincu quand il recommandait d'immoler un coq à Esculape.

Ainsi, puisque la philosophie est convaincue de tant d'incertitude et d'impuissance quand il s'agit de concevoir la divinité, pourquoi m'étonner qu'elle ait débité tant d'extravagances sur celui qu'il ne lui était pas donné de connaître parfaitement? Elle n'est pas plus d'accord avec elle-même sur le monde. . . . . . Denis le stoïcien divise les dieux en trois classes: dans la première, il place les divinités que l'on voit, telles que le Soleil, la Lune; dans la seconde, celles que l'on ne voit pas, telles que Neptune; dans la troisième, enfin, celles qui, dit-on, ont été hommes avant de devenir dieux, telles qu'Hercule et Amphiaraüs. Arcésilas distingue aussi les dieux en trois catégories, les Olympiens, les Astres, les Titaniens. Il ajoute qu'ils sont |509 nés du Ciel et de la Terre. Saturne et Ops, sa femme, ont engendré Neptune, Jupiter, Orcus, et toute leur postérité. Xénocrate, de la secte des académiciens, ne reconnaît que deux espèces de dieux, les Olympiens et les Titaniens, qui descendent tous du Ciel et de la Terre. La plupart des Égyptiens adorent quatre dieux, le Soleil, la Lune, le Ciel et la Terre. Démocrite pense que les dieux naquirent en même temps que le feu supérieur. Zénon veut qu'ils soient de même nature. De là vient que Varron appelle le feu l'âme du monde, de sorte que, selon lui, le feu gouverne tous les mouvements du monde, de même que l'âme préside chez nous à tous nos mouvements. Quoi de plus extravagant! Tant que l'âme réside en nous, dit-il, nous existons; aussitôt qu'elle nous abandonne, nous mourons. Il en va ainsi du feu aussitôt qu'il se sera échappé du monde en éclairs, le monde périra.

III. D'après ces témoignages, nous voyons donc que dans le système physique, les philosophes sont honteusement réduits à diviniser les éléments, puisqu'ils en font naître des dieux, qui assurément ne peuvent avoir que des dieux pour pères. C'est ce que nous examinerons avec plus d'étendue quand il s'agira du système mythique des poètes. En attendant, il faut démontrer ce qui touche à la question présente, c'est-à-dire que les êtres qui sont nés des éléments ne peuvent, en quoi que ce soit, passer pour des dieux, afin que l'on soit plus disposé à admettre que les éléments ne sont pas des dieux, lorsqu'il sera prouvé que les êtres nés des éléments ne peuvent aspirer à ce titre. De même, démontrer que des éléments qui eux-mêmes ont commencé ne sont pas des dieux, ce sera conclure contre la divinité de leurs descendants, puisque les fils de pères auxquels manque la divinité, ne peuvent être des dieux.

On admet le principe que d'un dieu doit naître un dieu, de même que de ce qui n'est pas dieu il ne doit naître rien de divin. Or, pour traiter sommairement cette matière, |510 le monde se compose d'éléments. Le tout doit être de même nature que ses parties, et les parties de même nature que le tout. Il faut en outre qu'il ait été créé par quelqu'un, comme le veut la sagesse de Platon, ou qu'il n'ait été créé par personne, comme le pense cet absurde Épicure. S'il a été créé, dès qu'il a un commencement, il aura aussi une fin. D'où il suit que ce qui un jour n'existait point avant de commencer, un jour n'existera plus quand il aura fini. Mais, dès ce moment, je ne conçois plus un dieu auquel manque la substance même de la divinité, je veux dire l'éternité, qui n'a ni commencement ni fin. S'il est vrai, au contraire, qu'il n'ait pas commencé, et qu'il faille le regarder comme Dieu, par la raison qu'en sa qualité de Dieu il n'admet ni commencement ni fin, comment se fait-il que plusieurs assignent une génération à ces éléments qu'ils convertissent en dieux, puisque les Stoïciens nient qu'un dieu puisse engendrer? De même, comment appeler dieux ceux qui sont nés des éléments, puisque ces mêmes philosophes démontrent qu'un dieu ne peut naître? Or, ce qui est vrai du monde entier sera vrai aussi de ses éléments, c'est-à-dire du ciel, de la terre, des astres et du feu. Vainement donc Varron, qui avait dit ailleurs que le ciel et les astres sont des êtres animés, nous propose de regarder tous ces éléments comme des dieux ou comme les pères des dieux, qui ne peuvent avoir ni ancêtres ni postérité, puisqu'ils ne peuvent engendrer. S'il en est ainsi, il faut nécessairement qu'ils soient mortels, car la mort est la condition de la vie animale. L'âme est immortelle, oui, sans doute, mais c'est à elle qu'appartient l'immortalité, et non au corps qui lui est associé. Or, que le corps soit sujet à la mort, personne ne le niera, puisque nous touchons certains corps, puisque nous sommes touchés par d'autres, et que tous les jours ils disparaissent sous nos yeux. Si donc les animaux, en laissant de côté le principe de l'âme, sont mortels en tant qu'ils sont corps, il s'ensuit que les éléments ne sont pas des dieux. D'où |511 vient cependant que Varron transforme les éléments en dieux? Parce qu'ils se meuvent, répond-il. Mais, de peur qu'on ne lui objecte sur-le-champ que mille autres choses se meuvent aussi, telles que les roues, les chars, les machines, il prévient son antagoniste en disant qu'il les regarde comme des êtres inanimés, parce qu'ils sont à eux-mêmes le principe de leur mouvement, sans recevoir l'impulsion du dehors, comme il en est de celui qui pousse une roue, traîne un char, ou modère l'activité d'une machine. Ainsi, à moins d'être des animaux, ils ne peuvent se mouvoir par eux-mêmes. Or, en indiquant ce moteur invisible, il nous montre précisément ce qu'il aurait dû chercher, c'est-à-dire le créateur et l'arbitre de ce mouvement. Vous ne le voyez pas; mais s'ensuit-il nécessairement qu'il n'existe pas? Non, sans doute. Plus une chose est profondément cachée, plus elle réclame nos sérieuses investigations pour que nous puissions en pénétrer le mystère dans ce qui paraît. Mais d'ailleurs, si vous ne voulez admettre que ce qui est visible, pourquoi donc admettez-vous cette multitude de dieux que vous ne voyez pas? Si tant de choses paraissent exister, sans exister réellement, pourquoi, par opposition, n'y aurait-il pas aussi des êtres que nous ne voyons pas? Je veux parler du moteur universel des choses célestes. Que vos éléments soient des êtres animés, parce qu'ils se meuvent par eux-mêmes, et qu'ils se meuvent par eux-mêmes, parce qu'ils ne se meuvent pas par d'autres, d'accord; cependant, ils ne sont pas des dieux par la raison qu'ils sont des êtres animés, ou qu'ils se meuvent par eux-mêmes. Autrement, qui empêche que nous ne voyons autant de dieux dans tous les animaux, puisqu'ils se meuvent par eux-mêmes? Il faut laisser aux Égyptiens de pareilles extravagances.

IV. Il en est qui prétendent que les dieux ont été appelés de ce nom, dérivé du grec Θέος parce que Θέεῖν et σειεζθαι signifient courir ou se mouvoir. Assurément ce terme n'indique pas la majesté. La course et le mouvement |512 ne semblent pas l'attribut caractéristique de la divinité. Mais comme le Dieu unique que nous adorons s'appelle aussi Θέος, sans que cependant nous le voyions s'agiter et se mouvoir, puisqu'il n'est pas visible aux regards de l'homme, il est clair que cette dénomination lui est propre et essentielle, et que tous vos dieux n'ont été appelés Θέοι, que par imitation et par empiétement sur les droits du Dieu véritable; mais non à cause de leur course et de leur agilité. Tous les dieux que vous vous forgez tous les jours reçoivent la même désignation. Qu'il en soit ainsi, la preuve en est là. N'appelez-vous pas du nom générique de Θέοι, tous les dieux dans lesquels on n'aperçoit ni course ni mouvement? Par conséquent, si vous qualifiez du même nom vos dieux les plus immobiles, vous démentez tout à la fois et l'étymologie de ce mot, et l'opinion qui rattache la divinité à l'idée première de mouvement et de course.

