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DE LA CHAIR DE JESUS-CHRIST.

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I. Ceux qui, cherchant à ébranler la foi à la résurrection, que l'on avait crue fermement jusqu'à ces modernes Sadducéens, prétendent que cette espérance n'appartient point à la chair, ont raison de mettre en question la chair de Jésus-Christ, et de soutenir ou qu'elle n'existe pas, ou qu'elle est tout autre chose que la chair de l'homme. Ils craignent que s'il est prouvé une fois que cette chair est semblable à la nôtre, il n'en sorte contre eux la présomption que cette chair, ressuscitée en Jésus-Christ, ressuscitera infailliblement dans les hommes. Il faut donc soutenir la réalité de la chair avec les mêmes arguments qui servent à la renverser. Examinons quelle est la substance corporelle du Seigneur. Quant à sa substance spirituelle, tout le monde est d'accord. Il ne s'agit que de sa chair. On dispute de sa vérité, de sa nature, de son existence, de son principe, de ses qualités. Sa réalité deviendra le gage de notre résurrection. Marcion, voulant nier la chair du Christ, a nié aussi sa naissance: ou, voulant nier sa naissance, a nié également sa chair, sans doute de peur que la naissance et la chair ne se rendissent témoignage dans leur mutuelle correspondance, puisqu'il n'y a point de naissance sans la chair, ni de chair sans la naissance! Comme si, en vertu des droits que s'arroge l'hérésie, il n'avait pas pu, ou nier la naissance en |390 admettant la chair, ainsi que l'a fait Apelles, son disciple, et depuis son déserteur; ou bien, tout en confessant la chair et la naissance, leur donner une autre interprétation, avec Valentin, autre disciple et déserteur de Marcion. Mais qui a pu soutenir le premier, que la chair de Jésus-Christ était imaginaire, a bien pu supposer aussi que sa naissance n'était qu'un fantôme; de même que la conception, la grossesse, l'enfantement d'une vierge, et successivement toute la vie de cet enfant, une chimère. Toutes ces circonstances auraient trompé les mêmes yeux et les mêmes sens qu'avait déjà fermés l'illusion de la chair.

II. Toutefois la naissance est annoncée formellement par Gabriel. Mais qu'importent à Marcion et l'ange du Créateur et la conception dans le sein d'une vierge? Que lui sert Isaïe, prophète du Créateur. Il hait les lenteurs, celui qui apportait des cieux un Christ improvisé. « Dérobez à mes yeux, dit-il, ces rigoureux édits de César, cette hôtellerie misérable, ces langes souillés, cette crèche incommode. Que cette multitude d'anges, occupée à honorer son maître, ne se laisse pas abuser par des illusions nocturnes! Laissez, plutôt ces bergers à leurs troupeaux; que les mages s'épargnent les fatigues. d'une si longue roule: je leur fais grâces de leurs richesses. Qu'Hérode se montre plus humain, afin qua Jérémie ne se glorifie pas de sa prédiction. Point de circoncision pour l'enfant, de peur qu'il ne gémisse. Point de présentation au temple, de peur que les frais d'une offrande ne soient onéreux pour ses parents; ne le remettez point entre les mains de Siméon, de peur qu'un vieillard prêt à mourir n'en soit centriste; enfin, imposez silence à cette prophétesse surannée, de peur qu'elle ne fascine l'enfant. » Voilà par quels conseils, sans doute, ô Marcion! tu as osé supprimer les preuves authentiques de l'humanité du Christ, pour anéantir du même coup la vérité de sa chair. Mais de quel droit, je |391 te le demande? Si tu es prophète, fais-nous quelque prédiction. Si tu es apôtre, prêche en public; si tu es homme apostolique, pense comme les apôtres; si tu n'es qu'un simple chrétien, crois ce qui nous vient de la tradition. Si tu n'es rien de tout cela, meurs, puis-je te dire avec raison; car tu es déjà mort, puisque tu as cessé d'être Chrétien, en n'admettant plus à cette foi qui constitue le Chrétien. Oui, tu es d'autant plus mort, qu'ayant été Chrétien, tu as renoncé à cette foi qui fut la tienne autrefois, comme tu l'avoues dans une de tes lettres, selon que les tiens ne le nient pas et que le prouvent les nôtres. Parce que tu as cessé de croire ce que tu as cru, tu as voulu anéantir ce que tu as cru; mais tu n'as pas réellement détruit ce que tu as cessé de croire. Non, en retranchant ce que tu as cru, tu prouves seulement qu'il y avait une autre foi avant que tu osasses la retrancher. Cette autre foi venait de la tradition. Or ce qui venait de la tradition était la foi véritable, parce qu'elle venait de ceux auxquels il appartenait de la transmettre. Ainsi, en retranchant ce qui était de tradition, tu as retranché la vérité. Tu l'as fait sans en avoir le droit. Quoique nous ayons employé plus au long ailleurs l'argument de la prescription contre toutes les hérésies, il est nécessaire de le répéter ici, comme par surcroît, pour te demander sur quelle raison tu penses que Jésus-Christ n'est pas né.

III. Pour que tu aies regardé cette croyance comme laissée à ta fantaisie, il faut que tu te sois dit à toi-même: La naissance est impossible ou peu convenable à un Dieu. Mais il n'y a rien d'impossible à Dieu, excepté ce qu'il ne veut pas. Considérons donc s'il n'a pas voulu naître; car s'il l'a voulu, il l'a pu et il est né. Je ne veux qu'un simple raisonnement. Si Dieu n'avait pas voulu naître, n'importe pour quelle cause, il ne se serait pas montré davantage sous une forme humaine. Je le demande, qui, en voyant un homme, nierait qu'il soit né? Conséquemment, ce qu'il n'a pas voulu être, il aurait refusé de le |392 paraître. Quand une chose déplaît, on en répudie jusqu'à l'opinion; car il est indifférent qu'une chose soit ou ne soit pas, si, quand elle n'est pas, on présume qu'elle existe. Au contraire, il n'est pas indifférent qu'on ne croie pas faussement de nous ce qui réellement n'existe pas.

---- « Mais, dis-tu, le témoignage de si propre conscience lui suffisait. Que les hommes crussent à sa naissance en le voyant homme, c'était leur affaire. » ----Combien il était plus digne de lui, combien plus conforme à sa conduite, de passer pour un homme, s'il avait une naissance réelle, que d'accepter, contre le témoignage de sa conscience, l'opinion qu'il était né quand il ne l'était pas, quoique tu le croies suffisant, pour que, sans avoir une naissance réelle, il confirmât un mensonge contre les dépositions de sa conscience! Mais quel si grand intérêt avait donc le Christ à ne pas se montrer tel qu il était, lorsqu'il savait bien ce qu'il était? Apprends-le moi. Tu ne peux objecter que s'il eût pris une naissance véritable et revêtu notre humanité, il eût cessé d'être Dieu, parce qu'il eût perdu ce qu'il était en devenant ce qu'il n'était pas. Dieu ne court pas le risque de déchoir de sa grandeur.

---- « Mais, répliques-tu, je nie que Dieu ait jamais été changé en homme jusqu'à naître et prendre un corps, parce que l'être sans fin est nécessairement immuable aussi: se changer en être nouveau, c'est détruire le premier. Donc l'être qui ne peut finir est incapable de changement. »

---- Sans doute, la nature des êtres soumis au changement est assujettie à cette loi; ils ne demeurent point dans ce qui se change en eux; et comme ils n'y demeurent pas, ils périssent, en perdant par ce changement ce qu'ils étaient avant lui. Mais rien ne ressemble à Dieu: sa nature diffère de la condition de tentes les choses humaines. Si donc les choses qui diffèrent de Dieu et dont Dieu diffère, perdent par ce changement ce qu'elles étaient |393 avant lui, quelle sera la différence entre la Divinité et les créatures, sinon de posséder la faculté contraire, c'est-à-dire, que Dieu puisse se changer en toutes choses, et demeurer tel qu'il est? Autrement, il ressemblera à toutes les créatures, qui perdent par le changement ce qu'elles étaient d'abord: Dieu ne leur est pas supérieur en toutes choses, s'il ne leur est pas supérieur aussi dans le mode de ce changement.

Tu as lu autrefois, tu as même cru que les anges du Créateur ont revêtu la forme humaine, portant un corps si réel, qu'Abraham lava leurs pieds; que leurs mains arrachèrent Loth à la violence des habitants de Sodome; que l'ange lutta contre l'homme, et que pressé entre les bras de celui-ci de tout le poids de son corps, il demanda d'être délivré. Quoi donc? Si par une permission de Dieu, des anges d'une nature inférieure à la sienne ont pu demeurer anges sous un corps d'homme, refuseras-tu cette faculté à Dieu, qui est bien plus puissant que les anges, comme si le Christ n'avait pu demeurer Dieu, en révélant réellement notre humanité? Ou bien, les corps de ces anges n'ont-ils été que des fantômes? Tu n'oserais pas le soutenir. Car, si dans ton système, les anges du Créateur ressemblent au Christ, le Christ sera l'envoyé de ce Dieu auquel appartiennent les anges qui ressemblent au Christ. Si tu n'avais pas répudié à dessein ou corrompu les Ecritures qui combattent ton opinion, l'Evangile de Jean t'aurait couvert de confusion sur ce point, lorsqu'il annonce que « l'Esprit descendit sur Nôtre-Seigneur sous la forme d'une colombe. » L'esprit saint sous ces apparences était aussi bien colombe qu'esprit: il n'avait pas anéanti sa propre substance, pour avoir pris une substance étrangère.

Mais tu me demandes ce qu'es! devenu Je corps de la colombe après que l'Esprit fut remonté au ciel. Je l'adresserai la même question pour les anges. La même puissance qui avait produit ces corps les fil disparaître. Si tu avais été présent quand ils furent tirés du néant, tu aurais |394 su comment ils retournent dans le néant; si leur commencement n'a pas été visible, leur fin ne l'est pas davantage. Toutefois ils furent des corps solides aussi longtemps qu'on put les voir. Ce qui est écrit ne peut pas n'avoir pas été.

IV. Ne pouvant rejeter la naissance charnelle d'un Dieu, soit parce qu'elle lui serait impossible, soit parce qu'elle mettrait en péril sa nature, il ne te reste plus que de la répudier et de la flétrir comme indigne d'un Dieu. Commençant par l'abjection de la naissance, déclame tant que tu voudras contre la bassesse des principes qui servent à la génération dans le sein maternel, contre ce hideux mélange de sang et d'humeurs; contre cette chair qui doit se nourrir de cette même fange pendant neuf mois. Montre-nous cette grossesse qui augmente de jour en jour, pesante, incommode, troublée jusque pendant le sommeil, pleine d'incertitude par ses désirs ou ses dégoûts. N'épargne pas même la pudeur de la femme qui devient mère, honorable pour les périls qu'elle court, sainte et religieuse par ces fonctions de la nature. Tu as aussi horreur de. cet enfant jeté à terre avec les obstacles qui l'embarrassent, et les humeurs qui le souillent. Ces langes qui le retiennent, ces membres qu'on lave, ces caresses qui te semblent dérisoires, excitent ton dédain. Tu méprises, Marcion, ce respect dû à l'œuvre de la nature si digne cependant de notre vénération. Mais toi, comment es-tu né? Tu hais l'homme qui vient au monde! comment donc peux-tu aimer quelqu'un? Certes, tu ne t'es pas aimé toi-même, quand tu t'es séparé de l'Eglise et de la foi du Christ. Mais à toi de savoir si tu le déplais a toi-même, ou si tu os né autrement.

