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TERTULLIEN

CONTRE MARCION.

LIVRE IV.

I. Nous allons en appeler de toute la sagesse, de tout cet étalage de l'impie et sacrilège Marcion, à son évangile même à cet évangile devenu le sien à force d'altérations, Pour l'accréditer, il l'accompagna d'un commentaire ou recueil d'oppositions contradictoires, qu'il appela Antithèses, ouvrée destiné à prouver que la loi et l'Evangile se combattent et partagent le monde entre deux divinités ayant chacune son instrument particulier, ou testament, puisque ce mot a prévalu. C'est sur l'autorité d'un pareil appui qu'il veut étayer son évangile. J'aurais anéanti une à une dans une dissertation spéciale les raisons de l'habitant du Pont, si je n'avais trouvé plus opportun de les détruire par et avec l'Evangile lui-même qu'elles viennent secourir. Il me serait facile de les repousser par la proscription. J'aime mieux les admettre et les ratifier, en quelque sorte, comme d utiles auxiliaires; de sorte que dans la lutte contre cet adversaire, nous aurons nous-mêmes à rougir pour lui d'un si profond aveuglement. Qu'un ordre différent se soit développé dans les anciennes dispositions du Créateur et dans les nouvelles ordonnances du Christ, je commence par l'avouer. Que la forme du langage diffère non moins que les préceptes de vertu et la discipline de la loi, d'accord; pourvu cependant que, malgré cette diversité, l'ensemble se rapporte au seul et même Dieu, au Dieu reconnu comme l'ordonnateur et le prophète des deux testaments. « La loi, s'écriait autrefois Isaïe, sortira de Sion, et la parole du Seigneur, de |151 Jérusalem; » une seconde loi, une seconde parole conséquemment. « Il jugera les nations; il accusera un grand peuple; » non pas les Juifs seulement, mais toutes les nations qui sont jugées par la nouvelle loi de l'Evangile, par la prédication nouvelle des apôtres, et s'accusent à leur propre tribunal de leurs trop longues erreurs, depuis qu'elles ont embrassé la foi. Dès lors, « elles convertissent leurs glaives en un soc de charrue, et leurs épieux en faucilles, » c'est-à-dire, au lieu de mœurs cruelles et barbares elles prennent des sentiments plus doux, et ne travaillent plus qu'à la moisson du salut, «Ecoutez-moi, ô mon peuple; ô ma tribu, écoutez-moi, » dit ailleurs le même prophète. « La loi sortira de ma bouche, ma justice éclairera les nations. » Oui, la justice en vertu de laquelle il avait résolu d'illuminer les nations par la loi et la parole de l'Evangile. Ce sera cette loi de David » « belle et pure» par sa perfection. « convertissant les âmes » du culte des idoles au culte du vrai Dieu. Ce sera encore cette parole d'Isaïe: « Le Seigneur fera retentir sur la terre une parole abrégée dans ses voies, parce que le testament de la nouvelle alliance est dégagé des entraves multipliées qui embarrassaient l'ancienne. »

Mais à quoi bon insister là-dessus? lorsqu'il est plus clair que le jour que le Créateur a annoncé la rénovation par le même prophète: « Oubliez le passé, effacez de votre mémoire tout ce qui est ancien. L'antiquité a fait, son temps; de nouvelles merveilles apparaissent. Tout sera nouveau dans ce qui commence! » Même avertissement de la part de Jérémie: « Préparez la terre nouvelle, et ne semez pas sur les épines. Recevez la circoncision du cœur.... Voilà que les jours viennent, dit le Seigneur. J'établirai une nouvelle alliance avec la maison d'Israël et la maison de Juda; non pas selon l'alliance que j'ai formée avec leurs pères dans les jours où je les ai pris par la main pour les tirer de la terre d'Egypte. » Tant il est vrai que le premier testament n'était que temporaire, puisqu'il en prédit le |152 renouvellement, même en promettant au second une durée éternelle. « Prêtez l'oreille, s'écrie-t-il par la bouche d'Isaïe, et vous allez vivre. J'établirai avec vous l'éternelle alliance. Alliance de fidélité et de religion, ajoute-t-il, promise à mon serviteur David, » pour attester que ce testament aurait sa consommation dans le Christ, sorti du sang de David par Marie sa mère. Ce rejeton qui « fleurit sur la tige de Jessé » ne signifiait pas autre chose. Si donc le Créateur a signalé l'apparition d'une autre loi, d'une autre parole, d'une autre alliance; disons-mieux, s'il a désigné des sacrifices plus chers à son cœur, et cela jusque parmi les nations, ainsi qu'il est écrit dans Malachie: « Mon amour n'est point en vous, dit le Seigneur, je ne prendrai point de présents de votre main. Voilà que depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher l'on me sacrifie en tout lieu, et l'on offre à mon nom une oblation pure, » c'est-à-dire des prières innocentes parties d'une conscience exempte de reproche; dès lors, tout changement qui provient d'une rénovation établit une différence avec les choses anciennes, et de la diversité naît une sorte d'opposition. Point de changement sans diversité, pas plus que de diversité sans opposition. Mais la diversité qui naît de l'opposition doit s'imputer à qui amène le changement par le renouvellement. Celui qui concerte d'avance le changement établit la diversité; celui qui prédit la rénovation prédit la différence. Pourquoi expliquer les dissemblances par l'opposition des pouvoirs? Pourquoi reprocher au Créateur les oppositions de faits, quand tu peux en reconnaître de semblables dans les sentiments et les affections? « C'est moi qui trappe et qui guérit, dit-il; moi qui tue et qui ressuscite; moi qui crée le mal et fais la paix. » Tu pars de là pour l'accuser de versatilité et d'inconstance, A t'entendre, il défend ce qu'il ordonne; il ordonne ce qu'il défend. Pourquoi les oppositions du monde physique ne t'ont-elles pas éclairé sur celles du monde moral? Le plus rapide coup d'œil sur la structure de l'univers, même |153 chez les habitants du Pont, si je ne me trompe, t'aurait appris qu'il se compose d'éléments qui se repoussent mutuellement. Tu as oublié d'inventer auparavant un dieu pour la lumière et un dieu pour les ténèbres, afin de pouvoir ensuite départir à celui-ci la loi, à celui-là l'Evangile. D'ailleurs les seuls exemples placés sous nos yeux disent assez que celui dont les œuvres extérieures procèdent par oppositions, suit la même règle dans ses mystères.

II. Voilà en quelques mots notre réponse aux Antithèses. Je passe maintenant à la démonstration que l'évangile, dirai-je hébreu? non assurément, que l'évangile pontique est falsifié. Ce sera comme le préambule de notre argumentation.