Si, d'autre part, ce nom est la qualification du Dieu véritable, sa qualification propre, légitime, et non dérivée, montrez-nous qu'entre lui et les êtres que vous transformez en dieux, toutes les qualités sont communes, afin que de la communauté de la substance résulte la communauté du nom. Or, ce Θέος par excellence, par la raison seule qu'il est invisible, exclut toute comparaison avec des dieux qui tombent sous nos sens. Le sens naturel suffit pour distinguer ce qui est invisible d'avec ce qui est visible. Si les éléments sont aperçus de tous; si, au contraire, Dieu n'est visible à personne, comment pourras-tu assimiler à ce que tu vois l'être que tu ne vois pas? Puisque tu ne peux les assimiler ni par les sens, ni par la raison, pourquoi les confonds-tu dans une désignation commune, pour les confondre ensuite dans une même puissance? Voilà, en effet, que Zénon sépare de Dieu la matière du monde; ou du moins il affirme qu'il a passé par elle comme le miel par les rayons. Dieu et la matière sont donc deux mots, deux choses. La différence des termes indique la diversité de la substance. Le mot même de matière le démontre à |513 lui seul. Que si Dieu n'est pas la matière, puisque cela est compris dans sa dénomination, comment les différentes parties de la matière, c'est-à-dire les éléments, seront-ils des dieux, puisque les membres ne peuvent différer d'avec le corps?

Mais qu'ai-je à démêler avec les arguments des philosophes? Il aurait fallu qu'ils remontent à la création du monde, au lieu de se plonger dans toutes les incertitudes. Je ne sais quel rêveur a imaginé, peut-être d'après Platon, que le monde, carré d'abord, avait reçu ensuite la forme circulaire, sans tête comme sans issue. Épicure, après avoir dit: « Ce qui est au-dessus de nos têtes n'a rien de commun avec nous, » s'avisant un jour de regarder le ciel, y aperçut le soleil, auquel il donna un pied de diamètre. Avouons-le! la modération était encore dans les cieux. Mais, à mesure que le luxe s'accrut, le soleil profita de ses progrès pour grandir aussi. Les Péripatéticiens voulurent bien reconnaître qu'il était plus grand qu'on ne le disait. Mais, je vous le demande, quelle sagesse trouvez-vous au fond de ces conjectures sans fin? Que prouvent cette affectation de gravité, ces affirmations oiseuses, et tous ces riens que recouvre la pompe du langage? C'est donc à bon droit que Thalès de Milet mérita de tomber dans un puits, en se promenant des yeux dans l'immensité du ciel, et d'apprêter à rire à cet Égyptien qui lui dit: « Tu ne vois pas ce qui se passe à tes pieds, et tu veux savoir ce qui se passe là-haut. » Thalès au fond de son puits est le symbole de ces hommes qu'une vaine curiosité pousse à étudier la nature, sans s'occuper de celui qui l'a créée et qui la gouverne: ils s'agitent dans le vide.

V. J'arrive maintenant à une opinion plus raisonnable, et qui semble avoir son origine dans les lumières naturelles et dans la simplicité de la bonne foi. Varron lui-même ne l'a point oubliée, quand il ajoute que l'on a regardé les éléments comme des dieux, parce que sans leur concours rien ne peut s'engendrer, se nourrir et |514 s'accroître pour l'entretien de la vie humaine et de la terre, puisque les corps et les âmes n'auraient pu se suffire à eux-mêmes sans la combinaison des éléments, et que c'est par eux que la terre, enfermée dans différentes zones, est habitable, là du moins où l'intensité du froid et de la chaleur n'exclut pas la vie. Ainsi donc l'on a adoré comme dieux, le Soleil, parce qu'il nous donne le jour, mûrit nos moissons et mesure la marche régulière des années; la Lune, parce qu'elle console nos nuits de l'absence du soleil et gouverne les mois; les Astres, parce qu'ils concourent avec le soleil à déterminer les temps et les saisons; le Ciel, parce qu'il enveloppe toute la nature; la Terre, enfin, parce qu'elle semble soutenir toutes les productions. Que dirai-je? On divinisa tout ce qui sert à l'utilité de l'homme. Ce ne fut pas seulement par des bienfaits que les éléments donnèrent l'idée de leur divinité, ce fut aussi par des actes de colère apparente, tels que la foudre, la grêle, les sécheresses, les vents pestilentiels: j'en dis autant des inondations, des tremblements de terre et des volcans. Qu'on les ait pris pour des dieux, je ne m'en étonne pas, ajoute-t-il, puisque nous devons honorer la nature quand elle nous est favorable, la redouter quand elle nous est terrible, elle qui peut nous faire tant de bien ou tant de mal.

Quoiqu'il y ait un fond de vérité à tout cela, toutefois ce n'est pas aux choses mêmes qui nous font du bien ou du mal que nous adressons notre reconnaissance ou nos plaintes, mais à ceux qui les ont sous la main et les gouvernent à leur gré. Dans vos divertissements, en effet, ce n'est pas à la flûte ou à la guitare que vous décernez le prix; c'est à l'artiste qui a tiré des sons si harmonieux de la guitare et de la flûte. De même, que l'un de vous tombe malade, il ne remerciera de sa guérison ni la laine, ni les antidotes, ni les remèdes eux-mêmes, mais le médecin dont l'expérience et l'habileté les lui ont administrés. Dans un assassinat, le blessé ne s'en prend ni au glaive ni à la lance |515 qui l'a frappé, mais à l'ennemi ou au brigand. Ceux qui souffrent de l'intempérie des saisons dans une chétive masure n'accusent ni les tuiles ni les crevasses, mais la vétusté de l'édifice; de même que les naufragés, au lieu de maudire les écueils et les flots, maudissent la tempête. Ils ont raison; car il est certain que tout ce qui arrive, il faut l'attribuer non pas à l'instrument, mais à celui qui le fait agir, parce que la responsabilité de l'événement retombe sur celui qui a établi la chose par laquelle il s'accomplit. Tout phénomène, quel qu'il soit, se compose de trois choses, le fait en lui-même, la cause et l'instrument: il est bien plus important de connaître la volonté qui veut, que l'instrument qui exécute. Partout ailleurs, vous remontez avec sagesse à l'auteur; mais s'agit-il des phénomènes qui se passent sous vos yeux? votre règle alors, en contradiction avec la nature et avec votre sagesse ordinaire, laisse de côté l'auteur pour ne considérer que l'instrument, et s'attache à ce qui arrive; mais non à la volonté qui gouverne ce qui arrive. De là vient que vous prenez les éléments pour des puissances et des dominations, tandis qu'ils sont tout simplement des fonctions et des servitudes. Les éléments, au lieu d'être des maîtres, ne sont donc que des esclaves. Mais des dieux ne peuvent être esclaves: donc ceux qui sont esclaves ne peuvent être des dieux. Ou bien encore, que l'on nous montre comment la liberté naît de la servitude. Mais non, le pouvoir se reconnaît à la liberté, et l'idée de Dieu ne va pas sans celle de pouvoir. Si donc les astres roulent sur nos têtes d'après des lois immuables, enfermés dans des orbites certaines, assujettis à des vicissitudes réglées, pour engendrer le temps et en gouverner les diverses révolutions, l'examen de leurs lois, la régularité de leur retour, les bienfaits qui en résultent, vous persuaderont qu'un pouvoir supérieur préside à leurs mouvements, que tout l'ensemble de notre monde obéit à ce pouvoir, avec l'ordre de veiller à l'utilité du genre humain. . . . . .  Que toutes ces créatures agissent pour |516 elles-mêmes, qu'elles songent à leurs propres intérêts, sans rien faire pour l'homme, tu ne saurais le dire, puisque tu n'attribues la divinité aux éléments que parce que tu reconnais qu'ils te font du bien ou du mal: car s'ils agissent pour eux, tu ne leur dois rien.