Il n'en est pas moins vrai que cet homme conçu dans le sein de la femme, formé dans l'abjection, enfanté dans la honte, élevé parmi des caresses dérisoires, Jésus-Christ l'a aimé. C'est pour lui qu'il est descendu; pour lui qu'il a prêché; pour lui qu'il s'est anéanti jusqu'à la; mort et à la mort de la Croix. Et à vrai dire, il l'a |395 tendrement aimé, puisqu'il l'a racheté à un si grand prix! Si le Christ est le Messie du Créateur, il a eu raison d'aimer l'homme, sa créature: s'il vient au nom d'un autre Dieu, il l'a aimé plus encore, puisqu'il a racheté un étranger. En aimant l'homme, il a donc aimé aussi sa naissance et sa chair. Car une chose ne peut être aimée sans ce qui la l'ait ce qu'elle est. Ote la naissance, où est l'homme? Détruis la chair, où est la créature que Dieu a rachetée, puisqu'elle forme l'homme que Dieu a racheté? Quoi! tu veux que le Christ rougisse de ce qu'il a racheté! Tu veux que ce qu'il n'aurait pas racheté s'il ne l'avait aimé, soit indigne de lui! Par une régénération toute céleste, il réforme notre naissance en l'arrachant à la mort; il guérit la chair de toutes ses infirmités; il purifie la lèpre; il rend la vue à l'aveugle; il rend la vigueur au paralytique; il chasse l'esprit malfaisant; il ressuscite les morts; et il rougirait de naître dans cette même chair! S'il eût voulu naître de quelque animal, et qu'il eût prêché dans un corps de cette nature, le royaume de Dieu, ta censure, j'imagine, l'arrêterait par cette fin de non-recevoir: Cela est houleux à Dieu! Cela est indigne du Fils de Dieu et plein d'extravagance! ----Oui, extravagant, parce que tu l'imagines ainsi. Que ce soit une chose extravagante, à ne juger Dieu que d'après notre sens, d'accord. Mais lis, Marcion, si toutefois tu ne l'as point effacé: « Dieu a choisi ce qui est réputé folie aux yeux du monde pour confondre la sagesse. » Qu'entend-il par cette folie? La conversion de l'homme au culte du vrai Dieu? le renoncement à l'erreur? le précepte de la justice, de la chasteté, de la patience, de la miséricorde, de la sainteté? Il n'y a là sans doute rien d'insensé. Cherche donc en quoi consiste cette folie. Et si tu présumes l'avoir découvert, tu reconnaîtras en effet que ce qu'il y a de plus insensé aux yeux du monde, c'est de croire un Dieu fait homme, né d'une Vierge, prenant un corps de chair, et se précipitant, pour ainsi dire, dans tous ces abaissements de |396 notre nature. Qu'on vienne nous dire: Je ne vois point là de folie; il faut chercher ailleurs les choses qu'un Dieu jaloux a choisies pour confondre la sagesse du siècle. Soit. Mais avec elle on admet plus facilement un Jupiter changé en taureau ou en cygne, que, selon Marcion, un Christ fait homme.

V. Oui, il est d'autres choses qui ne paraissent pas moins insensées, ce sont les humiliations et les souffrances d'un Dieu; c'est que nous appellions sagesse le dogme d'un Dieu crucifié. Débarrasse-nous encore de cet opprobre, ô Marcion, ou plutôt commence par celui-1à. Quoi en effet de plus indigne de Dieu! Pourtant, qu'y avait-il de plus honteux de naître on de mourir? de porter un corps de chair ou de porter une croix? d'être circoncis ou d'être crucifié? d'être élevé ou d'être enseveli? d'être déposé dans une crèche ou d'être renfermé dans un sépulcre? Tu feras preuve de sagesse, si tu ne crois point à tout cela. Mais tu ne peux être sage à moins de paraître insensé aux yeux du monde, en croyant ce que le monde appelle folie dans Dieu. As-tu gardé la Passion du Christ, parce que, n'en faisant qu'un fantôme, son corps n'était pas susceptible de souffrir? Nous l'avons dit plus haut: Une naissance et une enfance imaginaires ne l'exposaient pas à de moindres mépris. Mais réponds-moi, assassin de la vérité! Dieu n'a-t-il pas été véritablement crucifié? N'est-il pas ressuscité plus véritablement qu'il n'es; mort? Mais alors Paul nous prêcha donc l'erreur, quand il réduisait toute la science «à connaître Jésus crucifié. » Il nous trompait donc quand il nous annonçait qu'il était mort; il nous trompait quand il nous le donnait pour ressuscité. Notre foi est donc fausse; tout ce que nous espérons de Jésus-Christ est donc un fantôme! O le plus pervers des hommes, qui fournis une excuse aux bourreaux de Dieu! Car Jésus-Christ n'a rien souffert, de leur cruauté, s'il n'a pas réellement souffert. De grâce, épargne l'unique espérance du monde: pourquoi ruines-tu le titre infamant, mais |397 nécessaire, de la Croix? Tout ce qui semble indigne de Dieu m'est profitable: je suis sauvé, si je ne rougis pas de mon Seigneur. «Celui qui rougira de moi, dit-il, je » rougirai également de lui. » Je ne trouve point ailleurs d'autres matières de confusion, qui prouvent mieux, en m'apprenant à mépriser la houle, que je suis saintement impudent et heureusement insensé. Le Fils de Dieu a été crucifié; je n'en rougis point parce qu'il faut en rougir. Le Fils de Dieu est mort: il faut le croire, parce que cela révolte ma raison: il est ressuscité du tombeau où il avait été enseveli; le fait est certain, parce qu'il est impossible.

Mais comment tout cela est-il vrai dans Jésus-Christ, si lui-même ne l'ut pas véritable; s'il n'a pas eu véritablement dans sa personne de quoi être attaché à la croix, de quoi mourir, de quoi être enseveli, de quoi ressusciter? c'est-à-dire, une chair animée par le sang, composée d'os, entrelacée de nerfs, sillonnée par des veines, une chair qui sût naître et mourir? Elle sera humaine sans doute, puisqu'elle est née de l'homme, et conséquemment mortelle, puisque le Christ est homme et fils de l'homme. Ou bien, pourquoi le Christ serait-il homme et fils de l'homme, s'il n'a rien de l'homme et qui vienne do l'homme? A moins de prétendre que l'homme soit autre chose que la chair, ou que tu chair de l'homme lui vienne d'ailleurs que de l'homme, ou que Marie soit autre chose qu'une créature humaine, ou que le dieu de Marcion ne soit plus qu'un homme. Autrement, plus de raison pour que le Christ soit appelé homme, s'il n'a point de chair; ni fils de l'homme, s'il n'a pas une descendance humaine; ni Dieu sans l'Esprit de Dieu; ni fils de Dieu sans avoir Dieu pour père. Ainsi le fond de ces deux substances atteste le dieu et l'homme, l'un qui a pris naissance, l'autre qui n'est pas né; l'un corporel, l'autre spirituel; l'un infirme, l'autre tout-puissant; l'un pouvant mourir, l'autre immortel; substances distinctes qui montrent deux natures, |398 la divine et l'humaine, également véritables, où une même foi reconnaît la réalité de l'esprit et la réalité de la chair. Les miracles ont manifesté l'Esprit de Dieu, les souffrances ont attesté la chair de l'homme. Si les miracles n'allaient point sans l'Esprit, les souffrances n'allaient pas non plus sans la chair. Si les souffrances et la chair étaient imaginaires, l'Esprit était donc également chimérique, aussi bien que les miracles. Pourquoi donc nous ravir par un mensonge la moitié du Christ? Il a été toute vérité. Crois-moi, il a mieux aimé naître que de mentir par quelque endroit, et surtout contre lui-même, en feignant de porter une chair, ferme sans os, solide sans muscles, colorée sans qu'elle renfermât de sang, revêtue sans avoir la peau pour tunique, affamée sans éprouver la faim, mangeant sans dents pour manger, parlant sans langue pour parler, de sorte que ses paroles furent pour les oreilles qui l'entendaient un fantôme par l'image de la voix. Il n'a donc été aussi qu'un fantôme après sa résurrection, lorsqu'il présenta ses pieds et ses mains à ses disciples, en leur disant: « Regardez; c'est moi-même; un esprit n'a point d'os comme vous voyez que j'en ai. » En effet, c'est la chair et non pas l'esprit qui a des pieds, des mains et des os. Parle, Marcion; quel sens donnes-tu à cette déclaration, toi qui nous introduis un Jésus envoyé par un Dieu très-bon, par un dieu de paix et qui n'est que bon? Le voilà qui trompe, qui surprend, qui abuse tous les yeux, qui se joue de tous les sens, qui se laisse voir, aborder, toucher. Ce n'était donc pas du ciel qu'il fallait faire descendre ton Christ, mais le prendre à quelque troupe de bateleurs. Tu devais nous l'offrir, non pas comme un dieu-homme, mais comme un magicien; non pas comme le pontife du salut, mais comme un artisan de vains spectacles; non pas comme quelqu'un qui ressuscite les morts, mais comme quelqu'un qui perd les vivants. Toutefois, s'il a été magicien, il était donc né réellement. 

VI. Mais quelques disciples de l'habitant du Pont, |399 forcés d'être plus habiles que leur maître, accordent à Jésus-Christ une chair véritable, tout en lui refusant une naissance réelle. Qu'il ait eu, disent-ils, un corps de chair, pourvu que ce corps ne soit pas né. Nous voilà donc tombés de mal en pire, comme s'exprime le proverbe, de Marcion nous voilà parvenus jusqu'au transfuge de Marcion, Apelles, qui, après s'être laissé corrompre dans sa chair par une femme, se laissa troubler ensuite l'esprit par la vierge Philumène, de laquelle il apprit à prêcher que le corps de Jésus-Christ était un corps véritable, mais un corps sans naissance. Certes, à cet ange de Philumène, l'Apôtre répondra par les mêmes paroles qui dans sa bouche l'annonçaient prophétiquement: « Quand même un ange descendrait du ciel pour vous apporter un autre Evangile que le nôtre, qu'il soit anathème! »

Mais nous avons maintenant à combattre les arguments développés plus haut. Ils avouent que Jésus-Christ a eu véritablement un corps. Mais d'où en vient la matière, sinon de la qualité visible dans lui? D'où vient le corps, si le corps n'est pas de chair? D'où vient la chair, si elle n'est pas née, puisque cette chair, qui ne se voit pas encore, n'existe que par la naissance?

---- «Le Christ, disent-ils, a emprunté sa chair aux astres et aux substances du monde supérieur. De là, il ne faut pas s'étonner, ajoutent-ils, qu'un corps ne soit pas né, puisque les anges, selon nous, ont pu se montrer avec une chair qui n'a pas été formée dans le sein de la femme. »

---- Le fait est ainsi rapporté, nous le reconnaissons. Mais par quel étrange renversement d'idées une foi différente peut-elle emprunter une autorité pour ses arguments à une foi qu'elle combat? Qu'a de commun avec Moïse celui qui rejette le Dieu de Moïse? Si le Dieu de Moïse est différent, qu'on lui laisse ses règles et ses preuves! Que les hérétiques, autant qu'ils sont, appellent à leur secours les Ecritures de ce même Dieu qui a fait le |400 monde dont ils jouissent. En lui dérobant ses exemples pour autoriser leurs blasphèmes, ils élèveront ainsi contre eux-mêmes un témoignage qui les condamnera; mais il est facile à la vérité de les vaincre, sans même employer cette arme contre eux. Je somme donc ceux qui soutiennent que la chair de Jésus-Christ est semblable à celle des anges, véritable, quoiqu'elle ne provienne pas d'une naissance, de comparer entre elles les causes pour lesquelles le Christ et les anges se sont manifestés dans la chair. Jamais aucun ange n'est descendu sur la terre pour y être crucifié, pour y subir la mort, pour y ressusciter après l'avoir subie. Si jamais les anges n'ont eu de semblables motifs pour revêtir des corps, tu comprends pourquoi ils n'ont pas révolu la chair par les voies de la naissance. Ne venant pas pour mourir, ils n'avaient pas besoin de naître. Mais le Christ, envoyé pour mourir, dut nécessairement aussi naître afin de mourir. Ce qui naît est seul sujet à la mort. La naissance et la mort contractent une sorte d'engagement réciproque: la condition de la mort est la cause de la naissance.