Nous établissons en principe que l'Evangile a pour auteurs, les apôtres, en vertu de l'ordre qu'ils avaient reçu du Seigneur lui-même, d'aller promulguer la bonne nouvelle. Les apôtres, disons-nous, ou, avec eux et après eux, les hommes apostoliques. Car la prédication des disciples aurait pu être soupçonnée de vaine gloire, si elle n'avait eu pour appui l'autorité des maîtres, je me trompe, l'autorité du Christ, qui avait délégué ses pouvoirs aux apôtres. Parmi les apôtres, Jean et Matthieu nous enseignent la foi. Parmi les hommes apostoliques, Luc et Marc répètent les enseignements de leurs devanciers, partent des mêmes principes, proclament avec eux un seul Dieu créateur, et Jésus-Christ son fils, né d'une vierge, consommation de la loi et des prophètes. Que l'enchaînement de leur narration diffère, peu importe, pourvu qu'ils s'accordent sur les dogmes fondamentaux, concordance qui ne se trouve point chez Marcion. Marcion, au contraire, n'assigne point d'auteur à l'Evangile, c'est-à-dire à celui qu'il s'est forgé, comme s'il n'avait pu supposer un litre à l'œuvre après avoir osé attaquer tout le corps de l'œuvre. Je pourrais m'arrêter là. C'en est assez pour récuser un ouvrage qui ne lève pas la tête au grand jour, qui ne présente aucune garantie, ni par l'authenticité de son titre, ni par la |154 déclaration légitime de son auteur. Mais nous aimons mieux suivre l'ennemi dans toutes ses attaques, nous qui n'ayons dans nos livres ni impostures, ni réticences.

Entre tous nos écrivains évangéliques, Marcion paraît s'être attaché à Luc pour le mettre en pièces. Or Luc n'était pas un apôtre, ruais un homme apostolique! Ce n'était pas un maître, mais un disciple; inférieur, par conséquent, à son maître; on ne lui contestera pas d'être venu le second, puisqu'il fut le disciple du second apôtre, de Paul indubitablement. Ainsi quand même Marcion eût introduit son évangile sous le nom de Paul lui-même, dénuée de l'appui des devanciers, cette œuvre isolée manquerait de litre pour se faire recevoir. Ou la confronterait avec l'Evangile que Paul a écrit, auquel il a donné créance, et avec celui auquel il s'est empressé de conformer le sien. En effet, « il monte à Jérusalem pour connaître les apôtres, et se concerter avec eux, de peur d'avoir couru sans fruit dans la lice, » c'est-à-dire de peur que sa foi et sa prédication ne fussent différentes. Puis, aussitôt qu'il eut conféré avec les fondateurs du christianisme, et qu'ils furent d'accord sur les règles de 1a foi, « ils se prirent la main, » et se partagèrent les fonctions de la prédication: aux apôtres les Juifs; à Paul les Juifs et les nations. Par conséquent, si celui qui fut le flambeau de Luc voulut fortifier sa foi et sa prédication de l'autorité de ses prédécesseurs, à plus forte raison demanderai-je à l'Evangile du disciple de s'appuyer sur l'autorité du maître. Mais combien l'obligation redoublera encore si le mystère de la religion chrétienne passe du disciple de Paul jusqu'à Marcion! Qu'autrefois il soit descendu de Paul à Luc, rien de mieux. L'Evangile de Luc a pour lui un témoignage qui le recommande.

III. Marcion a lu dans l'Epître aux Galates les reproches que Paul adresse aux apôtres eux-mêmes, « de ne pas marcher droit selon la vérité de l'Evangile, » et à quelques faux prophètes, « de pervertir l'Evangile de Jésus-Christ. » |155 Le sectaire s'arme de ces paroles pour ruiner l'authenticité de nos livres, propriété légitime des apôtres ou des hommes apostoliques qui les ont publiés sous leur nom. Il veut par là concilier à ses impostures la créance dont il dépouille leurs ouvrages. « Sans doute Pierre, Jean et Jacques, qui passaient pour les colonnes de l'Eglise, » furent censurés; mais nous savons pourquoi. Les collègues de Paul semblaient accommoder la doctrine aux convenances des personnes. Toutefois, « puisque lui-même se fait tout à tous pour sauver tous ses frères, » Pierre ne pourrait-il pas alléguer aussi une charité semblable, quand ses actions dérogeaient un peu à ses enseignements?

La nature des faux prophètes qui se glissaient dans l'Eglise n'est pas moins connue. Ils maintenaient la circoncision et les observances judaïques; Paul attaquait non pas leur prédication, mais leur manière de vivre: s'ils eussent erré sur le Dieu Créateur, ou son Christ, l'apôtre eût-il manqué de le remarquer? tout cela est bien à distinguer. Marcion veut-il que les apôtres aient été soupçonnés d'une perversité et d'une hypocrisie, qui aurait été jusqu'à corrompre l'Evangile? Alors il accuse le Christ, en accusant les instruments choisis par le Christ. Accorde-t-il que les apôtres censurés uniquement pour un léger changement dans la discipline, ont concerté entre eux une œuvre intacte et fidèle, mais qu'après eux des faussaires ont corrompu la vérité primitive; falsification d'où résultent nos Ecritures? je le demande, où sera l'œuvre authentique des apôtres parmi tous ces livres adultères? Sera-ce l'Evangile qui a illuminé Paul, et par Paul, Luc, son disciple? ou bien si la vérité a péri sans retour, sous ce débordement universel de falsifications, Marcion peut-il se vanter d'avoir seul l'Evangile véritable? Je le veux bien cependant; il possède le véritable, celui des apôtres. Pourquoi, dès lors, s'accorde-t-il avec celui que nous avons, et qui nous vient non pas des apôtres, mais de Luc? Ou bien si l'Evangile à l'usage de Marcion ne doit, pas être attribué à Luc par la |156 raison seule qu'il est d'accord avec le nôtre, tout corrompu qu'il est dans son titre, il appartient donc aux apôtres. Donc notre Evangile, qui est d'accord avec lui, est l'œuvre des apôtres, mais altérée dans son titre.

IV. Nous voilà donc tirant chacun de notre côté cet évangile, objet de notre discussion. Marcion réclame l'authenticité pour son évangile; moi, je la réclame pour le mien. Marcion affirme que le mien a été altéré; j'affirme que c'est le sien qui a été corrompu. Quel sera le juge entre nous, sinon le temps qui donne de l'autorité à l'œuvre la plus ancienne, et fait croire à l'altération de l'œuvre postérieure? S'il est vrai que le faux soit la corruption du vrai, il faut convenir que la vérité a dû précéder nécessairement le mensonge. A l'altération il faut un objet à altérer, à la contrefaçon un objet à contrefaire. D'ailleurs, quand nous démontrons que notre Evangile a paru long-temps avant celui de Marcion, n'est-il pas absurde d'avancer que le nôtre a subi une falsification avant d'avoir été véritable, et que celui de Marcion a été corrompu par notre jalousie avant d'avoir été publié? Enfin, quelle ineptie que de regarder comme plus vrai ce qui vient plus lard, surtout après que la religion chrétienne a étonné le monde par tant de prodiges qui n'auraient pu s'accomplir sans la vérité de l'Evangile, c'est-à-dire, avant la vérité de l'Evangile!