VI. Eh bien! m'accordez-vous que non seulement la divinité ne court pas à la manière d'un esclave, mais qu'au contraire elle est avant tout immuable, sans pouvoir souffrir ni diminution, ni suspension, ni aucune altération de quelque nature qu'elle soit? Mais, d'ailleurs, sa félicité disparaît si elle est passible. Regardez cependant. Les astres s'éclipsent et attestent qu'ils se sont éclipsés. La lune, par son accroissement même, confesse tout ce qu'elle a perdu auparavant. Souvent même il vous arrive de suivre ses défaillances dans le miroir de l'eau, pour ne rien dire là-dessus de plus que n'en savent les mages. Le soleil lui-même n'est pas à l'abri de ces accidents. Expliquez comme il vous plaira ces phénomènes célestes; un dieu ne peut ni décroître, ni cesser un moment d'être. Que les doctrines humaines qui, par leurs vaines conjectures, mentent à la sagesse et à la vérité, entassent sophisme sur sophisme. Qu'importe? Mais l'homme est ainsi fait, que celui qui a le mieux parlé passe pour avoir dit la vérité, et non pas celui qui a dit la vérité pour avoir le mieux parlé. Toutefois, pour peu que l'on veuille réfléchir, on reconnaîtra bientôt qu'il est plus vraisemblable que ces éléments soient gouvernés par quelqu'un, que de penser qu'ils se gouvernent par eux-mêmes. Il faudra en conclure qu'ils ne sont pas dieux, puisqu'ils obéissent. S'il faut se tromper ici, j'aime mieux me tromper dans la simplicité du coeur, que de m'égarer dans les spéculations des philosophes. Mais il vaut mieux encore se tromper avec les philosophes qu'avec les poètes. Les premiers du moins attribuent la divinité à des créatures qu'ils regardent comme supérieures à l'homme, soit par leur position, soit par leur force, soit par leur grandeur, soit par leurs |517 bien- faits. Car ce qui est supérieur à l'homme, on peut le croire voisin de Dieu.

VII. Mais, pour passer au système mythique attribué par nous aux poètes, je ne sais pas, en vérité, si leurs dieux ne sont pas de beaucoup inférieurs à l'humanité, tels que ce Mopsus d'Afrique et cet Amphiaraüs de la Béotie. Il faut dire un mot ici de cette espèce de dieux, dont nous parlerons en son lieu avec plus d'étendue. En attendant, il est déjà manifeste qu'ils ont été hommes, puisqu'au lieu de les appeler ordinairement des dieux, vous leur donnez le nom de héros. Qu'ajouterai-je à cette preuve? Rien, sinon que, dans la supposition où il eût fallu attribuer la divinité à des mortels, vous auriez dû en exclure de pareils hommes. De nos jours encore, vous souillez le ciel, quand vous en faites le cimetière de vos rois. Encore, si vous choisissiez les plus vertueux, les plus justes, les plus bienfaisants, pour leur décerner l'apothéose, vous pourriez vous borner au ridicule de jurer par de tels hommes. Mais non; ce sont les impies, les débauchés, qu'en outre de la gloire humaine vous consacrez par ces honneurs, eux dont vous portez en triomphe les images, eux dont vous gravez l'empreinte sur vos monnaies. Mais le dieu qui aperçoit, approuve et récompense toutes les bonnes oeuvres, prostituera-t-il au hasard son indulgence, et l'homme mettra-t-il dans tout le reste de ses actions plus de sagesse et de justice que dans le choix de ses divinités? Les compagnons des rois et des princes seront-ils plus purs que ceux du dieu suprême? Vous avez en horreur les vagabonds, les exilés, les faibles, les pauvres, ceux qui sont nés dans l'obscurité ou qui vivent dans les derniers rangs: au contraire, vous élevez aux nues les incestueux, les adultères, les parricides. Faut-il rire, faut-il s'indigner, en voyant des dieux qui ne méritent pas même le nom d'hommes? Dans ce système allégorique introduit par les poètes, quel embarras, en effet, n'éprouvez-vous pas au fond de votre conscience et pour la défense |518 de la pudeur? Que de misères et de turpitudes vos poètes ont mises sur le compte de la divinité! Chaque fois que nous vous les reprochons, vous nous répondez que ce sont là des inventions poétiques. Mais si nous gardons le silence sur ces infamies, non seulement vous n'en avez plus horreur, mais vous allez jusqu'à les honorer, en les regardant comme une partie nécessaire de l'art. Que vous dirai-je enfin? C'est par cette mythologie corruptrice que vous initiez à l'étude des lettres l'esprit de la jeunesse. Platon voulait que l'on chassât de sa République les poètes, parce qu'ils calomnient les dieux. Il ne fait pas grâce à Homère lui-même; il le bannit, tout en plaçant la couronne sur sa tête. Mais vous, qui accueillez et retenez les poètes dans vos murs, pourquoi ne les croyez-vous pas quand ils vous racontent les infamies de vos dieux? Ou bien, si vous croyez vos poètes, pourquoi honorez-vous de pareils dieux? Si vous les honorez parce que vous ne croyez pas vos poètes, pourquoi louez-vous des menteurs, sans craindre d'insulter par là ceux dont vous honorez les détracteurs?

On ne peut exiger des poètes tant de respect pour la vérité, dites-vous. Mais en admettant que vos dieux ne sont devenus tels qu'après leur mort, ne déclarez-vous pas qu'avant leur mort ce n'étaient que des hommes? Or, que des hommes aient participé aux vicissitudes, aux crimes et aux infamies de l'humanité, qu'y a-t-il là de si nouveau? Vous ne croyez pas vos poètes? dites-vous. Mais alors pourquoi faites-vous des sacrifices et des rites religieux conformes aux récits de vos poètes? Pourquoi la prêtresse de Cérès est-elle enlevée, sinon parce que Cérès l'a été? Pourquoi immolez-vous à Saturne des enfants étrangers, sinon parce que Saturne n'a pas épargné les siens? Pourquoi mutile-t-on un mâle en l'honneur de Cybèle, si vous n'admettez pas qu'un jeune homme dédaigné par elle et frustré dans ses espérances, fut ainsi barbare contre lui-même? Pourquoi les femmes de Lanuvium se |519 livrent-elles à de monstrueuses indignités, si elles n'honorent pas ainsi les débauches d'Hercule? Les poètes mentent, oui, sans doute, non pas quand ils prêtent aux hommes ces turpitudes, mais quand ils attribuent la divinité à des hommes souillés de pareilles turpitudes. Il vous était plus facile de croire que les hommes étaient dieux, mais sans avoir rien de commun avec ces infamies, que d'associer à ces infamies l'idée de la divinité.

VIII. Parmi ce peuple de dieux, il nous reste à parler de ces dieux que les peuples se sont créés par caprice ou ont admis sans aucun examen, d'après je ne sais quelles notions particulières. Dieu, j'imagine, doit être connu partout, présent partout, puissant partout, adoré partout, apaisé partout. Lors donc que ceux devant lesquels se courbe le plus généralement le monde tout entier sont inhabiles à prouver leur divinité, à plus forte raison ceux qui ne sont pas mêmes connus de leurs propres concitoyens. En effet, quelle autorité peut avoir pour elle cette théologie à laquelle la renommée fait défaut? En connaissez-vous beaucoup qui aient jamais entendu parler de l'Atargatis des Syriens, de la Célestis d'Afrique, de là Varsutine des Maures, d'Obodas et de Dusarès chez les Arabes, de Bélénus en Noricie, ou de ceux que désigne Varron, un Delventinum chez les habitants de Casinies, un Visidianum chez les Narniens, un Numentinum dans la ville d'Athènes, une Ancharia et je ne sais quelle Préveris chez les Esculaniens, une Nortia chez ceux de Vulsinies, dont les noms ne peuvent même s'élever jusqu'à la dignité humaine? (1) Je ne puis m'empêcher de rire à l'aspect de ces dieux décurions, adorés par chaque municipe, mais dont la gloire n'en dépasse pas les limites. Voulez-vous savoir jusqu'où a été poussée cette licence de se donner des dieux à sa fantaisie? Interrogez les superstitions des Égyptiens, qui transforment en dieux leurs |520 animaux, n'ayant pas assez probablement de leurs crocodiles et de leur serpent. Car c'était trop peu que d'avoir déjà divinisé un homme. Je veux parler de celui qui est célèbre, non pas seulement dans l'Égypte ou dans la Grèce, mais dans tout l'univers. Les Africains ne jurent que par lui si l'on veut savoir quelque chose de certain sur son compte, il est vraisemblable qu'il faut le demander à nos saintes Lettres.