Si le Christ est mort pour ce qui meurt, et que ce qui naît soit ce qui meurt, il en résulte, ou plutôt c'est un principe qui précède tous les autres, qu'il a dû naître également à cause de ce qui naît, puisqu'il avait à mourir à cause de ce qui meurt par la loi de sa naissance. Il n'était point convenable qu'il ne naquît pas dans une chair pour laquelle il était convenable qu'il mourût.

Il y a plus. Notre-Seigneur lui-même apparut à Abraham au milieu des anges, avec une chair qui n'était point le résultat de la naissance, toujours en vertu de la différence des motifs. Mais vous n'admettez pas ce témoignage, parce que vous ne reconnaissez point Jesus-Christ, qui déjà apprenait à instruire, à délivrer, à juger le genre humain, dans une chair qui n'était pas encore née, parce qu'elle ne devait pas mourir, avant que sa naissance et sa mort fussent annoncées. Qu'on nous prouve donc que ces |401 anges ont emprunté aux astres leur chair. S'il est. impossible de le prouver parce que cela n'est point écrit, la chair du Christ, contre laquelle on se prévalait de l'exemple des anges, n'en viendra point non plus. Il est certain que les anges revêtaient une chair qui ne leur était pas propre, puisque ce sont des substances spirituelles qui, si elles ont un corps, n'ont qu'un corps d'une espèce particulière. Toutefois ils peuvent, par leur transfiguration en chair humaine, se montrer pour un temps et converser avec les hommes. Puisque l'Ecriture ne dit pas d'où ils ont pris leur chair, il nous reste à croire fermement que le caractère distinctif de la puissance angélique, c'est de revêtir un corps sans le secours d'aucune matière.

---- A plus forte raison, me dis-tu, à l'aide de quelque matière. ---- Cela est vrai; mais là-dessus, rien de positif, parce que l'Ecriture ne s'explique pas. D'ailleurs, pourquoi ceux qui peuvent se faire eux-mêmes ce qu'ils ne sont pas par nature, ne pourraient-ils pas se rendre tels sans le secours d'aucune matière? S'ils deviennent ce qu'ils ne sont pas, pourquoi ne le deviendraient-ils pas de ce qui n'existe point? Quand un être qui n'existait pas commence d'exister, il est tiré du néant. Voilà pourquoi il ne faut ni demander, ni montrer ce qui advient ensuite du corps des anges. Tiré du néant, il est rentré dans le néant. A vrai dire, ceux qui oui pu se transformer eux-mêmes en chair, peuvent aussi convertir le néant en chair: c'est un plus grand acte de puissance de changer la nature que de créer la matière.

Mais s'il fallait croire que les anges eussent emprunté leur chair à quelque matière, il serait plus raisonnable de penser que c'est à une matière terrestre plutôt qu'à tout autre substance céleste, puisque leur chair était si bien terrestre qu'elle se nourrissait de nos aliments terrestres. Enfin, que cette chair ait été tirée des astres, je le veux bien; qu'elle se soit nourrie de nos aliments terrestres, sans être terrestre, à peu près comme la substance |402 terrestre s'est nourrie d'aliments célestes, sans être céleste (car nous lisons que la manne descendait pour le peuple: « L'homme a mangé le pain des anges, » est-il dit), toutefois cette concession ne détruirait pas même la différence de la chair de Noire-Seigneur, par la raison qu'elle avait une autre destination. Comme il devait être homme véritable jusqu'à la mort, il fallait qu'il revêtit cette même chair dont le partage est de mourir: or la naissance précède cette chair dont la mort est le partage.

VII. Toutes les fois que l'on dispute sur la naissance, quiconque la rejette, comme établissant la présomption de la vérité de la chair dans le Christ, nie que Dieu lui-même ait jamais pris naissance, parce qu'il a dit: « Qui est ma mère et qui sont nies frères? » Qu'Apelles écoute donc la réponse que nous avons déjà faite à Marcion, dans le traité où nous en appelions à son Evangile lui-même, c'est-à-dire qu'il fallait examiner le sens de cette déclaration. D'abord, personne ne l'eût averti que sa mère et ses frères étaient à la porte, sans être sûr qu'il avait une mère et des frères, et que c'était ceux-là mêmes qu'il lui annonçait, soit qu'on les connût déjà, soit qu'ils se fussent donnés à connaître dans cette circonstance. Voilà pourquoi sans doute l'hérésie a effacé de l'Evangile ce passage, parce que ceux qui admiraient la doctrine du Christ disaient qu'ils connaissaient fort bien et Joseph le charpentier, qui passait pour son père, et Marie, sa mère, et ses frères et ses sœurs.

----  « Mais, poursuit-on, c'était pour le tenter qu'on lui annonçait une mère et des frères qu'il n'avait point. »

----  L'Ecriture ne le dit pas, quoiqu'elle ne manque jamais de nous avertir, chaque fois que l'on essaie de le tenter. « Voilà, est-il dit, qu'un docteur de la loi se leva pour le tenter. »

Et ailleurs: « Les pharisiens s'approchèrent de lui pour le tenter. » Qui empêchait l'Ecriture de désigner encore ici que l'on avait dessein de le tenter? Je n'admets pas ce |403 que tu introduis de ton propre fonds en dehors de l'Ecriture. Ensuite il faut qu'il y ait là matière à tentation. Pourquoi vouloir le tenter? Pour savoir s'il était né ou non? Certes, s'il l'a nié par sa réponse, les paroles de celui qui le tentait devaient la provoquer. Mais jamais la tentation, dont le but est de connaître une chose incertaine, ne procède assez subitement pour qu'elle ne soit pas précédée d'une question qui, en témoignant le doute, sollicite un éclaircissement. Or, si nulle part la naissance du Christ n'avait encore été mise en question, pourquoi conclure qu'ils ont voulu le tenter, afin de savoir ce que jamais ils n'avaient mis en question?

Nous ajoutons encore que si on avait eu le dessein de le tenter sur sa naissance, on ne l'eût pas tenté de cette manière, en lui annonçant des proches qu'il pouvait ne pas avoir, même dans la supposition que le Christ était né. Nous naissons tous. Nous n'avons pas tous cependant des frères ou une mère. Le Christ pouvait avoir encore son père plutôt que sa mère, des oncles plutôt que des frères: tant il est peu probable qu'on ail voulu le tenter sur sa naissance, qui pouvait exister sans dénomination de mère ou de frères. Il est plus vraisemblable qu'assurés de l'existence de sa mère et de ses frères, ils aient voulu le tenter sur sa divinité plutôt que sur sa naissance, pour reconnaître si, occupé dans l'intérieur de la maison, il saurait ce qui se passait au dehors, ainsi éprouvé par le mensonge de ceux qui lui annonçaient la présence de ses proches quand ils étaient présents. Toutefois, voilà qui détruit toute apparence de tentation. Ne se pouvait-il pas que ceux qu'on lui annonçait debout à la porte, il les sût retenus ailleurs, soit par maladie, soit par quelque nécessité d'affaire ou de voyage à lui connu? Personne ne tente de manière à ce que la honte de l'épreuve retombe sur lui.

Puisqu'il n'y a point ici matière à tentation, l'avertissement que c'étaient véritablement sa mère et ses frères qui étaient survenus, recouvre toute sa simplicité. |404 

Mais pourquoi nier, comme il l'a fait, qu'il eût pour le moment une mère et des frères? Il faut l'apprendre aussi à Apelles. « Les frères du Seigneur n'avaient point cru en lui, » comme le témoigne l'Evangile publié avant Marcion. Il n'est pas dit non plus que sa mère fut alors auprès de lui, tandis que Marthe et les autres Marie s'attachaient ordinairement à ses pas. Ici donc se manifeste l'incrédulité de ses proches. Pendant qu'il enseignait la voie de la vie, qu'il prêchait le royaume de Dieu, qu'il travaillait à guérir les infirmités du corps et de l'âme, des étrangers avaient les yeux fixés sur lui, tandis que ceux qui lui appartenaient de si près étaient absents. Enfin, ils arrivent; mais ils restent dehors, sans entrer, sans tenir compte de ce qui se passait au dedans: il n'attendent même pas, comme s'ils lui apportaient quelque chose de plus nécessaire que ce qui l'occupait principalement alors, mais ils vont jusqu'à l'interrompre; et ils veulent le détourner d'une œuvre si importante. Dis-moi, Apelles, ou toi, Marcion, si, pendant que tu te divertis, ou que tu te passionnes pour quelque histrion ou quelque conducteur de char, on venait t'interrompre par un avertissement semblable, ne t'écrierais-tu pas: « Qui est ma mère ou qui sont mes frères? » Et le Christ, qui prêchait et démontrait Dieu, qui accomplissait la loi et les prophètes, qui dissipait les ténèbres de tant de siècles, n'aurait pas eu le droit de répondre ainsi, soit pour frapper l'incrédulité de ceux qui restaient dehors, soit pour se débarrasser de l'importunité de ceux qui troublaient son œuvre!

D'ailleurs, s'il eût voulu nier sa naissance, il eût choisi un autre lieu, un autre temps, d'autres paroles, mais non des paroles que pourrait adresser également celui qui aurait et une mère et des frères. Après tout, nier ses parents dans un moment d'indignation, c'est moins les nier que les reprendre. Enfin, il en choisit d'autres de préférence. En déclarant à quel titre il les préférait, c'est-à-dire parce qu'ils écoutaient sa parole, il prouve dans quel |405 sens il nia sa mère et ses frères. Par le même motif qu'il adoptait ceux qui s'attachaient à lui, il répudia ceux qui s'en tenaient éloignes.