Nous et les Marcionites nous revendiquons à la fois l'Evangile de Luc: où est la vérité? L'Evangile que nous avons entre les mains est tellement antérieur à Marcion, que Marcion lui-même y a cru pendant quelque temps, lorsque dans la première ferveur de sa foi, il déposa aux pieds de l'Eglise une somme d'argent, qu'elle ne tarda point à rejeter ainsi que le sectaire lui-même, aussitôt qu'il eut fait divorce avec nos dogmes pour se jeter dans l'hérésie. Sa foi première fut donc la nôtre. Si les Marcionites le nient, démentiront-ils aussi la lettre écrite de sa main? Supposons même qu'ils la récusent; les Antithèses de |157 Marcion avouent le fait, que dis-je? elles le démontrent. Je ne veux point d'autre preuve. En effet, si l'Evangile attribué par les Chrétiens à Luc (nous verrons si en effet les Marcionites le possèdent comme nous) est le même Evangile que Marcion attaque par ses Antithèses comme falsifié par les défenseurs du Judaïsme, pour ne faire qu'un seul corps de la loi et des prophètes, et percer aussi le Christ de ce côté, en vérité Marcion ne pouvait l'attaquer que parce qu'il l'avait trouvé déjà subsistant. Personne ne se transporte dans l'avenir pour corriger des choses qu'il ignore devoir exister; la correction ne précède pas la faute. Marcion réformateur de l'Evangile! quoi, pendant tout l'intervalle qui s'est écoulé depuis Tibère jusqu'à Antonin, nous étions sans Evangile, et Marcion le premier, Marcion seul a obtenu le privilège de le redresser! Jésus-Christ l'avait attendu si long-temps! Jésus-Christ s'était si fort repenti d'avoir envoyé prématurément ses apôtres sans l'assistance de Marcion! Oui! l'hérésie est l'œuvre de la témérité humaine. Etrangère à la divinité, elle se vante de réformer l'Evangile; mais réformer, pour elle, c'est corrompre. Que Marcion s'appelle fièrement disciple des apôtres, « Le disciple n'est pas au-dessus du maître. » 

----Je suis un apôtre, dit-il.

---- « Les apôtres ou moi, n'importe, réplique Paul, nous prêchons la même doctrine. » 

---- Je suis un prophète! 

---- Va! l'esprit des prophètes est d'accord avec celui des prophètes leurs devanciers. 

----Fusses-tu un ange, je t'appellerai anathème plutôt que prédicateur de l'Evangile, puisque tu m'annonces un Evangile nouveau.

Ainsi en corrigeant il a prouvé deux choses; l'antériorité de noire Evangile qu'il a trouvé en possession du monde; la postériorité de son écriture, évangile nouveau, évangile à lui, formé avec les débris du nôtre.

V. En deux mots, s'il est certain que le plus vrai est le plus ancien, le plus ancien ce qui date du commencement, le commencement ce qui part des apôtres, il sera |158 également certain qu'il n'y a de transmis par les apôtres que ce qui a été tenu pour saint et vénérable dans les Eglises fondées par les apôtres. Examinons donc de quel lait Paul nourrit les Corinthiens; sur quelle règle il réforme les Galates; quelles maximes lisent les Philippiens, les Thessaloniciens, les Ephésiens; quelle est sur des points semblables, la foi des Romains auxquels Pierre et Paul ont légué un Evangile scellé de leur sang. Nous avons encore les Eglises filles de Jean. Marcion a beau récuser son Apocalypse, la succession des évêques de l'Asie, remontée une à une, no nous conduit pas moins à Jean leur fondateur. La noblesse des autres Eglises se reconnaît aux mêmes titres. J'affirme donc que parmi ces Eglises, non pas seulement d'origine apostolique, mais parmi toutes celles qui sont restées dans la communauté d'une même foi, l'Evangile de Luc s'est maintenu dès l'origine de sa publication, tel que les Chrétiens le possèdent aujourd'hui. Quant, à l'évangile de Marcion, il était inconnu de la plupart; ou s'il était connu, c'était pour être condamné. Il a aussi ses églises, mais les siennes postérieures, et par conséquent adultères. Si vous remontez à leur origine, vous les trouverez plutôt sorties d'un apostat que de l'apostolat. Elles ne remontent pas au-delà de Marcion, ou de quelqu'échappé de son école. Les Marcionites édifient des Eglises, comme les guêpes bâtissent des ruches. Les Eglises apostoliques couvriront aussi de leur patronage les Evangiles de Jean et de Matthieu que nous avons par elles et en conformité avec elles, quoique l'on attribue à Pierre l'Evangile publié sous le nom de Marc, son interprète, de même qu'à Paul le récit de Luc. Il est assez naturel d'imputer aux maîtres les écrits des disciples. Je demanderai donc à Marcion, pourquoi, laissant de. côté les antres Evangiles, il s'est attaché de préférence à celui de Luc, comme si dès l'origine ceux-là n'avaient pas été aussi connus que celui-ci. Je me trompe. Ils étaient connus auparavant, puisqu'étant d'origine apostolique, ils vinrent les premiers, et furent consacrés |159 avec les Eglises elles-mêmes. D'ailleurs, si les apôtres n'ont rien publié, comment s'imaginer que les disciples aient publié quelque chose? Y a-t-il des disciples sans maîtres qui les enseignent? Le fait est donc établi: ces Evangiles étaient entre les mains des Eglises. Pourquoi, encore un coup, Marcion n'en dit-il pas un mot, pour les réformer s'ils ont subi des falsifications, pour les reconnaître, s'ils sont authentiques?