En effet, ce Sérapis n'est pas autre chose qu'un certain Joseph. . . . . . de la race des saints, le plus jeune de ses frères, mais aussi le plus honoré. Ceux-ci l'ayant vendu par jalousie à un marchand qui l'emmena en Égypte, il devint l'esclave du Pharaon qui régnait alors dans cette contrée. Une reine impudique le poursuivit de ses désirs. Il refusa d'y céder; mais alors, calomnié par elle, il fut jeté en prison par le roi. Dans son cachot, il attesta l'énergie de son esprit, par l'interprétation de quelques songes obscurs. Vers cette époque, le roi lui-même eut deux songes terribles; il fit rassembler tous les sages pour les lui expliquer: mais vainement. Il appela Joseph du fond de sa prison. Joseph expliqua aussitôt le songe. « Les sept vaches grasses, dit-il, signifient sept années d'une grande abondance; les sept vaches maigres qui les suivent, annoncent sept années de stérilité. » Il recommanda ensuite au roi de profiter de l'abondance précédente pour rassembler des provisions contre les périls de la famine. Le roi crut à ses paroles: l'événement ne manqua jamais de confirmer les prédictions de l'homme juste, saint et si nécessaire. Le Pharaon le mit aussitôt à la tête de l'Égypte, pour veiller à l'administration et aux approvisionnements. Le peuple le surnomma Sérapis, à cause du diadème de cheveux qui couronnait sa tête. Ce diadème, qui a encore la forme d'un boisseau, rappelle la mémoire de ses approvisionnements: les épis qui l'environnent sont une preuve de plus que le soin de ces approvisionnements reposait sur sa tête. Les Égyptiens l'ont représenté avec un chien sous |521 sa main droite, animal qu'ils placent dans les tombeaux, pour marquer que l'Égypte avait été obéissante sous sa main. Ils lui donnent pour compagne Pharia, que l'analogie du nom nous indique comme étant la fille du Pharaon; car il est certain que le Pharaon, parmi les récompenses et les honneurs dont il le combla, lui donna sa fille en mariage. Plus tard, lorsque ce peuple adora les hommes et toute sorte d'animaux, des deux formes il ne fit plus qu'un Anubis, simulacre monstrueux qui ne représente plus que cette nation, toujours en guerre avec elle-même, toujours en révolte contre ses rois, méprisée par les étrangers, abrutie par la débauche et la gourmandise, bien digne enfin de la servitude.

IX. Voilà ce que nous avions à dire de plus connu ou de plus remarquable sur ces trois catégories de dieux, afin de démontrer suffisamment le néant de ces dieux philosophiques, poétiques et nationaux. Et comme toutes ces superstitions ont trouvé crédit, non pas par les philosophes, par les poètes ou par les peuples qui les ont transmises, mais par la domination romaine qui s'en est emparée, il nous faut attaquer maintenant cette cause qui a répandu l'erreur humaine sur toute la terre; que dis-je? il faut porter la hache dans cette forêt qui, rassemblant de toutes parts les germes du mensonge, a ombragé l'enfance du vice.

Varron divisa les dieux des Romains en deux classes, les Incertains, les Elus. Ô folie des hommes! qu'avaient-ils besoin de dieux incertains, s'ils en avaient de certains? Mais il fallait bien imiter l'extravagance d'Athènes; n'y avait-il pas à Athènes un autel qui portait cette inscription: Au dieu inconnu? Adore-t-on celui que l'on ne connaît pas? Et puis, s'ils avaient des dieux certains, pourquoi ne pas s'en contenter, au lieu de désirer des dieux élus? Là encore ils sont convaincus de sacrilège. Car si l'on se choisit des dieux comme l'on choisit des oignons, on ne peut choisir tel ou tel sans réprouver les autres. |522 

Nous aimons mieux distinguer les dieux de Rome en dieux Communs, c'est-à-dire adorés par tous les autres hommes, et en dieux Nationaux, c'est-à-dire particuliers aux Romains. Ceux-ci se subdivisent en Publics et Etrangers. Ainsi le témoignent les autels consacrés aux dieux Étrangers dans le temple de Carnes, et le Capitole, où résident les dieux Publics. Quant à leurs dieux Communs, comme ils sont compris dans la classe des dieux philosophiques ou poétiques, nous en avons déjà traité suffisamment. Disons un mot de leurs dieux particuliers. . . . . . Mais d'abord admirons avec surprise cette troisième race de dieux ennemis: jamais aucune autre nation n'a imaginé un pareil amas de superstitions. Nous les distinguons encore en deux espèces, ceux qui ont été hommes avant d'être dieux, ceux qui en sont nés. Comme on nous répond par la même allégation, c'est-à-dire que l'on n'a consacré dieux que ceux qui méritaient cet honneur par la pureté de leur vie, nous sommes obligés de répéter ce que nous avons déjà dit: pas un d'eux qui valût quelque chose. Ils font grand bruit du courage de leur père Énée, soldat sans gloire qu'une pierre suffit à renverser. Plus le projectile était vulgaire et digne d'un chien, plus la blessure est déshonorante. Il y a mieux, je déclare qu'Énée a trahi sa patrie, Enée comme Anténor. S'ils le contestent, qu'ils se souviennent qu'Enée abandonna ses compagnons, pendant que sa patrie était en flammes, mille fois au-dessous de cette Carthaginoise qui, loin d'accompagner Asdrubal, son époux, dont la pusillanimité demandait grâce à l'ennemi avec des paroles bien dignes d'Enée, prit ses enfants, non pour traîner avec soi des simulacres religieux et son père, mais pour se précipiter avec eux dans les flammes de Carthage, afin d'embrasser une dernière fois sa patrie mourante. Énée fut surnommé le pieux, pour avoir sauvé son fils unique et un vieillard affaibli par les années; mais il abandonna Priam et Astyanax. Je ne dis point assez. Il devrait être maudit |523 par les Romains, qui, pour le salut de leurs princes et de leur famille, sacrifient tout, enfants, épouses, patrimoine. Vous transformez en dieu le fils de Vénus, et cela sans que Vulcain s'y oppose, sans que Vénus s'en étonne. Si vous avez introduit dans l'Olympe jusqu'aux chevaux de vos ancêtres, que n'y avez-vous placé de préférence ces deux jeunes hommes d'Argos qui, pour conduire leur mère au temple, s'attelèrent eux-mêmes à son char, parce que les boeufs manquaient, dévouement plus qu'humain? Pourquoi n'avez-vous pas fait une déesse de cette fille si pieuse qui, dans la prison, nourrit de son lait son vieux père condamné à mourir de faim? Quelle est donc la gloire d'Énée, sinon de ne s'être pas montré au combat de Laurentum, où il quitta, selon sa coutume, le champ de bataille comme un lâche déserteur?