Notre-Seigneur « a coutume de faire ce qu'il enseigne. » Qu'eût-on pensé de lui si, au moment où il enseignait qu'il faut faire moins de cas de sa mère ou de ses frères, que de la parole de Dieu, il eût abandonné lui-même la parole de Dieu, aussitôt qu'on lui annonçait sa mère et ses frères? Il a donc renié ses parents dans le même sens qu'il nous enseigne à les renier pour l'œuvre de Dieu. D'ailleurs, il y a là encore un symbole: la mère qui est absente figure la synagogue; et les frères incrédules, les juifs. Israël restait en dehors dans leur personne. Au contraire, les disciples nouveaux, qui écoulaient dans l'intérieur de la maison, qui croyaient, et s'attachaient au Christ, représentaient l'Eglise, mère préférée, frères plus dignes, ainsi qu'il les appela, en répudiant la parenté de la chair. Enfin, c'est encore dans le même sens qu'il répondit à cette exclamation: « Il ne niait pas le sein qui l'avait porté, ni les mamelles qui l'avaient allaite; mais il déclarait bien plus heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu. »

VIII. Ces passages, que Marcion et Apelles nous opposent comme une autorité puissante, interprétés par nous selon la vérité de l'Evangile, mais de l'Evangile entier et non corrompu, suffiraient à eux seuls pour prouver que la chair dans le Christ était semblable à la nôtre, puisque sa naissance est établie. Mais comme les disciples d'Apelles objectent surtout les bassesses de la chair qui, dans leur système, ayant pour principe l'ange du mauvais dieu qu'ils supposent tout de flamme, aurait reçu de lui des âmes déjà sollicitées à la révolte, d'où ils concluent que cette chair est indigne du Christ, et qu'il a dû emprunter la sienne à la substance des astres, je dois les combattre par leurs propres arguments. Ils font grand bruit d'un certain ange, fort renommé, qui aurait créé ce monde, |406 et, après l'avoir créé, y aurait introduit le repentir. Nous avons traité de cela en son lieu; car nous avons écrit contre eux un ouvrage dans lequel nous examinons si celui qui a eu l'esprit, la volonté et la vertu du Christ, pour exécuter ces œuvres, a fait quelque chose digne de repentir, quoiqu'ils s'imaginent que la brebis ramenée au bercail est la figure de l'ange. Le monde sera donc un péché, attesté par le repentir de son Créateur, puisque tout repentir est l'aveu d'un péché, le repentir d'ailleurs n'ayant lieu que pour un péché. Si le monde est un péché, à plus forte raison le corps et les membres seront-ils un péché, conséquemment aussi le ciel, les substances célestes, et tout ce qui en est conçu et produit; car « il faut nécessairement qu'un mauvais arbre donne de mauvais fruits. » Qu'en résulte-t-il? La chair de Jésus-Christ, empruntée, selon eux, aux substances célestes, est donc formée des éléments du péché, chair pécheresse, tirée d'un fonds de péché: elle fera donc partie de cette même substance dont ils dédaignent de revêtir Jésus-Christ, parce qu'elle est pécheresse, c'est-à-dire de la nôtre. Par conséquent, s'il y a des deux côtés égale ignominie, que ceux auxquels il répugne d'attribuer notre chair à Jésus-Christ inventent pour lui une substance de qualité plus pure, ou qu'ils reconnaissent en lui cette même matière, puisque colle qui a été empruntée au ciel n'a pu être meilleure. Nous lisons, il est vrai, « Le premier homme est l'homme terrestre; le second est l'homme céleste. » Mais l'Ecriture, au lieu de désigner une diversité de substance, oppose seulement la substance céleste et toute spirituelle du nouvel homme, qui est Jésus-Christ, à la substance, autrefois toute terrestre, du premier homme, qui était Adam. Il est si vrai qu'elle rapporte l'homme céleste à l'esprit et non à la chair, que ceux qu'elle lui compara deviennent célestes dans cette chair terrestre, mais célestes par l'esprit. Que si le Christ était céleste égaler ment dans sa chair, elle ne lui comparerait pas ceux qui |407 sont célestes, mais non du côté de la chair. Si donc ceux qui deviennent célestes, comme Jésus-Christ, ne laissent pas de porter la substance de la chair, il en résulte évidemment que Jésus-Christ lui-même a été céleste dans une chair terrestre, comme ceux qui lui sont comparés.

IX. Nous allons plus loin. Rien de ce qui emprunte son être à une autre chose, quoique différent de cette même chose, n'en diffère jamais assez pour ne pas indiquer d'où il provient. Point de matière qui ne conserve le témoignage de son origine, n'importent ses transformations. Notre corps lui-même, qui a été formé de boue, vérité dont les nations ont tiré leurs fables, atteste les deux éléments dont il se compose, par la chair, la terre, et par le sang, l'eau. Ces espèces ont beau avoir des qualités distinctes, la raison en est que ce qui se fait d'une chose est autre que son principe; mais, d'ailleurs, qu'est-ce que le sang, sinon un liquide rouge? qu'est-ce que la chair, sinon une terre qui a pris des formes nouvelles? Considère chaque espèce en particulier; les muscles ressemblent à de petites élévations de terre, les os à des pierres, les glandes des mamelles à de petits cailloux. Regarde! Dans cet enchaînement de" nerfs, ne crois-tu pas voir la propagation des racines? dans ces veines, qui se ramifient ça et là, des ruisseaux qui serpentent? dans le duvet qui nous couvre, une sorte de mousse? dans notre chevelure, une sorte de gazon? et dans le trésor de la moelle que renferme l'intérieur de nos os, une sorte de métal de la chair? Toutes ces marques d'une nature terrestre ont existé aussi dans Jésus-Christ: voilà ce qui cachait à leurs regards le fils de Dieu, qu'ils prenaient pour un homme ordinaire, précisément parce qu'ils le voyaient vivant de la substance humaine. Montrez-nous en lui quelque chose de céleste, qu'il ait mendié à l'étoile du nord, aux pléiades, ou bien aux hyades. Car tout ce que nous avons énuméré plus haut témoigne si bien d'une |408 chair terrestre qu'il caractérise aussi la nôtre. Mais je ne découvre en lui rien de nouveau, rien d'étranger. Enfin, si on s'étonnait que le Christ fût homme, c'était uniquement à cause de ses paroles, de ses actions, de sa doctrine et de sa puissance. On eût remarqué la chair dans laquelle il paraissait, comme une nouveauté et un prodige. Au contraire, c'étaient les qualités d'une chair terrestre, ordinaires par elles-mêmes, qui rendaient tout le reste si remarquable en lui, lorsqu'on disait: «D'où lui viennent cette doctrine et ces miracles? » Ainsi parlaient même ceux qui n'avaient que du mépris pour sa personne. Tant s'en faut, en effet, qu'une clarté céleste brillât sur son visage, qu'il n'avait même aucun trait de la beauté humaine. Quand même les prophètes ne nous eussent rien appris « de son extérieur sans gloire, » ses souffrances et ses ignominies parlent assez haut; ses souffrances racontent son humanité; ses ignominies, l'abjection de son extérieur. Quel téméraire eût osé loucher, même du bout de l'ongle, un corps nouveau, ou souiller par des crachats une figure, à moins qu'elle ne parût le mériter? Que viens-tu nous parler d'une chair céleste, toi qui n'as rien pour établir qu'elle est céleste? Pourquoi nies-tu qu'elle ail été formée de terre, lorsque tu as de quoi montrer qu'elle était terrestre? Elle a eu faim lors de la tentation du démon; elle a eu soi! à l'occasion de la Samaritaine; elle a pleuré sur Lazare; elle a tremblé aux approches de la mort, « car la chair est faible, » est-il dit; enfin elle a répandu tout son sang. Voilà, j'imagine, des signes d'une nature céleste!

Mais comment cette chair eût-elle pu être exposée aux mépris et aux souffrances, comme je l'ai dit, si quelques rayons d'une céleste origine eussent brillé en elle? Parla donc, nous démontrons qu'elle n'avait rien de céleste, afin qu'elle pût subir les mépris et les souffrances.

X. J'arrive maintenant à d'autres hommes, également sages à leurs propres yeux, qui affirment que la chair du |409 Christ avait la nature de l'âme. L'âme est devenue chair, disent-ils, donc la chair est âme aussi. De même que sa chair était toute âme, de même son âme était toute chair. Mais ici encore, je demande des raisons. Si le Christ a pris une âme afin d'opérer en lui-même le salut de l'âme, parce qu'elle ne pouvait être sauvée que par lui, puisqu'elle était en lui, je ne vois pas pourquoi, en s'incarnant, il apurait voulu que sa chair eût la nature de l'âme, comme s'il n'avait pu sauver cette âme qu'en la faisan! chair. Puisqu'il sauve nos ames, qui non-seulement ne sont pas chair, mais sont même distinctes de la chair, à combien plus forte raison a-t-il pu sauver celle qu'il avait prise, sans même qu'elle lut chair! De même, puisque, selon eux, le Christ n'est pas venu pour délivrer la chair, mais l'âme uniquement, quelle absurdité d'abord que, venant délivrer l'âme elle seule, il la fil d'une nature semblable au corps qu'il ne devait pas délivrer! En second lieu, s'il avait eu dessein de délivrer nos ames, par celle qu'il a prise, il devait prendre la nôtre, c'est-à-dire donner à l'âme qu'il prenait la forme de notre âme, quelque forme qu'ail notre âme dans sa nature invisible, hors la forme de la chair toutefois. D'ailleurs, il n'a pas délivré notre âme, s'il a eu nue âme de chair; car la noire n'est pas de chair. Or, s'il n'a pas délivré notre âme, par la raison qu'il n'a délivré qu'une âme de chair, qu'avons-nous de commun avec lui, puisque ce n'est pas la nôtre qu'il a délivrée? Il y a mieux. Une âme qui n'était pas la nôtre, attendu qu'elle était de chair, n'avait pas besoin d'être délivrée; car, si elle n'était pas la noire, je veux dire, si elle n'était point sans chair, quels risques courait-elle pour son salut? Mais elle a été délivrée, le fait est certain. Donc elle ne fut point de chair. Donc celle qui a été délivrée était la noire, s'il a délivré celle qui était en péril. J'en conclus que si l'âme n'a pas été de chair dans le Christ, su chair n'a pas eu davantage la nature de l'âme. 

XI. Abordant un autre de leurs arguments, nous leur |410 demandons pourquoi le Christ, en prenant une chair qui eût la nature de l'âme, aurait voulu paraître avec une. âme qui eût la nature de la chair. Dieu, disent-ils, affecta de rendre l'âme visible aux yeux des hommes, en la faisant corps, d'invisible qu'elle était auparavant. De sa nature elle ne voyait rien, elle ne se voyait pas elle-même, par l'obstacle de la chair, tellement que l'on mil en question si elle était née ou non, si elle était mortelle ou non. Voilà pourquoi, ajoutent-ils, l'âme est devenue corps dans le Christ, afin qu'il nous fût permis de la voir naître, mourir, et, qui plus est, ressusciter.

Mais comment admettre que l'âme se montrât à elle-même ou à nous, par le moyen de la chair, lorsque la chair ne pouvant donner connaissance de l'âme, est au contraire la production de la chose à laquelle l'âme était inconnue, c'est-à-dire la chair, qui est manifestée par ce moyen. Assurément, c'eût été recevoir des ténèbres, afin de pouvoir briller. Enfin, examinons encore préalablement si l'âme a dû être manifestée de cette manière. Nos adversaires en font-ils une substance absolument invisible autrefois? Dans ce cas, était-elle invisible par sou incorporelle, ou bien comme ayant un corps qui lui fût particulier? Toutefois, en la déclarant invisible, ils ne laissent pas de l'établir corporelle, ayant en soi ce qui est invisible. Car, à quel titre l'appeler invisible, si elle n'a rien d'invisible? Mais, d'ailleurs, elle ne peut pas même exister à moins d'avoir ce qui la fait exister. Si elle existe, il faut qu'elle ait nécessairement la chose par laquelle elle existe. Si elle a la chose par laquelle elle existe, cette chose n'est rien moins que son corps. Tout ce qui existe est un corps de son espèce particulière: rien d'incorporel que ce qui n'existe pas. Or, l'âme ayant un corps invisible, celui qui s'était proposé de la rendre visible eût fait plus convenablement de rendre visible ce qui était réputé invisible: par là, il n'y aurait eu ni mensonge ni faiblesse. Voilà que Dieu recourt au mensonge, s'il fait paraître l'âme autre |411 chose qu'elle n'est; il est convaincu de faiblesse, s'il n'a pu la faire paraître ce qu'elle était. Personne ayant dessein de montrer un homme, ne le couvre d'un casque ou d'un masque. C'est cependant ce qui est arrivé à l'âme, s'il est vrai que, convertie en chair, elle a revêtu une figure étrangère. Mais si l'on estime l'âme incorporelle, en sorte que par une puissance mystérieuse de la raison, l'âme existe sans que tout ce qui est âme soit corps, dans ce cas, il n'était pas impossible à Dieu, il était même plus convenable à ses desseins de la manifester dans un corps d'espèce nouvelle, plutôt que dans une substance commune à tous, et dont nous avons une notion différente 1, de peur qu'on ne l'accusât d'avoir rendu sans motif l'âme visible, d'invisible qu'elle était, donnant ainsi lieu à toutes les questions où l'on soutient que l'âme participe de la nature de la chair. Le Christ assurément ne pouvait que passer pour un homme parmi les hommes. Rends donc au Christ la foi qui lui appartient. Puisqu'il a voulu se montrer homme, il a pris également une âme de condition humaine, qu'il a revêtue d'un corps de chair au lieu de lui donner la nature de la chair.