Car si des hommes corrompaient alors l'Evangile, il convenait surtout à Marcion et aux siens de rétablir les Ecritures dont ils savaient l'autorité mieux accueillie! Ainsi les faux apôtres eussent procédé pour l'erreur, comme les apôtres pour la vérité. Autant il est vrai que Marcion aurait corrigé ce qui devait être corrigé, s'il y avait eu altération, autant il confirme que ce qu'il n'a pas cru devoir corriger n'était pas altéré. En un mot, il a réformé ce qu'il a estimé corrompu; mais à tort, puisque la falsification n'existait pas. En effet, s'il est vrai que les écrits apostoliques nous soient parvenus dans leur intégrité, ef. que l'Evangile de Luc, maintenant entre nos mains, soit si bien d'accord avec eux, qu'il subsiste avec eux dans les Eglises, il faut en conclure que l'Evangile de Luc nous est arrivé intact, jusqu'au sacrilège de Marcion. C'est le jour où Marcion lui fit violence, qu'il se trouva différent de l'œuvre apostolique, et son rival. Je donnerais donc ce conseil à ses disciples: Ou changez les autres Evangiles, quoiqu'un peu tard, à son exemple, afin de rétablir une apparente conformité avec ceux qui nous viennent des apôtres (car tous les jours vous le faites, comme nous vous le reprochons tous les jours); ou rougissez d'un maître convaincu sur tous les points, tantôt d'altérer frauduleusement la vérité, tantôt de la renverser avec impudeur»

Nous usons de ce moyen abrégé quand nous défendons contre les hérétiques la vérité de l'Evangile; nous faisons valoir et l'ordre des temps, qui prescrit contre la postériorité des faussaires, et l'autorité des Eglises que protège la |160 tradition des apôtres, parce que, de toute nécessité, la vérité précède l'imposture, et découle de qui l'a transmise.

VI. Mais nous transportons ailleurs la question. C'est à son évangile même, comme nous l'avons annoncé, que nous en appelons pour lui démontrer qu'il l'a falsifié. Assurément, il n'a élaboré cette œuvre de mensonge, précédée de son recueil d'antithèses, que pour établir la diversité de l'Ancien et do Nouveau Testament, et par là même, séparer le Christ du Créateur d'avec le sien, fils d'un autre dieu étranger à la loi et aux prophètes. Voilà pourquoi, sans doute, élaguant les témoignages qui contrarient son système, et s'accordent avec les oracles du Créateur, parce que ce sont, dit-il, des interpolations de ses disciples, il garde fidèlement tout ce qui favorise ses opinions. Nous adoptons les articles qu'il a épargnés; nous les embrassons comme des alliés orthodoxes. Une ibis qu'ils auront brisé l'orgueil du sectaire, ils constateront qu'il y a eu autant d'aveuglement hérétique à retrancher les uns qu'à maintenir les autres. Telle est l'intention et le plan de cet opuscule partant d'un point admis des deux côtés.

Marcion établit qu'autre est le Christ qui, sous le règne de Tibère, fut manifesté pour le salut de toutes les nations par un dieu autrefois inconnu, autre le Christ qui doit revenir un jour relever l'empire des Juifs, comme il en a reçu la mission du Créateur. Il a placé entre ces deux messies l'abîme qui sépare la justice d'avec la clémence, la loi d'avec l'Evangile, le judaïsme d'avec le christianisme. De là, notre fin de non-recevoir: Le Christ de l'autre Dieu ne doit avoir rien de commun avec le Créateur. Mais aussi faudra-t-il proclamer Fils du Créateur, celui qui aura exécuté chacune de ses dispositions, accompli à la lettre ses prophéties, porté aide à ses lois, réalisé ses promesses, renouvelé ses vertus, mis en lumière ses oracles, qui, enfin, aura reproduit les opérations du Créateur. Lecteur, nous t'en conjurons, ne perds pas un moment de vue notre principe et notre prescription; commence à |161 distinguer le christ de Marcion et le Christ du Créateur.

VII. L'hérétique affirme que l'an quinzième de l'empire de Tibère, son christ descendit dans une ville de Galilée, dans Capharnaum, apparemment du ciel du Créateur, où il était descendu auparavant. Pour procéder avec ordre, il faudrait d'abord me le montrer descendant de son ciel dans celui du Créateur. Pourquoi n'attaquerais-je point un récit qui ne se présente pas avec les garanties ordinaires de la vérité, et qui se trahit toujours par le mensonge? Mais que nos propositions précédentes demeurent une fois pour toutes. Comment le Créateur admettra-t-il dans sa résidence pour le conduire de là sur la terre qui lui appartient-, un dieu qui traverse son palais uniquement pour le combattre?

Mais je le tiens pour descendu, n'importe comment. Du moins, explique-moi le reste de sa marche. Nulle part il n'est question d'un apparition soudaine. L'apparition indique une présence inopinée, un phénomène qui frappe les regards sans aucun avertissement préalable. Descendre, au contraire, c'est se montrer graduellement, attirer l'œil peu à peu; le mot lui-même annonce succession dans le fait. Il me force à rechercher sous quel extérieur, avec quelle pompe, par quel mouvement accéléré, ou ralenti; dans quel temps est descendu ce christ en question. Est-ce le jour ou la nuit? En outre, qui le vit jamais descendre? qui raconta le t'ai!? qui l'affirma par serment? Chose difficile à croire, même sur la foi d'un témoin. Enfin lorsqu'un Romulus trouva bien, un Proculus pour attester qu'il avait été emporté au ciel, le Christ de Dieu ne trouvera-t-il pas un héraut pour proclamer qu'il est descendu du sien? Comme s'ils n'étaient pas montés et descendus l'un et l'autre par la même échelle, le mensonge,

Poursuivons, Qu'avait-il de commun avec la Galilée, s'il n'était pas le Christ, du Créateur? N'est-ce pas la région que son Père avait, destinée, selon le témoignage d'Isaïe, à recueillir les premières semences de la |162 prédication: « Reçois-la d'abord, et accomplis-la promptement, Terre de Zabulon, et toi, terre de Nephtali? Mais la Galilée des nations qui s'élève au-delà du Jourdain, le long de la mer, a senti la puissance de son bras. Le peuple, qui marchait dans les ténèbres, a vu une grande lumière. Le jour s'est levé sur ceux qui habitaient la région des ombres de la mort. » Le sectaire nous donne son dieu pour le flambeau des nations. Il fait bien; mais raison de plus pour qu'il descende du ciel où brille le soleil de mon Créateur, quoique, à vrai dire, c'eût été plutôt dans le Pont et non dans la Galilée qu'il aurait dû descendre, Du reste, au lieu qu'il choisit, à la lumière qui se lève, ainsi que le prophète l'avait annoncé, nous commençons à reconnaître le Christ des prophètes, qui déclare à sa première entrée: « Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi et les prophètes; je suis venu pour les accomplir. » Marcion a supprimé ces mois qu'il regarde comme une addition frauduleuse; toutefois, vainement il ose avancer que le Christ n'a pas dit ce qu'il souhaite d'exécuter en partie; car il a déjà accompli la prophétie qui concerne le lieu. Mais qu'il soit venu du ciel vers la synagogue avec ce langage habituel: « c'est le bu! de notre mission, » à la bonne heure, Retranche donc aussi de l'Evangile ces paroles: « Je ne suis envoyé que vers les brebis perdues de la maison d'Israël. Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens. » Sans quoi, ton christ va passer pour le rédempteur d'Israël! Les faits me suffisent. Supprime tant que tu voudras les paroles de mon Sauveur: ses actions parlent assez haut. Il descend dans la synagogue; donc il vient sauver les brebis perdues d'Israël. Les Israélites sont les premiers auxquels il offre le pain de sa doctrine; donc il les adopte pour ses enfants de prédilection. Il ne distribue point encore aux autres cet aliment; ils sont donc les chiens dont il vient de parler, et qu'il ne visite pas pour le moment, Or, à qui l'eût-il apporté plus volontiers qu'aux ennemis du |163 Créateur» si lui-même n'avait pas été le fils du Créateur?