Romulus est devenu dieu aussi après sa mort. S'il est devenu dieu, parce qu'il a fondé une ville, d'autres encore ont fondé des cités, sans en excepter les femmes elles-mêmes. Toujours est-il que Romulus immola son frère, et enleva par un odieux stratagème les filles étrangères. Voilà pourquoi sans doute il est dieu; voilà pourquoi il est Quirinus, parce qu'il perça de sa lance (2) la poitrine de leurs pères. Et Sterculus, par quoi a-t-il mérité de monter au ciel? Il a engraissé, dites-vous, la terre par le fumier dont il la couvrait. Mais Augias en a bien fait d'autres. Si Faune, fils de Picus, était frappé de démence, et s'agitait en rendant la justice, il convenait de le guérir plutôt que de le consacrer par l'apothéose: si la fille de ce même Faune était tellement chaste, qu'elle ne voulait pas même converser avec les hommes, cela tenait peut-être à la rudesse de ses moeurs, à la conscience de sa difformité, ou bien à la honte qu'elle éprouvait de |524 l'infirmité de son père. S'il vous fallait à tout prix une Bonne Déesse, que ne preniez-vous Pénélope, qui, en butte aux poursuites de nombreux amants, conserva intacte sa pudeur toujours menacée. Faune est au ciel pour avoir donné l'hospitalité au roi Plotius, qui, en reconnaissance, lui érigea un temple. A la bonne heure. Mais Ulysse aurait pu vous donner un dieu de plus dans la personne du compatissant Alcinoüs.

X. J'ai hâte d'arriver à des choses plus honteuses encore. Vos ancêtres n'ont pas rougi de diviniser publiquement Larentina, courtisane émérite qui vous a rendu plus d'un service, soit lorsqu'elle nourrit Romulus, connue alors sous le nom de Louve, à cause de ses prostitutions, soit lorsqu'elle fut la maîtresse d'Hercule, mais d'Hercule déjà mort, c'est-à-dire déjà dieu. On raconte, en effet, qu'un des gardiens du temple d'Hercule, ne sachant comment amuser les loisirs de sa solitude, s'avisa de jouer aux dés. Afin de représenter le partenaire qui lui manquait, il jouait d'une main pour son compte, et de l'autre pour le compte d'Hercule. Il y avait mis cette condition: si c'était lui qui gagnait, il devait prélever sur les offrandes du dieu un souper et une courtisane; si c'était Hercule, au contraire, c'est-à-dire l'autre main, il s'engageait vis-à-vis d'Hercule aux mêmes conditions. La main d'Hercule gagna. (Ajoutez cette oeuvre si vous voulez à ses douze travaux.) Le gardien du temple de s'exécuter. Il paie à souper à Hercule, et lui amène la courtisane Larentina. Le soleil, qui n'était autre chose que le feu de l'autel, dévore le souper destiné à Hercule. Larentina passe la nuit seule dans le temple. . . . . . Le lendemain elle se vante d'avoir fait son métier avec le dieu; peut-être, en effet, son imagination échauffée fut-elle la dupe d'une illusion… En sortant du temple, le matin, un jeune homme appelé Hercule, c'est le troisième de ce nom, convoite et obtient la prostituée… Aussitôt le bruit court de toutes parts que Larentina était l'amie du dieu. Dès ce moment, les |525 honneurs pleuvent sur elle. . . . . . On lui donne des terres; on la gratifie de l'immortalité, elle et ses filles. . . . . . On prétend que de toutes les épouses d'Hercule, elle est la plus chérie, probablement pare qu'elle est la plus riche. Elle est plus puissante que Cybèle, puisqu'elle sut plaire à un mort. Après de tels exemples. . . . .  qui ne peut espérer une petite place dans l'Olympe? Qui enfin s'aviserait de disputer à Antinoüs sa divinité sous prétexte que Ganymède était plus beau que lui et plus cher à son céleste amant? Chez vous le ciel s'ouvre aux morts. Du chemin des enfers vous avez fait le chemin de l'Olympe; tout le monde peut y monter, grande faveur vraiment que vous accordez à vos rois.

XI. Peu contents de diviniser des hommes que l'on a vus autrefois, que l'on a entendus, que l'on a touchés, dont l'image a été retracée, dont les actions sont connues, dont la mémoire vit encore, voilà que vous évoquez je ne sais quels fantômes incorporels, impalpables, êtres qui pour toute réalité ont un nom, et auxquels vous assignez, comme à autant de dieux, le soin de nous protéger pendant la vie, depuis le moment de notre conception. De là un dieu Consévius, qui préside aux relations du mariage; une Fluvionia, qui introduit le germe dans l'utérus;. . . . .  un Vitumnus et un Sentinus, qui donnent la vie et le sentiment à l'enfant, puis un Diespiter qui le conduit à la lumière du jour. . . . . . Mais il a pour auxiliaire une Candéliféra, parce que les accouchements ont lieu à la lumière d'une chandelle. . . . . . Si l'enfant se présente de travers, on invoque la déesse Prorsa, qui doit le pousser en avant. Farmus lui apprend à parler; d'autres dieux vont le recevoir. Albana préside au lait qui le nourrira; Runcinia le préserve du becquet. On ne dira pas du moins que l'on n'a pas pourvu à tous ses besoins. . . . . . Potina et Edula se chargent de ses premiers aliments et de sa première boisson. Quand il commence à marcher, Statina fortifie ses pas, jusqu'à ce que Abéona le conduise, et que Domiduca le ramène à la maison. Edéa garnit de dents sa mâchoire. Ce |526 n'est pas tout; Volumnus et Voléta gouvernent sa volonté. . . . . ; Paventina lui inspire la peur, Vénilia l'espérance, Volupia la volupté; Praestitia lui donne la supériorité sur ses rivaux. Ses actions sont la garde de Péragénor; Consus guide ses pensées. Adolescent, Juventa lui donne la toge; homme fait, la Fortune barbue le prend sous sa tutelle. Parlerai-je du moment de son mariage? Afférenda préside à sa dot. Puis viennent un Mutunus, un Tutunus, une Pertunda, un Subigus, une Préma… Dieux impudents, épargnez-moi le reste. On laisse enfin les époux se débattre; on s'en va, faisant pour eux des souhaits dont ils devraient rougir.

XII. Il était bon de vous montrer quels dieux vous avez été chercher, afin de vous signaler toute votre extravagance. . . . . . Maintenant, faut-il rire de votre folie? Faut-il vous reprocher votre aveuglement? En vérité, je l'ignore. En effet, combien de dieux n'avez-vous pas, et comment les nommer tous? Dieux supérieurs et inférieurs, anciens et nouveaux, mâles et femelles, célibataires et mariés, actifs et inactifs, de la ville ou des champs, nationaux ou étrangers. Il y a parmi eux tant de familles, tant de races diverses, qu'en bonne conscience ils se refusent à tout recensement, et qu'il est impossible de les connaître, de les distinguer et de les décrire. Plus la matière est étendue, plus il faudra nous restreindre. Conséquemment, puisque nous n'avons qu'un but, celui de démontrer que tous ces dieux ont été des hommes, nous examinerons sommairement, non pour vous faire connaître vos dieux, mais pour vous rappeler ce que vous paraissez avoir oublié, nous examinerons ceux qui passent pour leurs premiers ancêtres. Dans l'origine est renfermée toute la postérité.

Saturne, si je ne me trompe, est regardé comme le père de tous vos dieux. Je sais bien que Varron assigne à Jupiter, Junon et Minerve, une antiquité plus reculée; mais nous ne devons pas oublier que tout père doit être né avant ses fils, que par conséquent Saturne est antérieur à Jupiter, |527 de même que le Ciel à Saturne. Car Saturne est né du Ciel et de la Terre. Toutefois, je ne veux pas remonter plus haut. Il paraît que ces derniers ont vécu longtemps célibataires et sans enfants avant d'être époux et pères. Il fallait une longue et vigoureuse adolescence pour préparer une maturité d'une fécondité si merveilleuse. Enfin, après que la voix du Ciel eut mué, et que le sein de la Terre se fut arrondi, ils se marièrent. Le Ciel descendit-il vers sa fiancée? La Terre monta-t-elle vers son époux? Je l'ignore. Toujours est-il que la Terre conçut des oeuvres du Ciel; elle enfanta Athos. Athos enfanta Saturne. Prodige extraordinaire! Auquel de son père ou de sa mère ressemblait-il? Je n'en sais rien encore. Mais il enfanta Saturne, le fait est certain. Saturne fut donc leur fils aîné; ils ne lui donnèrent ensuite qu'une soeur nommée Ops; après cela, stérilité complète. Il faut encore que vous sachiez que Saturne profita du sommeil du Ciel, son père, pour le mutiler indignement. Car auparavant le Ciel était du masculin. D'ailleurs, comment eût-il été père, s'il n'eût été d'abord masculin? Mais avec quelle arme le mutila-t-il? Avec une faulx, répondez-vous. Fort bien. Mais Vulcain n'avait pas encore forgé le fer. La Terre, ainsi veuve, différa toutefois de se remarier, quoique jeune encore... Cependant elle souffre les embrassements de l'Océan; il sent un peu la saumure, mais que lui importe?. . . . . . On s'accoutume à tout.