XII. Eh bien! que l'âme nous ait été rendue sensible par la chair, s'il est certain qu'il a fallu la manifester de manière ou d'autre, c'est-à-dire qu'elle était inconnue à elle-même et à nous, à la bonne heure. Toutefois la distinction est chimérique ici, comme si nous vivions séparés de notre âme, puisque notre âme est tout ce que nous sommes. Enfin, sans notre âme nous ne sommes rien; il ne nous reste plus même le nom d'hommes, mais celui de cadavres. Si donc nous ne connaissons pas notre âme, elle ne se connaît pas elle-même. Il s'agit donc d'examiner simplement si l'âme a été ici-bas inconnue à elle-même, pour qu'il y ait eu obligation de la manifester par tous les moyens possibles. |412 

La nature de l'âme, si je ne me trompe, est de sentir. A vrai dire, point d'animal sans sentiment; point de sentiment sans âme. Pour m'exprimer plus énergiquement encore, le sentiment est l'âme de l'âme. Par conséquent, puisque l'âme donne le sentiment à tous les êtres, et qu'elle connaît non-seulement leurs qualités, mais aussi tous leurs sentiments, quelle vraisemblance y a-t-il qu'elle n'ait pas reçu dès le principe le sentiment de ce qu'elle est. D'où vient qu'elle connaît des nécessités de sa nature 2 ce qu'il lui est indispensable de connaître, si elle ignore sa condition naturelle à laquelle ces vérités sont nécessaires. Il est aisé de voir que chaque âme a la connaissance de soi-même, connaissance sans laquelle nulle âme ne pourrait se gouverner. A plus forte raison croirai-je que l'homme, qui de tous les êtres vivants est le seul raisonnable, a reçu une âme intelligente et qui fait de lui un être raisonnable, parce qu'elle est avant tout capable de raison. Or, comment cette âme qui fait de l'homme un être raisonnable, sera-t-elle raisonnable elle-même, si elle ignore sa propre raison, ne se connaissant pas soi-même? Tant s'en faut qu'elle s'ignore elle-même, qu'elle connaît son auteur, son juge et sa propre condition. Avant d'avoir rien appris encore sur Dieu, elle nomme Dieu: avant de rien connaître de ses jugements, elle se recommande à Dieu. Rien qu'elle entende plus souvent que ces mois: Il n'y a point d'espérance après la mort! Et cependant elle adresse des vœux ou des imprécations à ceux qui ne sont plus. J'ai développé plus au long cet argument dans le traité du Témoignage de l'âme.

D'ailleurs, si l'âme ne se connaissait pas elle-même dès son origine, tout ce qu'elle a dû apprendre du Christ, c'est ce qu'elle est. Toutefois ce qu'elle a appris du Christ, ce n'est point à connaître sa forme, mais son salut. Voilà |413 pourquoi le Fils de Dieu est descendu et a pris une âme, non pas afin que l'âme se connût en Jésus-Christ, mais afin qu'elle connût Jésus-Christ en elle-même; car elle n'est point en péril de salut pour ne se connaître pas, mais pour ne connaître pas le Verbe de Dieu. « La vie, dit-il, nous a été manifestée, » et non pas l'âme. Ailleurs: « Je suis venu sauver l'âme. » Il n'a pas dit: « Je suis venu la faire connaître. » Peut-être ignorions-nous que notre âme, quoique invisible de sa nature, pût naître et mourir, en quelque sorte 3, si elle ne se fût présentée à nous sous forme corporelle. Mais ce que nous ignorions assurément, c'est qu'elle devait ressusciter avec la chair. Voilà la vérité que le Christ est venu manifester en lui-même. Mais il ne l'a point manifestée en lui-même autrement que dans la personne d'un Lazare, dont la chair n'avait point les qualités de l'âme, ni l'âme par conséquent les qualités de la chair. Qu'avons-nous donc appris de la nature de l'âme que nous ayons ignoré auparavant? Quelle partie invisible d'elle-même avait besoin de devenir visible par la manifestation de la chair?

XIII. L'âme est devenue chair pour devenir visible, dites-vous; mais la chair ne serait-elle pas devenue âme aussi, afin qu'elle pût être vue? Si la chair est âme, du moment qu'elle est âme, elle n'est plus chair. Si l'âme est chair, du moment qu'elle est chair, elle n'est plus âme. Ainsi, là où est la chair, là est également l'âme: chacune des deux est devenue l'une et l'autre. Ou plutôt, si toutes deux s'anéantissent, par là même que l'une se confond avec l'autre, n'y a-t-il pas un étrange renversement d'idées à entendre âme sous le nom de chair, et chair sous le nom d'âme? Toute chose court grand risque d'être comprise autrement qu'elle n'est et de perdre ce qu'elle est, en étant comprise différemment, si on lui donne un nom différent de sa nature. La propriété des noms est le salut des substances. |414 Leurs qualités viennent-elles à changer, elles prennent d'autres noms qui les caractérisent. Par exemple, l'argile cuite au feu reçoit le nom de vase; elle ne garde pas le nom qui témoignait de sa première nature, parce qu'elle n'a pas gardé son premier état. Ainsi, l'âme du Christ ayant pris, dans ce système, les propriétés de la chair, il est impossible qu'elle ne soit pas ce qu'elle est devenue, ni qu'elle cesse d'être ce qu'elle a été avant de devenir autre chose. Mais puisque nous avons cité comme plus rapproché l'exemple de l'argile, servons-nous-en plus largement. Certes, le vase l'ait d'argile forme un seul corps, sous un seul nom, parce qu'il est le nom d'un seul corps. Ce corps, toutefois, ne peut plus être nommé argile, parce qu'il n'est plus ce qu'il a été: or, ce qui n'est point ne peut être une qualité. Conséquemment, si l'âme est devenue chair, elle n'a qu'une seule forme, la forme solide: substance unique, entière, indivisible. Au contraire, nous trouvons dans le Christ l'âme et la chair désignées par des termes simples et non figurés, c'est-à-dire que l'âme est l'âme, et la chair la chair, mais nulle part l'âme n'est la chair, ni la chair l'âme, quoiqu'elles dussent être ainsi nommées, si elles se confondaient entre elles. Il y a mieux. Nôtre-Seigneur lui-même a parlé séparément de chacune de ses substances, constatant ainsi la différence de ces deux natures, et distinguant l'âme d'avec la chair. « O mon âme, dit-il, pourquoi es-tu triste jusqu'à la mort? » Or, si l'âme eût été chair, ce serait une seule chose en Jésus-Christ qu'une âme chair, ou une chair âme. Mais en divisant les substances, c'est-à-dire la chair et l'âme, il montre que ce sont deux choses distinctes. Si ce sont deux choses, ce n'en est donc plus une seule; si ce n'en est plus une seule, l'âme n'est donc plus chair, la chair n'est donc plus âme. En effet, l'âme chair ou la chair âme n'est qu'une même chose, à moins que peut-être il n'eût une autre âme, outre l'âme qui était chair, et qu'il ne portât une autre chair, outre celle qui était âme. Que s'il n'a eu qu'une |415 seule chair, qu'une seule âme, « celle-ci qui fut triste jusqu'à la mort, celle-là qui fut le pain livré pour le salut du monde, » le nombre de ces deux substances, distinctes dans leur nature, acquiert toute sa certitude, en excluant l'espèce unique d'une âme de chair.

XIV. Mais le Christ, nous disent-ils, a revêtu la nature angélique. ---- Pour quel motif? ---- Pour le même motif qu'il a eu de se faire homme. ----Il faut donc que pour se faire ange le Christ ait eu le même motif que pour se faire homme. Ce motif, c'était le salut de l'homme: il venait rétablir ce qui avait péri. C'était l'homme qui avait péri; c'était l'homme qu'il fallait réhabiliter. Mais aucun motif semblable n'obligeait le Christ à revêtir la nature angélique. Il est bien vrai que les auges se sont perdus aussi, et « que des flammes sont préparées pour Satan et ses anges; » mais aucun rétablissement ne leur est promis. Jésus-Christ n'a reçu de son Père aucun ordre qui concernât le salut des anges. Ce que le Père n'a ni promis ni ordonné, le Christ n'a pu l'exécuter. Pourquoi donc aurait-il pris la nature angélique? Est-ce afin d'avoir un puissant auxiliaire qui l'aidât à opérer le salut du genre humain? En effet, le Fils de Dieu ne suffisait pas lui seul à délivrer l'homme, qui avait été renversé par un seul et unique serpent! Il suit de là que nous n'avons plus un seul Dieu ni un seul Sauveur, si notre salut est l'œuvre de deux artisans dont l'un avait besoin de l'autre. Etait-ce pour délivrer l'homme par le ministère de l'ange? Alors à quoi bon descendre pour une œuvre qu'il devait exécuter par l'ange? S'il doit l'accomplir par l'entremise de l'ange, que vient-il faire en personne? s'il doit l'accomplir par lui-même, qu'a-t-il à faire de l'ange?

Saris doute, il a été nommé « l'ange du grand conseil, » c'est-à-dire l'ambassadeur de Dieu; mais c'est un titre qui désigne ses fonctions et non sa nature. Car il devait annoncer au monde l'incompréhensible dessein du Père sur la réhabilitation de l'homme. Il ne faut donc pas voir eu |416 lui un ange au même titre que Gabriel et Michel. « Le maître de la vigne envoie aussi bien son fils à ceux qui la cultivent, que ses serviteurs pour leur demander compte des fruits. » Toutefois, le fils ne passera pas pour un simple serviteur, parce qu'il a rempli les fonctions d'un serviteur. Je dirai donc, s'il y a lieu, que le Fils est l'ange, c'est-à-dire l'envoyé du Père, plutôt que de voir un ange dans la personne du Fils. Mais, puisqu'il a été dit du Fils lui-même: « Vous l'avez abaissé pour un moment au-dessous des anges, » comment paraîtra-t-il avoir revêtu la nature angélique, lui, ainsi abaissé au-dessous de l'ange? Cet abaissement ne peut se concevoir qu'en ce qu'il est homme, par sa chair, par son âme, par sa qualité de fils de l'homme. Mais en tant « qu'Esprit de Dieu, et vertu du Très-Haut, » il ne peut être estimé inférieur aux anges, puisque par là il est Dieu et Fils de Dieu. Ainsi, plus dans sa forme humaine il est abaissé au-dessous de l'ange, moins il lui est inférieur sous cette prétendue forme angélique. Cette opinion peut convenir à Ebion, qui fait de Jésus-Christ un homme ordinaire, né du sang de David, c'est-à-dire un homme qui n'est pas fils de Dieu, mais uniquement supérieur aux prophètes sur quelque point; de sorte que l'auge résidait en lui à peu près comme dans un Zacharie. Il y a une différence, toutefois; jamais le Christ n'a tenu ce langage: « Et l'ange qui parlait en moi, m'a dit; » jamais non plus il ne répète ce mot si familier à tous les prophètes: « Voici ce que dit le Seigneur. » C'est qu'il était le Seigneur lui-même, présent au milieu des hommes, et parlant de sa propre autorité: « Et moi, je vous le déclare. » Que faut-il encore? Ecoute Isaïe s'écriant: « Ce n'est point un ange, ni un envoyé, mais le Seigneur lui-même qui les sauvera. »