Toutefois, comment a-t-il pu être admis dans la synagogue, dépourvu d'antécédents, totalement ignoré, personne ne connaissant encore ni son peuple, ni sa tribu, ni sa maison, avant le recensement d'Auguste que les archives romaines gardent comme un témoin irrécusable de la naissance de Jésus-Christ? On n'avait point oublié « que le saint des saints ne devait s'ouvrir à aucun incirconcis, » Sans doute, chacun entrait dans la synagogue; mais pour être admis à y enseigner, il fallait être parfaitement connu examiné, éprouvé long-temps d'avance pour cette fonction ou recommandé d'ailleurs pour la remplir.

« Et tous le? assistants s'étonnaient de sa doctrine! » Ils avaient raison; « car il parlait, avec autorité, » ajoute l'historien sacré. Non pas qu'il attaquât la loi et les prophètes; l'inspiration divine communiquait la grâce et la force à ses paroles » qui réédifiaient la loi et les prophètes, au lieu de les renverser. Autrement, l'admiration se fût convertie en horreur, et l'étonnement en exécration publique pour le destructeur de la loi et des prophètes, surtout pour le prédicateur d'un dieu étranger, qui n'aurait pu enseigner une doctrine contraire à la loi et aux prophètes, contraire par là même au Créateur, sans énoncer, avant tout, quelle était cette divinité ennemie et jalouse. Rien de tout cela dans l'Ecriture. Elle se contente de consigner l'admiration pour l'énergie et la grâce de ses paroles. C'était nous apprendre que le Christ enseignait la doctrine du Créateur, ce qu'elle ne nie pas, plutôt qu'une doctrine contradictoire, ce qu'elle n'a point articulé. Ainsi, point de milieu: ou le reconnaître pour l'envoyé de celui auquel il conforme sa doctrine, ou le tenir pour un prévaricateur s'il enseigna la même chose que son ennemi.

Un esprit immonde s'écrie au même chapitre: « Laisse-nous, Jésus! Qu'y a-t- il entre nous et loi? Es-tu venu pour nous perdre? Je sais qui tu es, le saint de Dieu» » Ce dernier surnom conviendrait-il à celui qui ne pourrait |164 pas même porter le nom de Christ, s'il n'était le Christ du Créateur? Ici, je ne reviendrai pas en arrière pour discuter la question des noms. Mais je le demande, comment l'esprit des ténèbres a-t-il pu deviner son nom, si aucune prophétie ne l'avait prononcé dans la loi mosaïque, si le Dieu inconnu et muet jusqu'à cette époque ne l'avait jamais promulgué? Comment l'aurait-il appelé le saint d'un Dieu inconnu à son propre Créateur?

Mais quoi! avait-il attesté déjà sa divinité nouvelle par quelque preuve telle que l'on vît dans sa personne le saint d'un autre Dieu? Sera-ce uniquement pour être entré dans la synagogue el avoir respecté le Créateur jusque dans son langage? Mais non! autant il fut impossible à l'esprit de ténèbres de reconnaître pour Jésus et pour saint de Dieu celui qu'il ignorait, autant il lui fut aisé de reconnaître celui qu'il connaissait déjà. Il se rappelait bien que le prophète avait prédit le saint de Dieu, et que le nom de Jésus avait été conféré au fils de Navé. Il l'avait surpris aussi sur les lèvres de l'ange, ainsi que le porte notre Evangile. « Ce qui naîtra en loi, tu l'appelleras le saint de Dieu, et lu lui donneras le nom de Jésus, » Tout démon qu'il était, il avait un secret sentiment de l'économie divine, qu'il était loin de rapporter à un autre dieu, quoiqu'il ne la connût qu'imparfaitement. « Qu'y a-t-il entre nous et toi? » lui dit-il dès le début; non pas, encore un coup, qu'il entrevit dans sa personne, un Jésus étranger auquel appartiennent les Esprits du Créateur: car il ne lui demande pas, « qu'y a-t-il entre toi el nous? » mais bien, « entre nous et toi. » Pleurant sur lui-même, et se reprochant sa destinée qu'il voyait déjà, il ajoute: « Tu es venu nous perdre: » tant il avait bien reconnu Jésus Fils d'un Dieu terrible et vengeur, et pour ainsi dire d'un Dieu inexorable, et non de ce Dieu très-bon et qui ne sait pas punir. Pourquoi avons-nous débuté par ce passage? afin de prouver deux choses: que le démon avait reconnu notre Christ pour le Jésus annoncé, et que |165 lui-même se confirma dans le titre de Fils du Créateur.

---- Mais Jésus réprimanda le démon. 

---- Oui sans doute, à cause de sa jalousie, de la témérité de son aveu ou de sa basse adulation, comme si le triomphe de Jésus-Christ était d'être venu pour la ruine des démons et non pour le salut des hommes, lui qui ne permettait pas à ses disciples de se glorifier de leur victoire sur l'esprit, mais seulement de la robe blanche du salut. Ou bien, pourquoi la réprimande? L'esprit impur avait-il menti tout-à-fait? alors plus de Jésus, plus de saint de Dieu! N'avait-il menti qu'à demi en l'appelant Jésus, et le saint de Dieu, mais du Dieu Créateur? alors il a été injustement repris d'avoir eu une pensée qu'il devait avoir, et de n'avoir pas eu celle qu'il ne pouvait avoir, c'est-à-dire l'idée d'un autre Jésus, le saint d'un autre Dieu.

Si la réprimande n'admet pas d'explication plus vraisemblable que la nôtre, dès-lors le démon n'a pas menti, puisqu'il ne fut pas repris pour un mensonge; car le Christ était bien ce Jésus hors duquel l'esprit des ténèbres n'en pouvait connaître d'autre; le Christ lui-même confirma sa déposition en lui reprochant tout autre chose que l'imposture.