Saturne fut donc le fils unique du Ciel et de la Terre. Il n'eut pas plutôt atteint la puberté, qu'il épousa sa soeur Ops. Dans ce temps-là, il n'y avait pas plus de lois pour châtier l'inceste que l'homicide. Chaque enfant mâle qui lui naissait, il le dévorait sur-le-champ, plus sage en cela que les loups, s'il leur exposait ses nouveau-nés; car il craignait que l'un d'eux ne se souvînt un jour de la faulx paternelle. Jupiter vient au monde; on le soustrait à l'avidité de son père qui avale une pierre à la place de l'enfant. Moyennant cet ingénieux stratagème, le fils qui n'avait pas été digéré, |528 put grandir en secret, jusqu'à ce qu'il devînt assez fort pour surprendre et détrôner son père.

Voilà donc quel est le patriarche de vos dieux. Il est né du Ciel et de la Terre, à l'aide de vos poètes, ces merveilleuses sages-femmes. Il a paru plaisant à quelques-uns d'entre vous d'expliquer toute l'histoire de Saturne par des allégories empruntées à la nature. Saturne, disent-ils, signifie le Temps, qui est réellement le fils du Ciel et de la Terre, tandis que le Ciel et la Terre n'ont point de père. On lui met à la main une faulx, parce que le Temps détruit toutes choses. De là vient qu'on représente Saturne comme dévorant les siens, par la raison que le Temps engloutit tout ce qu'il a produit. Ils font plus; ils invoquent le témoignage de son nom. Saturne, poursuivent-ils, se nomme en grec Chronius, comme qui dirait Chronos (Temps). Les Latins aussi ont tiré son nom de satio (semence)(3), parce qu'ils le regardent comme créateur, et apportant du ciel sur la terre les germes de la fécondité. On lui donne Ops pour épouse, ce qui signifie que les germes contiennent le principe de la vie, et qu'ils se développent par le travail.

Entendons-nous donc ici, je vous en conjure. De qui s'agit-il? Parlez-vous de Saturne, ou parlez-vous du Temps? Pourquoi Saturne est-il le Temps? Pourquoi le Temps est-il Saturne? Vous ne pouvez confondre l'un avec l'autre.  Qui vous empêchait d'adorer le Temps sous son propre nom? Cela ne vous eût pas empêchés sans doute d'adorer aussi l'homme ou son image, sous le nom de Saturne, sans le confondre avec le Temps... Que nous veulent donc ces interprétations, sinon couvrir des infamies révoltantes par des explications mensongères? Quiconque implore Saturne ne pense pas au Temps, et vous qui voulez en faire le Temps, vous niez qu'il ait été homme. Or, que Saturne |529 ait vécu sur la terre, rien de mieux attesté dans les anciennes traditions. Ce qui n'a jamais été, vous pouvez le convertir en fantôme; là où il y a eu réalité, la fiction disparaît. Ainsi donc, puisque l'existence de Saturne est un fait authentique, en vain vous altérez la vérité; celui que vous ne pouvez vous empêcher de reconnaître pour un homme ne sera pas plus un dieu qu'il ne sera le Temps. L'origine de Saturne est consignée à chaque page de vos monuments littéraires. Nous la lisons dans Cassius Sévérus, dans les deux Cornélius, Népos et Tacite, chez les Romains; dans Diodore, chez les Grecs, et dans tous ceux qui ont recueilli les débris de l'antiquité.

Au reste, aucune contrée n'a conservé des traces plus fidèles de son passage que l'Italie. En effet, après avoir parcouru différentes contrées, et surtout l'Attique, il se fixa dans l'Italie, ou, comme on l'appelait alors, dans l'OEnotrie. Il y fut accueilli par Janus, ou Janès, suivant quelques autres. La colline sur laquelle il habita porte encore son nom. J'en dis autant de la ville qu'il fonda. Partout en Italie on retrouve Saturne. La terre, qui aujourd'hui commande à l'univers, rend témoignage à l'existence de Saturne. Qu'importe que l'on ignore sa naissance? Chacune de ses actions prouve invinciblement qu'il était homme. Conséquemment, si Saturne était homme, sans doute, ou pour mieux dire, puisqu'il était homme, il n'était donc pas fils du Ciel et de la Terre. Mais comme ses parents étaient inconnus, il était facile de le faire passer pour le fils du Ciel et de la Terre, qu'on peut regarder comme les pères communs de tout ce qui existe. Qui en effet, par respect pour eux, ne donne au Ciel et à la Terre le nom de père et de mère? N'avons-nous pas même coutume de dire de ceux que nous ne connaissons pas et qui paraissent tout à coup parmi nous, qu'ils sont tombés du ciel? De là vient que nous appelons céleste tout étranger dont nous ignorons les précédents. Ou bien encore nous appelons ordinairement enfants de la terre ceux dont |530 l'origine nous est inconnue. Je pourrais dire aussi que dans ces temps reculés, où nos pères étaient si grossiers, l'aspect d'un personnage inconnu frappait leurs yeux et leurs oreilles comme aurait pu le faire quelque divinité, à plus forte raison l'aspect d'un roi, et surtout du premier roi.

Je m'arrêterai quelque temps encore sur Saturne, parce qu'épuiser la question d'origine, c'est répondre d'avance à tout ce que l'on peut alléguer ensuite. Je ne passerai donc pas sous silence les témoignages des lettres divines qui méritent plus de confiance, à cause de leur antiquité. Car la sibylle a devancé toutes les littératures. Je veux parler de cette sibylle, véridique prophétesse, dont vous avez emprunté le nom pour l'appliquer aux prêtres de vos démons. Je trouve dans ses livres un sixain qui parle ainsi de Saturne, de sa descendance, et de ses actions: « Lors de la dixième génération des hommes, à partir du déluge qui ensevelit nos pères, régnèrent Saturne, Titan et Jamfet, les plus généreux enfants du ciel et de la terre. » Vous trouverez peut-être que ce témoignage est bien ancien. Mais son ancienneté ne le rend que plus respectable, puisque par sa date il touche presque à l'époque de Saturne.

XIII. En voilà assez sur le compte de Saturne et de sa postérité. Il est bien démontré que ce furent des hommes. Nous avons entre les mains une preuve abrégée, et qui sert de prescription contre l'origine des autres, sans avoir besoin de nous perdre dans les détails particuliers à chacun. Tels pères, tels fils; des mortels n'engendrent que des mortels; ce qui est de la terre n'enfante que ce qui est de la terre; un degré sert de degré à un autre; mariage, conception, naissance; on connaît leur patrie, leurs règnes, leurs monuments. . . . . .Vous ne pouvez nier qu'ils aient reçu la naissance, croyez donc également qu'ils sont morts. Du moment que vous reconnaissez qu'ils sont morts, cessez de les reconnaître pour dieux. La force de la nature vous oblige de confesser que ceux qui n'ont pas toujours |531 été des dieux, n'ont pu conquérir la divinité, comme l'ont rêvé un jour Varron et ses partisans.