XV. Valentin, par le privilège de l'hérésie, a eu le droit de supposer dans le Christ une chair spirituelle. Quiconque a refusé de croire cette chair semblable à celle de l'homme, a pu se la figurer telle qu'il l'a voulu; |417 puisque si sa chair n'est point humaine, si elle ne provient pas de l'homme (ce raisonnement s'adresse à tous les sectaires), je ne vois pas de quelle substance le Christ a entendu parler, quand il s'est déclaré homme et fils de l'homme. « Maintenant, dit-il, vous voulez immoler le Fils de l'homme parce qu'il vous dit la vérité. » ---- Le Fils de l'homme est le maître du sabbat. C'est de lui qu'Isaïe a dit: « Homme de douleurs et sachant supporter les infirmités. » Et Jérémie: « Il est homme, qui pourrait le reconnaître? » Et Daniel: « Voici sur les nuées comme le Fils de l'homme. » Même langage de la part de l'apôtre Paul: « Jésus-Christ fait homme est le médiateur entre Dieu et les hommes. » Enfin, Pierre a dit aux Actes des apôtres: « Jésus de Nazareth, celui que Dieu vous a envoyé, et qui était homme par conséquent. »

Ces témoignages pourraient suffire, à titre de prescription, pour démontrer que la chair de Jésus-Christ était humaine et empruntée à l'homme, mais non spirituelle, semblable à l'âme, céleste, ou fantastique, si l'hérésie pouvait se dépouiller de son amour pour la dispute et des ruses qu'elle y apporte. Car, comme je l'ai lu dans quelque écrivain de la secte de Valentin, ils ne veulent pas d'abord que le Christ ait pris une substance humaine et terrestre, de peur que le Seigneur ne soit reconnu par là inférieur aux anges, qui n'ont pas eu de chair terrestre. Ensuite il faudrait, selon eux, que cette chair semblable à la nôtre, naquît comme la nôtre, « non pas de l'Esprit, ni de Dieu, mais de la volonté de l'homme. » Pourquoi est-elle née de l'incorruptibilité plutôt que de la corruption? Pourquoi, de même que cette chair ressuscite et monte au ciel, la nôtre, qui lui est semblable, n'y retourne-t-elle pas incontinent comme elle? Ou pourquoi cette chair, semblable à la nôtre, ne se dissout-elle pas comme la nôtre dans la terre? Discours de païens, répondrons-nous! Le Fils de Dieu s'est-il si profondément anéanti? Et s'il est ressuscité pour servir de gage à notre espérance, pourquoi |418 ne ressuscitons-nous pas de même? Langage qui n'étonne pas de la part des Gentils, mais qui n'étonne pas davantage de la part des hérétiques. En effet, quelle différence y a-t-il entre eux, sinon que les païens croient en ne croyant pas, mais que les hérétiques ne croient pas en croyant?

Enfin, ils lisent: «Vous l'avez abaissé pour un peu de temps au-dessous des anges. » Us ne laissent pas de nier toutefois la substance inférieure du Christ, même lorsqu'il déclare qu'il « n'est pas même un homme, mais un ver de terre, » lui qui n'a eu ni éclat ni beauté, mais dont l'extérieur était sans gloire et méprisé parmi les hommes, homme de douleur, sachant supporter les infirmités. » Ils reconnaissent l'homme mêlé au Dieu, et ils nient l'homme! Ils croient qu'il est mort, et ce qui est mort, ils le soutiennent né de l'incorruptibilité, comme si la corruption était autre chose que la mort! ----Mais notre chair devrait ressusciter immédiatement. Attendez. Le Christ n'a pas encore vaincu ses ennemis pour triompher de ses ennemis avec ses amis.

XVI. Mais voilà qu'Alexandre se fait jour, entraîné par sa passion pour la dispute, selon le caractère de l'hérésie, comme si nous affirmions que le Christ a revêtu une chair d'origine terrestre, afin d'anéantir en lui-même la chair du péché. Quand même nous le soutiendrions, nous aurions de quoi défendre notre sentiment, mais sans tomber dans, l'extravagance de cet hérétique qui nous fait dire que la chair du Christ a été anéantie dans sa personne en qualité de pécheresse: il nous souvient qu'elle règne dans les cieux, à la droite du Père, et nous enseignons qu'elle en descendra un jour, dans tout l'appareil de la majesté paternelle. Ainsi, comme nous ne pouvons dire qu'elle ait été anéantie. nous ne pouvons dire qu'elle était pécheresse, ni qu'elle ait été jamais anéantie, « puisqu'elle n'a jamais péché. » Ce que nous soutenons, le voici: c'est, non pas la chair du péché, mais le péché de la chair qui est anéanti dans le Christ; non pas la matière, mais la |419 nature; non pas la substance, mais la faute, conformément au témoignage de l'Apôtre, qui dit: « Il a détruit le péché dans la chair. » Car il dit ailleurs: « Jésus-Christ fut dans la ressemblance de la chair du péché; » non pas qu'il ait pris la ressemblance de la chair, c'est-à-dire l'image du corps au lieu de sa réalité, mais il faut entendre par là la ressemblance de la chair qui a péché, parce que la chair du Christ, qui ne péchait pas, fut pareille à celle qui pèche, pareille par la nature, mais non, par la corruption d'Adam. De là nous concluons que la chair fut dans Jésus-Christ la moine que celle dont la nature pèche dans l'homme, et que le péché a détruit en elle, en ce sens qu'elle était sans péché dans Jésus-Christ, tandis qu'elle n'était pas dans l'homme sans péché. En effet, le Christ n'eût rien fait pour le dessein qu'il avait conçu d'anéantir le péché de la chair, s'il ne l'eût pas anéanti dans la chair où résidait la nature du péché. Il n'eût pas travaillé davantage pour sa gloire, Qu'eût-il opéré dé merveilleux en rachetant la souillure du péché dans une chair meilleure et d'une nature différente, c'est-à-dire qui ne péchât point.

---- Donc, si le Christ a revêtu notre chair, me dis-tu, à chair du Christ fut une chair pécheresse.

---- Ne va point arrêter un sens qui sort de lui-même. En revêtant notre chair, il se l'est appropriée; en se l'appropriant, il ne l'a point faite chair pécheresse. Au resté et ceci s'applique à tous ceux qui ne peuvent croire que notre chair ait été en Jésus-Christ, parce qu'elle est née sans le concours de l'homme), qu'on se rappelle que la chair d'Adam naquit sans le concours de l'homme. De même que la terre fut convertie en cette chair sans le concours de l'homme, ainsi le Verbe de Dieu a pu passer dans la substance de cette même chair, sans que l'homme en fournît les éléments.

XVII. Mais, laissant de côté Alexandre avec les syllogismes qu'il apporte dans la discussion, et aussi avec les |420 psaumes de Valentin, dont s'appuie de temps en temps son étrange audace, comme s'ils venaient d'une autorité respectable, renfermons la discussion dans cette question unique: Jésus-Christ a-t-il pris sa chair dans le sein d'une vierge? afin qu'il soit tenu pour certain que sa chair est véritablement humaine, si elle a été formée d'une substance humaine, quoique cette démonstration ait été clairement fournie ailleurs, et par le nom d'homme que portait cette chair, et par la nature de ses propriétés, et par le sentiment qu'elle a eu de ses souffrances, et par les douleurs de sa passion. Il faut donc justifier avant, tout la raison pour laquelle il était nécessaire que le Fils de Dieu naquît d'une Vierge. Celui qui allait consacrer un nouvel ordre de naissance a dû naître d'une manière toute nouvelle: Isaïe prophétisait que le Seigneur annoncerait par; un signe cette merveille. Quel est ce signe? « Voilà qu'une Vierge concevra et enfantera un Fils. » Une Vierge a donc conçu et enfanté Emmanuel, ou « Dieu avec nous. » La voilà cette naissance toute nouvelle, où l'homme naît dans Dieu, où Dieu est né dans l'homme, prenant une chair de semence antique, sans antique semence, afin de la régénérer avec une semence nouvelle, c'est-à-dire spirituellement, en lavant toutes ses souillures passées. Mais cette nouveauté tout entière, comme les autres événements, a été figurée par la loi ancienne, la sagesse éternelle nous préparant d'avance au mystère d'un Dieu naissant d'une Vierge. La terre était vierge encore; la main de l'homme ne s'y était point fait sentir; nulle semence n'avait été jetée dans son sein: c'est de cette terre que Dieu forma l'homme, ainsi que nous le lisons, un lui donnant une âme vivante. Que si le premier Adam a été formé de terre, il suit que le second, ou le nouvel Adam, comme parle l'Apôtre, a dû être produit par Dieu d'une terre, c'est-à-dire d'une chair de qui la pureté n'avait reçu nulle atteinte, et recevoir de lui l'Esprit qui vivifie. Mais, pour que ce nom d'Adam ne me devienne pas inutile, pourquoi |421 l'Apôtre a-t-il appelé le Christ de ce nom, s'il n'a pas été homme d'une substance terrestre? Ici encore la sagesse me montre Dieu recouvrant, par une opération contraire, son image et sa ressemblance, dont s'était emparé le démon. Eve était vierge quand elle ouvrit son âme à la parole qui allait élever l'édifice de la mort. C'était donc aussi dans une vierge que devait descendre le Verbe de Dieu qui allait; élever l'édifice de la vie, afin que le même sexe qui fut l'instrument de notre perte devînt l'instrument de notre salut. Eve crut au serpent; Marie crut à Gabriel. Le péché qu'avait commis la première en croyant, la seconde l'effaça en croyant. Mais Eve n'a point conçu dans son sein par la parole du démon. Je me trompe; elle a conçu. Car la parole du démon fut pour elle une semence fatale qui la réduisit à obéir dans la soumission et à enfanter dans la douleur. Enfin, elle a mis au monde un démon fratricide 4. Marie, au contraire, a engendré un Fils qui devait un jour sauver Israël, son frère selon le sang, et son meurtrier. Dieu fit donc descendre dans le sein de la femme son Verbe, frère miséricordieux, destiné à effacer le souvenir du frère parricide. Il fallait que le Christ sortît pour le salut de l'homme de la chair où était entré l'homme déjà condamné.

XVIII. Maintenant, pour répondre avec plus de simplicité, il ne convenait pas que le fils de Dieu naquît d'une semence humaine, de peur qu'étant tout entier fils de l'homme il ne fût point Fils de Dieu; qu'il n'eût rien de plus excellent que Salomon, de plus excellent que Jonas, et qu'il ne fallût le croire tel que le dit Ebion. Ainsi, pour que celui qui était Fils de Dieu par la semence du Père, c'est-à-dire par son Esprit, fût également fils de l'homme, de la chair de l'homme, il ne devait prendre que la chair, et cela sans le concours de l'homme. Par conséquent, de même que n'étant point encore né de la |422 Vierge il a pu avoir Dieu pour père, sans mère de condition humaine, de même, quand il naissait d'une Vierges, il a pu avoir une mère de condition humaine sans avoir un homme pour père. En un mot, l'homme est avec le Dieu par le mélange de la chair de l'homme avec l'Esprit de Dieu. Chair sans semence, voilà ce qu'il doit à l'homme; Esprit avec semence, voilà ce qui vient de Dieu. Si donc une disposition pleine de sagesse voulut que le Fils de Dieu naquît d'une Vierge, pourquoi n'aurait-il pas reçu d'une Vierge ce corps qu'il a fait naître d'une Vierge? Parce que, me répondent-ils, autre chose est le corps que la Vierge prit de Dieu. N'est-il pas dit: Le Verbe s'est fait chair 5? Cette parole exprime ce qui a été fait chair, sans signifier toutefois que ce qui a été fait, chair soit autre chose que le Verbe. Mais de savoir si c'est de la chair ou de cette divine semence que le Verbe a été fait chair, c'est à l'Ecriture de nous le dire. Puisque l'Ecriture ne s'explique que sur ce qui a été fait, sans nous apprendre de quel principe il a été fait, elle nous indique assez qu'il a été fait, non pas de lui-même, mais par un autre. S'il n'a, pas, été fait de lui-même, mais par un autre, examine maintenant de quel principe il est plus convenable de croire que le Verbe a été fait, plutôt que de la chair dans laquelle, il a été fait. Je n'eu veux point d'autre preuve que cette déclaration si formelle et si irrévocable de Notre-Seigneur: « Ce qui est né de la chair est chair, » parce qu'il est né de la chair.                                               

Diras-tu qu'ici il n'a voulu parler que de l'homme et non de lui-même? alors nie absolument l'humanité du Christ, et soutiens ainsi que ces paroles ne s'appliquent point à lui. Il y a plus. Il ajoute: « Ce qui est né de l'Esprit est Esprit, parce que Dieu est Esprit » et qu'il est né de Dieu. Assurément, ces mots se rapportent d'autant |423 plus à lui qu'ils se rapportent même à ceux qui croient en lui. Si donc ils s'adressent à lui, pourquoi n'eu serait-il pas ainsi des précédents? Car tu ne peux les diviser, ni attribuer ceux-ci au Christ, ceux-là aux autres hommes, toi qui ne nies pas dans le Christ la double substance de l'esprit et de la chair.