VIII. Le Christ du Créateur devait s'appeler Nazaréen, selon la prophétie, De là vient que les Juifs désignent les Chrétiens par le nom de Nazaréens. Nous le sommes en effet. C'est de nous qu'il a été dit,; « Les Nazaréens ont été rendus plus blancs que la neige. » quoique, autrefois, ils fussent couverts des souillures de la prévarication et enveloppés des ténèbres de l'ignorance. Nazaréen! ce surnom convenait à mon Christ à cause du refuge que son enfance alla chercher dans Nazareth, lorsqu'il y descendit pour échapper à Archélaûs, fils d'Hérode. Je n'ai point omis cette circonstance, parce que le christ de Marcion aurait dû s'interdire tout commerce avec les lieux familiers à l'envoyé du Créateur. N'avait-il pas à sa disposition je ne sais combien de villes de Judée, que le prophète n'avait pas |166 assignées pour résidence au mien? Il faut bien que je reconnaisse le Christ des prophètes partout où je le trouve conforme à la prophétie.

Et cependant l'évangéliste ne dit point qu'il eût prêché même à Nazareth aucune doctrine nouvelle, lorsque la multitude le chasse à propos d'un proverbe. En voyant les mains jetées sur sa personne, je reconnais la réalité de sa substance corporelle, et non un vain fantôme, dans celui qui se laissa violemment toucher, arrêter, lier et traîner jusqu'au précipice par les méchants. Il a beau s'échapper, en passant au milieu d'eux; toujours est-il qu'il a essuyé leurs affronts avant de s'y dérober, soit que la sédition tombât d'elle-même, comme il arrive souvent, soit qu'il passât à travers les impies, sans les jouer, toutefois, par l'apparence d'une ombre que la main n'aurait pu saisir. «Pour toucher et pour être touché, dit à bon droit la sagesse humaine, il faut nécessairement un corps. »

Abrégeons. Le Christ lui-même ne tarda point à toucher des malades, et à leur conférer par l'imposition de ses mains dont l'impression se faisait sentir, une guérison aussi réelle, aussi peu imaginaire que les mains, instruments de la bénédiction. Voilà donc bien le Christ d'Isaïe, le médecin de nos blessures. « Il se charge de nos infirmités et porte nos douleurs, » dit il. Porter, chez les Grecs, équivaut à enlever. Contentons-nous pour le moment de cette promesse générale. Toutes les fois que Jésus guérit les infirmités humaines, c'est le mien. Plus tard nous arriverons aux différentes espèces de guérison. Délivrer les hommes des démons qui les possèdent, c'est détruire une maladie. Aussi les esprits mauvais, comme nous l'observons dans l'exemple précédent, s'échappaient-ils des corps qu'ils obsédaient en vociférant: « Tu es le Fils de Dieu! » De quel dieu? Les faits le proclament assez.

---- « Mais le Christ les menaçait et leur imposait silence aussitôt. »

---- Il est vrai, parce que c'était des hommes et non des |167 esprits impurs qu'il voulait se faire reconnaître pour le Fils de Dieu. Mon Christ seul avait le droit de procéder ainsi. Il avait suscité, avant son apparition, des prophètes pour se faire reconnaître, et par là plus dignes de lui. Répudier les louanges d'un esprit immonde convenait à qui disposait d'une multitude de saints. Mais si le faux messie aspirait à se faire reconnaître, (pourquoi descendre sur la terre, s'il n'y aspirait pas?) jamais il n'eût dédaigné le témoignage d'aucune créature, même étrangère, parce qu'il n'avait a lui rien en propre, réduit à descendre dans un domaine d'emprunt. Il y a mieux, puisqu'il venait anéantir le Créateur, sa plus ardente ambition eût été d'arracher aux esprits de sou rival, l'aveu de ce qu'il était, ou même de se manifester par la terreur, si ce n'est que Marcion ne veut pas que l'on craigne son Dieu, parce qu'il est exclusivement bon, réservant la terreur pour le juge dans les mains duquel sont les éléments de la crainte, colère, sévérité, jugement, vengeance, condamnation. Les démons toutefois ne fuyaient que par frayeur. Ils reconnaissaient donc le Christ pour le Fils du Dieu redoutable. Sans J'arme de la crainte, jamais ils ne se lussent retirés. Ton dieu, en les intimidant par ses ordres et ses menaces, au lieu de les réduire par la persuasion, preuve de la bonté, se donnait donc pour formidable.

---- Veux-tu qu'il les reprît parce qu'ils lui témoignaient une frayeur dont il ne voulait pas?

---- Mais alors pourquoi exigeait-il qu'ils se retirassent, chose qu'il ne pouvait obtenir sans les effrayer? Il a donc été contraint de mentir à sa nature, puisqu'avec l'indulgence dont tu lui fais honneur, il pouvait leur pardonner au moins une fois. Autre prévarication à lui reprocher. Les dénions tremblent devant lui comme s'il était le Fils du Créateur, et il l'endure! Il ne chasse donc plus les démons par sa propre présence, mais par l'autorité du Créateur.

Il s'enfonce dans la solitude. Le désert est comme la |168 résidence habituelle du Créateur. Il fallait que le Verbe se montrât en substance là où il était apparu autrefois enveloppé de nuages. Le lieu qui avait plu à la loi convenait à l'Evangile. Isaïe n'avait-il pas promis « que la solitude tressaillerait d'allégresse? »

Il répond à la foule qui cherchait à le retenir: « Il faut que j'évangélise le royaume de Dieu aux autres villes, » Avait-il déjà prêché quelque part son Dieu? Nulle part, j'imagine.

---- Mais il parlait des cités qui connaissaient un autre dieu.

----Je ne le crois pas non plus. S'il n'avait pas encore promulgué d'autre dieu; si ses auditeurs n'en connaissaient pas d'autre que le Dieu Créateur, il évangélisait donc le royaume de ce même Dieu qu'il savait être le seul connu de ceux qui l'écoutaient.

IX. Parmi tant du professions différentes, pourquoi s'arrêter à celle de pêcheur en prenant pour apôtres Simon et les fils de Zébédée? Ce n'était pas là une action indifférente» De là devaient sortir ces paroles adressées à Simon, effrayé de l'abondance de sa poche: « Ne crains pas; dès ce jour tu seras pêcheur d'hommes, » Par cette déclaration, il leur donnait à entendre que la prophétie avait eu son accomplissement, et qu'il était le même Dieu qui avait dit par la bouche d'Isaïe: « Voilà que j'enverrai une multitude de pêcheurs qui pécheront des hommes. » Enfin « abandonnant leurs barques, ils le suivirent, » parce qu'ils le reconnaissaient pour le Dieu qui commençait à exécuter ce qu'il avait annoncé. Mais, je me trompe; il choisit à dessein des bateliers, parce qu'il devait adopter le pilote Marcion pour apôtre.