Je m'arrête donc ici. . . . .  En supposant même qu'ils aient été faits dieux après leur mort, et qu'ils soient entrés dans l'Olympe, à peu près comme se recrute votre sénat. . . . . , il faut que vous admettiez un dieu suprême qui ait la faculté de les choisir, et soit comme leur César à tous. Car personne ne peut communiquer à qui que ce soit la puissance, s'il n'en est pas investi lui-même. . . . . . D'ailleurs, s'ils ont pu se transformer eux-mêmes en dieux après leur mort, pourquoi ont-ils voulu commencer par une condition inférieure? ou s'il n'y a personne qui ait pu les faire dieux, comment soutenir qu'ils ont été divinisés, puisqu'ils n'ont pu l'être que par un autre? Conséquemment il vous est impossible de nier qu'il existe un Dieu qui possède en propre la divinité.

Examinons donc pour quelles raisons il aurait pu investir de la divinité un être mortel. Vous ne pourrez, si je ne me trompe, en assigner que deux. . . . . . Ou ce Dieu suprême a choisi des dieux parmi les hommes pour servir d'auxiliaires à sa puissance ou d'ornement à son trône. En second lieu, il n'a pu que consulter les mérites, afin de faire tomber son choix sur les plus dignes. Il vous est impossible d'alléguer d'autres motifs. Personne. . . . .  qui, en songeant à autrui, ne cherche ses propres intérêts, et agisse uniquement pour l'étranger. . . . . . On ne peut le demander à la divinité. . . . . . Ou si on la fait assez faible pour avoir besoin de l'assistance de quelqu'un, et surtout d'un mort, il n'en est que plus étonnant qu'elle ait eu assez de puissance pour créer des immortels. . . . . . Quiconque sait la distance qui sépare les choses divines d'avec les choses humaines, ne s'arrêtera pas longtemps là-dessus. . . . . .

Reste la question des mérites, qu'il vaut mieux discuter. . . . . . Il ne sera pas difficile de se convaincre qu'aucun de ces hommes divinisés ne méritait cet honneur. . . . . . Pour commencer par Saturne, quels sont ses titres à la |532 divinité? L'inceste, puisque vous reconnaissez que Saturne et Ops étaient frère et soeur. Jupiter ne vaut pas mieux. Enfant dérobé à son père, je trouve en lui trois choses qui répugnent à un dieu: le toit qu'il occupe, la nourrice qui l'allaite, et sa cruauté personnelle. Aussitôt qu'il est adulte, il immole son père, quel qu'il fût, roi pacifique qui donnait à l'univers le siècle d'or, sous lequel on ne connaissait ni travail ni indigence; sous lequel les laboureurs n'étaient pas contraints d'ensemencer la terre, parce qu'elle donnait tout sans qu'on lui demandât rien. . . . . .

Mais, dira-t-on, il haïssait un père dénaturé qui avait mutilé le sien. . . . . . Fort bien! Mais voilà que Jupiter lui-même épouse sa soeur, si bien que c'est pour lui sans doute qu'a été fait-ce proverbe grec: Digne fils de son père. Tel père, tel fils. Si les lois eussent été en vigueur alors, Jupiter aurait été cousu dans deux sacs. . . . . . Une fois souillé par l'inceste, pouvait -il reculer devant des voluptés moins honteuses? Aussi la poésie a-t-elle fait un jeu de ses infamies. Nous le voyons, après avoir déserté le ciel, tantôt, métamorphosé en taureau, enlever une jeune vierge; tantôt descendre en pluie d'or pour corrompre les gardiens d'une tour; tantôt adultère sous les plumes d'un cygne. . . . . . Il n'a rien à envier aux débauches de l'homme. Même nature, mêmes moeurs. Mais combien est au-dessous des mortels le dieu qui n'est pas meilleur qu'eux! Vous lui donnez le nom de Jupiter très-bon. Virgile l'a mieux désigné, quand il a dit: Le très-bon Jupiter est égal à tous (4). Il a été incestueux envers les siens, impudique envers des étrangers, impie, injuste. . . . . . Point d'infamie qui ne l'ait rendu tristement célèbre. . . . . . Donc il n'a point mérité de devenir dieu.

XIV. Mais puisque vous prétendez que d'autres hommes ont été transformés en dieux pour des motifs particuliers, et qu'il faut distinguer, d'après Denys le Stoïcien, entre |533 ceux qui sont nés dieux et ceux qui le sont devenus, je dirai un mot de ces derniers. Commençons par Hercule. . . . . .  Montrez-moi par quelles vertus il mérita le ciel et la divinité, puisque c'est à ses mérites que vous en faites honneur. Est-ce pour avoir dompté les monstres? Mais qu'y a-t-il là de si merveilleux? Combien de coupables, condamnés à lutter dans l'arène contre les bêtes féroces, en ont immolé en une fois un plus grand nombre et avec plus d'habileté? Est-ce pour avoir parcouru l'univers? Mais combien de riches et de philosophes l'ont parcouru, les uns à l'aide de leur opulence, les autres par l'assistance même de la mendicité? Oubliez-vous donc qu'Asclépiade le Cynique triompha de l'univers tout entier par les yeux, en le parcourant sur une misérable vache dont le dos servait à le transporter et les mamelles à le nourrir? Est-ce parce qu'il s'est frayé un chemin jusqu'aux enfers?  Mais combien avant et après lui n'y sont-ils pas descendus?. . . . . . Si ce Pompée, qui ne laissa pas même un chétif agneau dans Byrsa. . . . . . A plus forte raison encore Scipion mériterait-il la préférence sur Hercule. . . . . . Inscrivez plutôt à la gloire d'Hercule son épouse qu'il abandonne, Omphale qu'il séduit, le jeune Iolas qu'il immole, et l'expédition des Argonautes qu'il trahit. Après tant d'infamies, ajoutez ses fureurs, ajoutez les flèches qui ont percé les fils, les épouses. Qui était plus digne de monter sur le bûcher, que ce demi-dieu qui, enveloppé dans sa tunique empoisonnée, présent que lui envoyait une épouse trahie, mourait par peur plutôt que d'une mort glorieuse?. . . . . . Portez-le du haut de son bûcher jusqu'au ciel, comme vous l'avez fait pour cet autre héros, que frappa la foudre, et qui, à l'aide de quelques ruses, fit courir le bruit qu'il avait rappelé des morts à la vie, petit-fils de Jupiter, arrière-petit-fils de Saturne, tant il est vrai qu'il était homme, d'autant plus impur, qu'il naquit d'un père incertain. Socrate d'Argos affirme qu'il fut trouvé par un passant. Sa nourrice fut plus hideuse |534 encore que celle de Jupiter; la mamelle d'une chienne l'allaita. Au reste, qu'il ait péri frappé par la foudre, personne ne le contestera. Si c'est par la foudre de Jupiter, Jupiter est coupable de barbarie pour avoir tué son propre fils, ou d'envie pour avoir fait périr un artiste si expérimenté. Toutefois, Pindare ne cache pas que cet Esculape exerçait la médecine avec une avarice criminelle, et que, trafiquant indignement de son art, il précipitait les vivants aux enfers, au lieu de ramener les morts à la vie. On dit que sa mère mourut du même coup que lui. Il était juste que celle qui avait enfanté un monstre montât au ciel par les mêmes degrés que lui. Les Athéniens ne laissent pas d'honorer de pareils dieux. Au nombre des morts auxquels ils offrent des sacrifices, il faut compter Esculape et sa mère. Pourquoi pas, s'ils adorent leur Thésée? misérable dieu. . . . .  qui abandonna sur un rivage étranger celle qui lui avait sauvé la vie, aussi oublieux, ou plutôt frappé de cette même démence qui avait amené la mort de son père!

XV. Il serait trop long de rappeler tous ceux que vous avez ensevelis parmi les astres et placés audacieusement parmi les merveilles de notre Dieu. Vos Castor et Pollux, votre Persée, votre Érigone méritaient aussi bien le ciel que votre Jupiter, usé par ses débauches. Mais pourquoi m'étonner de vos choix? N'avez-vous pas transporté dans le ciel jusqu'aux chiens, aux scorpions et aux écrevisses? Je parlerai plus tard de ceux qui dans les oracles. . . . . .  N'avez-vous pas assigné aussi des dieux pour présider à la tristesse?  . . . . . . Un dieu qui sépare l'âme d'avec le corps, et que vous avez condamné, en ne lui permettant pas de résider dans vos murs. N'avez-vous point encore un dieu Coeculus qui ôte à l'oeil son regard, et une Orbana qui frappe les germes d'impuissance? Vous avez divinisé la mort elle-même.