D'ailleurs, s'il y a eu une chair et un esprit, lorsqu'il s'exprime sur la qualité des deux substances qu'il porte, l'on ne peut soutenir qu'ici il ait voulu parler de son esprit, et là qu'il n'ait point voulu parler de sa chair. Ainsi, puisqu'il provient de l'Esprit de Dieu et que l'Esprit est Dieu, il est Dieu né de Dieu, et homme engendré dans la chair, par la chair de l'homme.

XIX. Mais que signifie donc, «Qui ne?ont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu. « Je me servirai de ce passage lorsque j'aurai confondu ceux qui le corrompent. Ils prétendent qu'il est ainsi écrit: « Il n'est né ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de celle de l'homme, mais de Dieu; » comme si l'Evangile désignait ceux qui plus haut croyaient en son nom, afin de montrer l'existence de cette mystérieuse semence qui fait les élus et les spirituels, ainsi qu'ils se l'imaginent. Mais comment admettre ce sens, puisque tous ceux qui croient dans le nom du Seigneur naissent en vertu de la loi commune de la nature, du sang et de la volonté de la chair, ainsi que de celle de l'homme, à commencer par Valentin lui-même? Ainsi, quand il est écrit au singulier, comme s'appliquant au Seigneur: « Et il est né de Dieu, » rien de plus juste, parce qu'il est le Verbe de Dieu, et avec le Verbe l'Esprit de Dieu, et avec l'Esprit la Vertu de Dieu, et enfin tout ce par quoi le Christ est Dieu. Mais, considéré dans sa chair, il n'a rien du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, parce que c'est de la volonté de Dieu que le Verbe a été fait chair. L'exclusion formelle de notre naissance retombe sur la chair, mais non sur le |424 Verbe, parce que c'était ainsi que devait naître la chair et non le Verbe.

Mais pourquoi le sectaire, en niant que le Christ fût né de la volonté de la chair, n'a-t-il pas nié aussi qu'il fût né de la substance de la chair? Car, en niant qu'il soit né du sang, il n'a point exclu la substance de la chair, mais seulement le principe de la semence qui, comme on le sait, est la chaleur du sang, lorsque, par une sorte d'ébullition, elle sert à transformer le sang de la femme. Ainsi la présure déposée dans le lait en condense la substance 6. Ainsi nous comprenons que la naissance de Notre-Seigneur ne procède point de l'opération de l'homme, et c'est là ce que signifie la volonté de l'homme et de la chair, mais non pas que l'opération de la mère soit exclue. Pourquoi donc répéter avec tant d'insistance que le Christ n'a dû sa naissance ni au sang, ni à la volonté de la chair ou, de l'homme, sinon parce qu'il y avait dans le Christ une chair que chacun eût pu croire née par les voies ordinaires? En niant qu'elle soit née par l'opération de l'homme, il n'a pas nié qu'elle fût née de la chair: que dis-je? il a établi qu'elle est née de la chair, puisqu'il n'a pas nie qu'elle fût née de la chair, comme il a nié l'opération de l'homme. Parlez! Si l'Esprit de Dieu est descendu dans Je sein de la femme sans devoir participer à sa chair, pourquoi est-il descendu dans le sein de la femme? Car une chair spirituelle aurait pu être produite hors du sein maternel, bien plus facilement qu'une chair enfermée dans ce sein n'a pu en sortir. C'est donc sans motif qu'il est entré dans ce sein, s'il n'en a rien reçu. Mais il n'y est pas descendu saris motif: donc il en a reçu quelque chose. En effet, s'il n'en a rien pris, c'est sans motif qu'il y est descendu, surtout s'il devait revêtir une chair qui n'eût rien de commun avec le sein maternel, c'est-à-dire une chair spirituelle. |425 

XX. Mais jusqu'où ne descend point votre esprit de chicane, pour que, supprimant une syllabe qui joue le rôle de préposition, vous cherchiez à en substituer une autre qui ne se trouve pas en ce sens dans les Ecritures! Vous dites: Jésus-Christ est né par la Vierge, et non de la Vierge; il est né au sein, et non du sein; parce l'ange dit à Joseph pendant son sommeil: « Ce qui est né en elle vient du Saint-Esprit, » au lieu de dire: Ce qui est né d'elle. Sachez-le cependant! Quand même il eût dit: Ce qui est né d'elle, c'eût été dire: Ce qui est né en elle; car ce qui était né d'elle était en elle. Dans elle ou d'elle a donc le même sens, puisque ce qui était en elle était aussi d'elle. Heureusement, Matthieu parcourant la généalogie du Seigneur depuis Abraham jusqu'à Marie, parle comme nous. « Jacob, dit-il, engendra Joseph, époux de Marie, de laquelle est né le Christ. » Mais voilà que Paul impose silence à tous nos grammairiens. « Dieu, dit-il, a envoyé son Fils fait de la femme. » A-t-il dit par la femme, ou dans une femme? Il y a mieux. Pour employer une expression plus énergique, il le déclare fait plutôt que né. Il pouvait s'énoncer plus simplement en employant le mot ne. Mais en disant fait, outre qu'il a confirmé ces paroles: « Et le Verbe a été fait chair, » il a montré que la véritable chair de Jésus-Christ a été tirée de la substance de la Vierge.

Nous avons encore pour nous l'appui des Psaumes, non pas les Psaumes d'un Valentin, l'apostat, l'hérétique et le platonicien, mais ceux du très-saint prophète David, dont l'autorité est si bien reconnue. Ce prophète, par lequel le Christ s'est chanté lui-même, nous chante en ces mots le Christ: « C'est vous qui m'avez tiré du sein de ma mère. » Premier témoignage! « Vous étiez mon espérance lorsque j'étais encore à la mamelle. Du sein de ma mère, j'ai été reçu dans vos bras. » Second témoignage! « Vous étiez mon Dieu lorsque je suis sorti de ses entrailles. » Troisième témoignage! |426 

Maintenant venons au sens lui-même. « Vous m'avez tiré du sein, » dit-il. Qu'est-ce que l'on tire, sinon ce qui est attaché? Ce qui est uni, étroitement enchaîné à une autre chose, on l'en tire pour l'en séparer. Si le Christ n'a pas été attaché au sein de sa mère, comment en a-t-il été, tiré? Si celui qui en a été tiré y était attaché, comment y a-t-il pu être attaché autrement que par ce cordon ombilical qui lui transmettait la vie, pondant qu'il était enchaîné au sein maternel, son principe? Lors même qu'il arrive à une matière étrangère de s'amalgamer avec une autre, elles se confondent dans une liaison si étroite, et si indissoluble, que si on arrache l'une ou l'autre, elle emporte avec elle quelque chose du corps dont on la sépare, gardant ainsi un témoignage d'unité rompue entre deux corps confondus ensemble.

D'ailleurs quelles sont ces mamelles de sa mère, ainsi qu'il s'exprime? Celles dont il a sucé le lait, sans doute. Que les sages-femmes, les médecins et les physiciens nous disent si les mamelles ont coutume de couler, sans que la femme ait conçu ou enfanté, les veines retenant alors le, tribut du sang inférieur, et le convertissant par une heureuse élaboration, en la matière plus douce du lait maternel. De là vient que, dans la période de l'allaitement, le cours naturel du sang est suspendu. Que si le Verbe a été fait chair de lui-même sans aucune participation du sein maternel, sans lui rien fournir, sans fonction, sans action sur lui, comment versa-t-il dans les mamelles la source du lait, où il n'opère point de changement s'il n'en a les moyens? Or, il n'a pu transformer le sang en lait sans avoir les causes du sang lui-même, c'est-à-dire la séparation de sa propre chair 7. Maintenant, qu'y avait-il de nouveau à ce que Jésus-Christ naquît d'une Vierge? On. le voit manifestement. La nouveauté consiste uniquement en ce qu'il est né d'une vierge, suivant les raisons que |427 nous en avons données. Il fallait que notre régénération fût vierge, c'est-à-dire lavée spirituellement de toutes ses souillures par Jésus-Christ, qui est vierge lui-même, même selon la chair, puisqu'il est né d'une Vierge.

XXI. Soutiendra-t-on qu'il convenait à la nouveauté de cette naissance, que le Verbe de Dieu ne fût point fait chair avec la chair d'une Vierge, de même qu'il n'était point né de la semence de l'homme? Mais alors pourquoi toute la nouveauté de cette naissance ne se bornerait-elle point à ce qu'une chair sortît de la chair, sans être formée par le concours de l'homme? Mais je veux combattre de plus près encore. « Voilà, est-il dit, qu'une Vierge concevra dans son sein. » Que concevra-t-elle? Le Verbe de Dieu, et non pas la semence de l'homme: elle concevra pour enfanter un fils; car il est dit: « Elle enfantera, un fils. » Par conséquent, de même que son acte c'est d'avoir conçu, ce qu'elle a enfanté est aussi à elle, quoique ce qu'elle a conçu n'ait pas été à elle. Au contraire, si le Verbe s'est incarné de lui-même, voilà qu'il s'est conçu et enfanté de lui-même; alors la prophétie n'a plus de sens. En effet, une vierge n'a ni conçu ni enfanté, si ce qu'elle a enfanté après avoir conçu le Verbe n'est pas sa propre chair. Quoi donc! Cette prédiction du prophète sera-t-elle convaincue de faux? Un ange nous aura-t-il trompés quand il annonçait à, la Vierge qu'elle concevrait et enfanterait? Toute, l'Ecriture nous abuse-t-elle partout où elle, la nomme la mère, du Christ? Comment en effet sera-t-elle sa mère, sinon parce qu'il a été dans son sein? On veut que, du sein dans lequel il a été enfermé, il n'ait rien reçu qui justifie le litre de mère. Mais ce nom n'est point la dette d'une chair étrangère. Il n'y a qu'une chair, fille du sein maternel, qui dise: Le sein de ma mère. Or, elle n'est pas fille du sein maternel, si elle ne doit la naissance qu'à elle-même. Qu'Elisabeth se taise donc, Elisabeth, portant dans ses entrailles un enfant-prophète qui reconnaît déjà son Seigneur; Elisabeth, remplie de l'Esprit saint. Où |428 sont ses motifs pour dire: « D'où me vient cet honneur que la mère du Seigneur me visite? » Si Marie portait dans son sein un hôte et non pas un fils, pourquoi Elisabeth lui dit-elle: « Béni soit le fruit de votre sein! » Quel est ce fruit du sein qui n'a pas germé dans le sein? qui n'a pas pris racine dans le sein? qui n'appartient point à celle à qui est le sein? Et quel est ce fruit du sein? Jésus-Christ lui-même. Puisqu'il est la fleur d'un rejeton qui a poussé sur la racine de Jessé (la racine de Jessé, c'est le sang de David; le rejeton de la racine, c'est Marie, qui descend de David; la fleur du rejeton, c'est le fils de Marie, qui est appelé Jésus-Christ); puisqu'il est cette fleur, ne sera-t-il pas aussi le fruit? Car la fleur, c'est le fruit de la lige. Le fruit se développe par la fleur: c'est d'elle qu'il sort pour arriver progressivement à être fruit. Quoi donc? L'hérésie enlève au fruit sa fleur, à la fleur sa lige, à la lige sa racine, afin que la racine ne revendique pas, au moyen de la lige, la propriété de ce qui naît sur la tige, je veux dire la fleur et le fruit! En effet, pour établir une succession de race, on remonte de degré en degré jusqu'au chef de la race. Par là, nous savons que la chair de Jésus-Christ ne tient pas seulement à Marie, mais aussi à David par Marie et à Jessé par David. Aussi Dieu lui jure-t-il « qu'il établira sur son trône un fruit sorti du sang de David, » c'est-à-dire de sa postérité et de sa chair. S'il sort du sang de David, à plus forte raison du sang de Marie, par laquelle il est dans le sang de David. 