Nous avons établi d'abord contre les Antithèses que la prétendue différence de la loi et de l'Evangile était d'un vain secours pour Marcion, puisque cette différence n'était rien moins que l'œuvre du Créateur, et qu'elle avait, été prédite dans la promesse d'une nouvelle loi, d'une nouvelle |169 prédication, d'un nouveau testament, Mais comme, par je ne sais quel misérable associé, digne du même anathème, il raisonne avec subtilité contre la guérison du lépreux de l'Evangile, il ne sera point hors de propos de le réfuter. Montrons-lui avant tout la puissance de la loi qui, sous la figure d'un lépreux dont il faut éviter le contact et que la prudence isole de la société humaine, défend de fréquenter ces hommes souillés de prévarications avec lesquels l'apôtre ne veut pas même que nous « prenions nos repas. » Car se mêler aux pécheurs, c'est, par une sorte de contagion, imprimer sur soi les stigmates de leurs péchés.

C'est pourquoi voulant attacher un sens plus relevé à la loi qui figurait les choses spirituelles sous l'enveloppa de la chair, et à ce titre» réédifiant plutôt qu'il ne détruisait des observances dont il révélait la sagesse, a le Seigneur toucha un lépreux, » contact capable de souiller l'homme, mais non la nature incorruptible d'un Dieu! Objectera-t-on contre mon Christ qu'il aurait dû respecter la loi et s'abstenir de toucher un malade, frappé d'une impureté légale? Mais ce contact ne devait pas le souiller. Je vais plus loin. Cette action convient à mon Dieu exclusivement, tandis qu'elle est en contradiction avec le lien. Je le démontre. Si ton Dieu a touché un homme immonde, pour insulter à une loi dont il était l'ennemi, et affronter une souillure qui était la conséquence de ce mépris, par quel côté, demanderai-je, un être imaginaire s'expose-t-il à une souillure? Un fantôme peut-il être souillé? Le fantôme, inaccessible à toute corruption, s'y dérobe donc non plus par les prérogatives d'une vertu divine, mais par le néant de son être? Alors il n'a pu paraître braver une souillure à laquelle il n'offrait point de prise, ni renverser la loi s'il échappait à la contagion comme fantôme et non comme puissance!

Qu'Elisée, prophète du Créateur, n'ait, parmi tant de lépreux Israélites, rendu la santé qu'à Naaman de Syrie, |170 c'est là une circonstance qui ne décide ni la différence du Christ, ni la prééminence de sa bonté pour avoir guéri, tout étranger qu'il était, un Israélite que son maître n'avait pu guérir. Sais-tu pourquoi le Syrien a été préféré? Il était le symbole des nations que défiguraient sept prévarications capitales, l'idolâtrie, le blasphème, l'homicide, l'adultère, la fornication, la calomnie et le vol, lèpres hideuses que mon Christ, flambeau de la terre, devait laver dans son sang. Aussi est-il ordonné au malade de se baigner sept fois dans le Jourdain, comme pour expier chacune de ces infamies. Ce nombre présageait en même temps la purification des jours de la semaine; car au Christ seul était réservée la force et la plénitude d'un bain unique, au Christ qui apportait à la terre une régénération ainsi qu'une parole abrégée.

----  « Elisée, réplique Marcion, à défaut de tout autre matière, employa l'eau du Jourdain, et par sept fois: mais mon christ n'eut besoin que de la parole et même d'un seul mot, pour guérir sur-le-champ le lépreux. »

---- Comme si je n'osais pas revendiquer la parole elle-même parmi les substances du Créateur! Comme si celui qui est venu le premier n'était pas le principal auteur de toutes choses! En vérité, c'est sans doute une chose incroyable que la force du Créateur guérisse par une parole une infirmité, lui qui par une parole a créé à l'instant tout ce vaste univers. Et à quel titre reconnaîtrai-je le Christ du Créateur, plutôt qu'à la puissance de sa parole?

----  « Il a agi autrement qu'Elisée; le maître est plus puissant que le serviteur; donc il est un Christ différent. »

Eh quoi! Marcion, établis-tu en principe que les serviteurs doivent s'élever à la sublimité du maître? Ne crains-tu pas de te couvrir de confusion, en niant que mon Dieu soit le Christ du Créateur, par la seule raison qu'il a surpassé en puissance le serviteur du Créateur, qui, comparé à la faiblesse d'Elisée, réclame la supériorité, si toutefois |171 il y a supériorité? En effet, la guérison est égale, quoique le procédé diffère. Qu'a fait de plus ton christ que mon Elisée? Il y a mieux. Quelle si grande merveille a opérée la parole de ton christ, que n'aient opérée aussi le fleuve du Créateur? Même conformité dans tout le reste. S'agit-il de mépriser la vaine gloire? il imposa silence au lépreux guéri. S'agit-il de maintenir la loi? il ordonna l'accomplissement des formalités prescrites: « Va, montre-toi au prêtre, et offre pour ta guérison ce que Moïse a recommandé. » Les symboles de la loi annoncés par les prophètes, il les conservait respectueusement jusque sous leurs images qui signifiaient que l'homme, naguère souillé de prévarications, niais bientôt purifié par la parole de Dieu, allait présenter à Dieu l'offrande de ses prières et de ses actions de grâces dans le temple de l'Eglise par Jésus-Christ prêtre catholique du Père céleste. Aussi ajoute-t-il: « Pour qu'il vous soit en témoignage, » témoignage sans doute « qu'il n'était pas venu détruire la loi, mais plutôt l'accomplir! » témoignage qu'il était bien le Messie dont il était dit: « Il portera nos maladies et nos infirmités. » Cette interprétation convenable et légitime, s'il en fut jamais, Marcion, adulateur, do son christ, cherche à l'étouffer sous le voile de sa mansuétude et de sa douceur.

----  « Il était bon, s'écrie-t-il; il savait de plus que tout malade délivré de sa lèpre se conformerait aux prescriptions de la loi: l'obéissance qu'il recommande n'a pas d'autre fondement. »

----  Mais quoi? a-t-il persisté dans sa bonté, c'est-à-dire dans la tolérance de la loi, oui ou non? S'il y persévère, jamais il ne sera le destructeur de la loi, jamais il ne passera pour le Christ d'un autre Dieu, puisque la destruction de la loi manque, seul argument auquel je puisse le faire reconnaître pour le Christ d'un autre Dieu. S'il a été infidèle à sa bonté en renversant clans la suite cette même loi, il a donc plus tard rendu un faux témoignage à l'égard des prêtres, lors de la guérison du lépreux. Il s'est dépouillé |172 de sa bonté en détruisant la loi. Il est méchant quand il la détruit, s'il est bon quand il la respecte. Mais non; en autorisant l'obéissance à la loi, il a confirmé la bonté de cette même loi: on ne permet pas la soumission à ce qui est mal. Donc il est méchant, d'une part s'il a légitimé l'obéissance à une loi mauvaise, plus méchant encore de l'autre, s'il a ruiné une loi qui était bonne.