Pour ne pas trop m'arrêter sur ce point, il n'est pas jusqu'aux cités et aux lieux qui n'aient leurs divinités: |535 vous avez les dieux des champs, la déesse des eaux, la déesse des sept collines. . . . . . Ici réunis. Là divisés. . . . . . Je ne parle pas d'Ascensus, dieu qui vous aide à monter, ni de Lévicola, qui préside aux pentes, ni de Forculus, sous la protection duquel sont les portes, ni de Cardéa, déesse des gonds, ni de Limentinus, auquel est consacré le seuil, ni enfin de tous ceux qu'adorent les portier. J'aurais tort de vous les reprocher, puisque vous avez des dieux pour les cuisines, pour les prisons, pour les lieux de débauche. . . . .  pour les latrines. Il n'est pas un acte de la vie pour lequel les Romains aient oublié le ministère d'un dieu.

De plus, tous les dieux que nous venons de signaler étant particuliers aux Romains, et peu connus au dehors, comment peuvent-ils être chargés parmi toutes les nations et dans tout le genre humain, des fonctions que vous leur avez confiées, puisque leurs ministères, loin d'être honorés, n'y sont pas même connus?

On me dira peut-être que plusieurs d'entre eux ont découvert des fruits et des aliments nécessaires à la vie. Mais, je vous le demande, affirmer qu'ils les ont découverts, n'est-ce pas déclarer que les objets de leur découverte existaient avant eux? Pourquoi donc ne reportez-vous pas de préférence vos adorations vers le maître de ces dons, au lieu d'en adorer l'inventeur, qui lui-même a rendu grâces au Dieu dont il éprouva la bonté dans ce moment?  Personne à Rome ne connaissait la figue verte, lorsque Caton porta un de ces fruits dans le sénat pour démontrer plus clairement qu'une province, dont il demandait constamment la ruine, était presque aux portes de Rome. Cn. Pompée transporta le premier la cerise du Pont en Italie. . . . . . Cependant, ni Caton ni Pompée ne furent honorés comme des dieux par les Romains en reconnaissance de ce service, quoique la postérité fût plus digne que ses pères de figurer parmi les dieux, puisque l'antiquité est vaincue de toutes parts, et que le progrès du temps amène chaque jour des découvertes nouvelles. . . . . . |536

Mais, quoique les adorateurs des dieux reconnaissent eux-mêmes que ces divinités consacrées par les ancêtres, ne méritent pas ce nom, je dois ici répondre à la présomption de ceux qui prétendent que les Romains sont devenus les maîtres du monde, parce qu'ils se sont montrés religieux envers leurs divinités. Voilà donc les magnifiques récompenses qu'accorda aux Romains un Sterculus. Car, pour les dieux étrangers, il n'est pas croyable qu'ils aient préféré les Romains à leurs compatriotes, ni qu'ils aient abandonné à des peuples ennemis la terre où ils ont reçu le jour, où ils ont passé leur vie, où ils se sont signalés et où reposent leurs cendres. Jupiter, par exemple, a-t-il pu oublier sa grotte du mont Ida, et les agréables parfums de sa nourrice? Junon a-t-elle pu souffrir que Carthage fût renversée par la race d'Enée? A-t-elle mieux aimé régner sur une terre étrangère et s'asseoir au Capitole, elle qui préférait Carthage à Samos?

C'est là qu'étaient son glaive et son char redouté.
Si dans ses longs efforts le Destin la seconde,
Ces orgueilleux remparts régneront sur le monde.

Déesse infortunée! elle n'a pu vaincre les Destins. Et cependant il est certain que jamais les Romains ne leur ont rendu autant d'honneur qu'à Larentina, quoiqu'ils leur aient livré Carthage.

Plusieurs de vos dieux ont régné. Si ce sont eux à présent qui distribuent les royaumes, de qui tenaient-ils les leurs? Jupiter a régné en Crète, Saturne en Italie, Isis en Égypte. . . . . . Si ce sont les dieux qui ont donné la prééminence à Rome, pourquoi Minerve ne défendit-elle pas Athènes contre les efforts de Xerxès? Pourquoi Apollon n'arracha-t-il pas Delphes à la main de Pyrrhus? Quoi! ils ont conservé l'empire romain sans pouvoir défendre le leur? Non, la grandeur de Rome n'est pas le prix de son respect pour ces dieux, puisque ce respect est postérieur |537 à sa grandeur! Car, quoique Numa soit le premier auteur de vos superstitions, néanmoins vous n'aviez de son temps, ni statues, ni temples pour frustrer de ses hommages le Dieu véritable. La religion était frugale, les cérémonies pauvres: on voyait seulement quelques autels en gazon, des vases grossiers, un peu de fumée qui s'en élevait; mais le dieu ne paraissait nulle part. En un mot, les Romains n'étaient pas religieux avant d'être grands; ils ne sont donc pas grands parce qu'ils étaient religieux.

Et d'ailleurs, je le demande, comment seraient-ce le respect des Romains pour les dieux et leurs scrupuleux hommages qui leur auraient valu l'empire, puisque leur empire n'a pu s'accroître que par le mépris des dieux? En effet, les royaumes et les empires, si je ne me trompe, s'établissent par les guerres, s'agrandissent par les victoires. Or, les guerres et les victoires entraînent nécessairement la ruine des cités. Les cités ne peuvent être ruinées sans que les dieux en souffrent. Les murailles et les temples s'écroulent à la fois; le sang des prêtres se mêle à celui de leurs concitoyens; les mêmes mains enlèvent l'or sacré et l'or profane. Ainsi autant de trophées des Romains, autant de sacrilèges; autant de triomphes sur les peuples, autant de triomphes sur les dieux. Leurs simulacres sont encore captifs. Ces dieux, s'ils sentent quelque chose, n'aiment pas les auteurs de ces outrages. Mais non, on outrage impunément de même que l'on adore vainement des dieux qui ne sentent rien. . . . . . Ainsi, l'on ne peut faire honneur à la religion des Romains de leur grandeur, puisqu'ils n'ont pu s'agrandir qu'en outrageant la religion. Chaque nation a possédé l'empire à son tour, les Assyriens, les Mèdes, les Perses, les Égyptiens. J'en pourrais citer d'autres encore. Cependant ceux qui ont perdu l'empire, l'ont perdu malgré leur religion, leur culte et les hommages par lesquels ils cherchaient à se rendre les dieux propices. . . . . . Toutes les dominations sont tombées l'une après l'autre. Ainsi le veulent les révolutions. . . . . .  |538 Cherchez qui a réglé ces vicissitudes du temps. C'est le même Dieu qui règne, le même dieu qui distribue les empires et qui entasse les couronnes sur la tête des Romains, à peu près comme l'on rassemble dans un coffre-fort d'immenses sommes d'argent levées sur toutes les nations. Qu'est-ce que Dieu a prononcé sur leur sort? Ceux qui sont auprès le lui le savent.

FIN DU TOME DEUXIEME


1. (1) Allusion à tous ces noms de dieux, féminins ou neutres en latin.

2. (1) Il y a ici un jeu de mots impossible à traduire en français. Quiris signifie en latin une lance; on dirait en langage populaire: Quirinus les quirinisa.

3. (1) Les deux mots latins Saturnus (Saturne) et satio (semaille, semencement) se ressemblent dans leurs radicaux.

4. Jeu de mot fondé sur la double signification de aequus, juste ou égal.


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Traduit par E.-A. de Genoude, 1852.  Proposé par Ugo Bratelli, 2003.  Text grec en unicode. Si vous trouvez une erreur à cette page, svp informez-moi par l'email: Roger Pearse.


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