XXII. Que l'on efface les témoignages des démons qui proclament Jésus fils de David, à la bonne heure; du moins ne pourra-t-on pas effacer les témoignages des Apôtres, si ceux des démons ne méritent pas d'être reçus. A leur tête, Matthieu, le plus fidèle interprète de l'Evangile, parce qu'il était le compagnon du Seigneur, sans autre dessein que de nous faire connaître l'origine de Jésus-Christ selon la chair, commence par ces mots: « Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils |429 d'Abraham. » Puisque telles sont les sources sacrées d'où part cette descendance que l'Apôtre conduit de degré en degré à la naissance du Christ, qu'est-ce que cette chair, sinon la chair d'Abraham et de David, passant par diverses générations pour arriver jusqu'à la Vierge, et par la Vierge au Christ? Il y a mieux; l'Evangile ne dit-il pas que le Christ est né de la Vierge?

Venons à Paul, qui, disciple, maître et témoin du même Evangile, en sa qualité d'Apôtre du même Christ, confirme « que Jésus-Christ est de la postérité de David, selon la chair, » la chair du Christ, conséquemment. La chair du Christ est donc la postérité de David. Mais c'est selon la chair de Marie, qu'il est de la postérité de David: donc il est de la chair de Marie puisqu'il est de la postérité de David. En quelque sens que tu tortures ce mot, ou ce qui est de la postérité de David est de la chair de Marie, ou ce qui est de la chair de Marie est de la postérité de David. L'Apôtre met fin à cette discussion en déclarant que Je Christ est la postérité d'Abraham. D'Abraham! à plus forte raison de David, qui est bien plus récent. Rapportant la promesse que les nations seront bénies au nom d'Abraham: « Toutes les nations de la terre seront bénies en celui qui sortira de toi, » l'Apôtre ajoute: « L'Ecriture ne dit pas: dans ceux qui sortiront de toi, comme si elle en eût voulu marquer plusieurs, mais elle dit en parlant d'un seul: dans celui qui naîtra de toi, c'est-à-dire le Christ. » Nous qui lisons et qui croyons ces témoignages, quelle qualité devons-nous et pouvons-nous assigner à la chair du Christ? La même qu'à celle d'Abraham, indubitablement, puisque le Christ est la postérité d'Abraham; la même qu'à celle de Jessé, puisque le Christ « est une fleur de la tige de Jessé; » la même qu'à celle de David, puisque le Christ est un fruit du sang de David; la même qu'à celle de Marie, puisque le Christ est sorti du sang de Marie; faut-il remonter encore plus haut? la même qu'à celle d'Adam, puisque le Christ « est le second Adam. » |430 La conséquence veut donc ou que l'on reconnaisse qu'ils ont eu tous une chair spirituelle, pour que l'on puisse attribuer à Jésus-Christ un corps de même nature, ou que l'on nous accorde que la chair de Jésus-Christ n'a pas été de nature spirituelle, puisqu'elle n'est pas sortie d'une tige dont la chair ait été spirituelle.

XXIII. Ainsi s'accomplit sous nos yeux la parole prophétique que Siméon prononça sur le Seigneur qui venait de naître: « Voici celui qui est établi pour la ruine et pour la résurrection de plusieurs en Israël, et comme un signe de contradiction. « C'est le signe de la naissance du Christ, annoncé par Isaïe: « Aussi le Seigneur vous donnera-t-il un signe; une Vierge concevra et enfantera un Fils. » Le voilà bien ce signe de contradiction, la conception et l'enfantement de la Vierge Marie! Elle a enfanté et n'a pas enfanté; elle est Vierge et n'est pas Vierge, s'écrient les disciples de l'Académie, comme si, dans le cas où il faudrait s'exprimer avec cette légèreté, un pareil langage ne nous convenait pas mieux. En effet, elle a enfanté, puisque son Fils est né de sa chair, et elle n'a pas enfanté; puisque son Fils n'est pas né du concours de l'homme. Elle est Vierge par rapport à l'homme; elle n'est pas Vierge en ce qu'elle a enfanté. Toutefois, on ne peut pas dire avec nos adversaires: Elle a enfanté et n'a pas enfanté; elle est Vierge et n'est pas Vierge, parce qu'elle n'est pas mère du fruit de ses entrailles. Chez nous, point d'équivoque; rien qui soit détourné à double sens. La lumière est pour nous la lumière, les ténèbres sont les ténèbres, « un oui est un oui, un non est un non; ce qui va plus loin, est l'œuvre du démon. » Marie est mère, parce qu'elle a enfanté. Elle a conçu étant vierge, soit; mais elle a été femme dans l'enfantement, et son fruit a ouvert son sein, selon la loi de la maternité; en sorte que, peu importe la violence de l'homme, ou l'enfantement sans violence, son sein a été brisé. Enfin, voilà le sein à cause duquel il a été dit de tous les autres: « Tout enfant mâle ouvrant le |431 sein d'une mère sera consacré au Seigneur. » Quel autre est véritablement saint, sinon le Fils de Dieu? De qui peut-on dire proprement qu'il a ouvert le sein, sinon de celui qui l'a ouvert lorsqu'il était fermé? Au reste, le mariage ouvre le sein qui conçoit. Le sein de Marie a donc été d'autant plus ouvert, qu'il était plus fermé, Conséquemment, on pourrait plutôt refuser qu'accorder le titre de vierge à celle qui fut mère par anticipation avant de devenir femme. Mais pourquoi m'arrêter davantage là-dessus? L'Apôtre, en disant sur ce fondement « que le Fils de Dieu est né d'une femme, » et non d'une vierge, a reconnu que le sein fut ouvert, comme chez les autres femmes qui devenaient mères. Il est question dans Ezéchiel « d'une génisse qui engendra et n'engendra pas. » Prenez garde que dans sa prescience l'Esprit saint ne se soit élevé d'avance par ces mots contre vos disputes futures sur l'enfantement de Marie. D'ailleurs, jamais il n'en eût parlé sous forme de doute, contrairement à sa simplicité ordinaire, puisqu'Isaïe affirme qu'une Vierge concevra et enfantera.

XXIV. Les paroles par lesquelles Isaïe flétrit les hérétiques, et surtout ces mots: « Malheur à vous qui changez l'amertune en douceur et les ténèbres en lumière, » s'adressent à ceux qui ne conservent point à ces mots leur signification claire et naturelle, en sorte que l'âme ne soit pas autre chose que l'âme connue sous ce nom, la chair autre chose que la chair que nous voyons, ni Dieu un autre Dieu que celui qui est annoncé. Voilà pourquoi, jetant d'avance les yeux sur Marcion, il dit: « Je suis Dieu, et il n'y a pas d'autre Dieu que moi. » Quand il déclare ailleurs de la même manière qu'il « n'y a pas de Dieu avant lui, » il réduit au néant ces je ne sais quelles générations d'Eons, rêvées par les Valentiniens. Par ces mots: «Ce n'est pas du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu qu'il est né, » il a répondu d'avance à Ebion. Enfin, cet oracle: « Quand |432 même un ange descendu du ciel vous annoncerait un autre Evangile que celui que je vous annonce, qu'il soit anathème! » retombe sur les prestiges de Philumène, cette vierge d'Apelles. Il n'en faut point douter, quiconque nie « que le Christ soit venu dans une chair semblable à la nôtre, est un ennemi du Christ. » En déclarant que cette chair est une chair véritable, complète, et prise dans l'acception ordinaire de sa nature, on tranche toutes les disputes que l'on élève à ce sujet. De même, quiconque établit que le Christ est un, renverse les arguments de ceux qui, introduisant un Christ multiple, veulent qu'antre soit le Christ, autre Jésus; autre celui qui s'échappa du milieu de la foule, autre celui qui fut arrêté; autre celui qui se manifesta sur une montagne écartée, à trois témoins, au milieu d'une nuée brillante de lumière, autre celui qui, pour le reste des hommes, se montra sans gloire et homme de douleurs; autre celui qui fut magnanime, autre celui qui trembla; enfin, autre celui qui subit la mort, autre celui qui ressuscita, événement dont ils attendent, eux-mêmes leur propre résurrection, mais dans une antre chair. Heureusement que le même Christ qui a souffert « descendra des deux; » ce même Christ ressuscité se manifestera à tous. « Ceux qui l'ont attaché à la croix le verront et le reconnaîtront, » oui, dans cette même chair qu'ils ont si cruellement déchirée, sans laquelle il ne pourra ni exister, ni être reconnu, afin de couvrir de confusion ceux qui affirment que cette chair repose dans le ciel, dépourvue de tout sentiment, et comme une sorte de fourreau dans lequel n'est plus le Christ, ou qu'elle est chair et âme tout à la fois, ou qu'elle est âme seulement sans être chair désormais.

XXV. Mais nous avons suffisamment traité de la matière présente. Il nous semble que nous avons démontré que dans le Christ la chair est née de la Vierge, et semblable à la nôtre. Cette discussion unique eût pu suffire, sans le conflit des différentes opinions qui se sont |433 élevées à ce sujet, et qu'il a fallu combattre par surcroît dans leurs arguments et dans les textes dont elles abusent. Par ce traité, nous avons donc montré d'avance contre tous quelle a été la chair du Christ, d'où elle a été tirée, et ce qu'elle n'a pas été. Maintenant, il s'agit de défendre, dans un autre opuscule, la résurrection de la chair, comme une conséquence de cette démonstration préliminaire, et une vérité dont j'ai établi les fondements, en faisant voir ce qui a ressuscité en Jésus-Christ.


1. (1) Ou bien, déjà connue.

2. (1) Tertullien entend par ces nécessités naturelles. les grandes vérités qui sont la vie de l'âme.

3. (1) En se séparant du corps.

4. (1) Cain.

5. (1) Ces hérétiques voulaient que le Christ se fut incarné de lui-même, sans avoir de mère.

6. (1) Le premier homme est né sans l'intervention de l'homme, puisqu'il est né de Dieu, le second Adam de même est né de Dieu et non de l'homme.

7. (1) Christi caro, dit saint Augustin, Mariae caro, una erat.


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Traduit par E.-A. de Genoude, 1852.  Proposé par Roger Pearse, 2003.


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