De même, si, averti par sa prescience que tout malade délivré de sa lèpre offrirait de lui-même un présent, il le lui recommande néanmoins, il aurait pu se dispenser d'enjoindre ce qui devait s'accomplir de soi-même. Inutilement donc il descend pour anéantir la loi, puisqu'il cède aux observateurs de la loi. Il y a mieux. Il connaissait leurs tendances; raison de plus de les détourner de cette soumission, si son avènement n'avait pas d'autre but. Pourquoi ne pas garder le silence, afin que l'homme obéît à la loi de son plein gré? Alors il pourrait jusqu'à un certain point excuser son indulgence. Mais non; il ajoute à son autorité le poids de son témoignage. Quelle était la valeur de ce témoignage, sinon le respect de la loi? Au reste, peu importe à quel titre il confirma la loi, bonté, superfluité, ou versatilité, pourvu, Marcion, que je te contraigne à lâcher pied. Voilà qu'il ordonne d'accomplir la loi. Quels que soient ses motifs, toujours est-il qu'il a pu les faire précéder de cette déclaration: « Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l'accomplir, » Qu'as-tu donc gagné à effacer d'une main dans l'Evangile ce que tu gardes de l'autre? Tu confesses qu'il a fait par bonté ce que tu ne veux pas qu'il ait dit. Il est donc constaté qu'il l'a dit, puisqu'il l'a fait, Tu as donc mieux réussi à supprimer de l'Evangile la. parole du Seigneur, qu'à nous confondre nous autres.

X. Un paralytique est guéri également en pleine assemblée, sous les yeux du peuple. « Le peuple, dit Isaïe, reconnaîtra la gloire du Seigneur et la grandeur de Dieu. » Quelle grandeur, quelle gloire? « Fortifiez-vous, mains languissantes; affermissez-vous, genoux tremblants. » |173 

Voilà bien la paralysie caractérisée. « Fortifiez-vous, et ne craignez pas! » Fortifiez-vous n'est pas une réitération oiseuse. Il n'ajoute pas non plus sans dessein: « Ne craignez pas! » parce qu'avec le rétablissement des membres infirmes, il promet le renouvellement des forces: « Lève-toi, emporte ton lit, » et avec lui la vigueur de l'ame nécessaire pour ne pas craindre ceux qui disaient: « Qui peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul? » Là, par conséquent, lu as sous les yeux et l'accomplissement d'une prophétie qui annonçait une guérison spéciale, et l'accomplissement des circonstances qui la suivirent. Reconnais aussi dans le même prophète le Dieu qui pardonne les péchés. « Il remettra les péchés » d'une multitude de criminels, et il s'est chargé de nos prévarications. »

Au premier chapitre, il avait dit, au nom du Seigneur lui-même: « Si vos péchés sont aussi rouges que le vermillon, je les blanchirai à l'égal de la neige: s'ils sont semblables à l'écarlate, je les rendrai plus blancs que la toison la plus blanche. » Le vermillon, pour désigner le sang des prophètes. L'écarlate, pour désigner celui du Seigneur, comme plus illustre. Ecoute encore Michée, sur la même matière: « Qui est semblable à vous, ô Dieu qui ôtez l'iniquité, et qui oubliez les péchés du reste de votre héritage? Le Seigneur n'enverra plus désormais sa fureur, parce qu'il veut la miséricorde. Il reviendra, et il aura pitié de nous. Il déposera nos iniquités, et il précipitera tous nos péchés au fond de l'abîme. »

Supposons même que rien de semblable n'eût été prédit pour le Christ, le Créateur me fournira encore des exemples de bonté qui me promettent dans le Fils des affections héréditaires. Je vois les Ninivites obtenant la rémission de leurs crimes, du Créateur, pour ne pas dire du Christ lui-même qui, dès l'origine, agit au nom de son Père. Je lis encore que le prophète Nathan rassure par ces mots David, qui reconnaissait humblement sa prévarication contre Urie: « Le Seigneur a transféré ton péché: tu ne |174 mourras point. » Plus loin, le roi Achab, époux de Jézabel, Achab, coupable d'idolâtrie et du sang de Naboth, mérite son pardon par son repentir. Ailleurs, Jonathas, fils de Saùl, efface par la prière la transgression de la loi du jeûne. Que dirai-je du peuple lui-même, tant de fois rétabli par le pardon de ses impiétés? Par qui? par ce Dieu qui «préfère la miséricorde au sacrifice, et le repentir du pécheur à sa mort. » Il te faut donc nier d'abord que le Créateur ait jamais remis les péchés; tu démontreras en second lieu qu'il n'a jamais rien prédit de pareil au sujet du Christ; et alors il demeurera établi que la bonté est nouvelle dans ce Christ nouveau, quand tu auras prouvé que son indulgence n'a rien de commun avec celle du Créateur, et n'a pas été annoncée par lui. Mais la rémission des péchés va-t-elle sans le droit de les retenir? Peut-on absoudre sans avoir aussi le pouvoir de condamner? Enfin, le pardon convient-il à qui n'a, été offensé par aucun crime? Questions résolues ailleurs: nous aimons mieux les rappeler qu'y revenir.

Quant au titre de Fils de l'homme, nous avons là une double prescription à t'opposer. D'abord, le Christ n'a pu mentir, ni se déclarer fils de l'homme s'il ne l'était pas en réalité. En second lieu, on ne peut être fils de l'homme à moins d'être né de l'homme, soit par le père, soit par la mère; et, par conséquent, force nous sera de discuter de quel homme, si c'est d'un père ou d'une mère qu'il doit être reconnu le fils. S'il est fils de Dieu le Père, il n'a donc point de père charnel. S'il n'a point de père charnel, reste à examiner s'il n'est pas homme du côté de sa mère; s'il en est ainsi, évidemment sa mère est vierge. En effet, vous ne pouvez d'une part refuser au fils un homme pour père, et supposer à la mère un homme pour époux. Or, la femme qui n'a pas d'époux est vierge. Que cette mère ne soit pas une vierge, elle a donc deux époux à la fois, un dieu et un homme. Pour qu'elle ne soit pas vierge, il faut un homme; mais avec |175 un homme, elle donnera deux pères à celui qui sera tout ensemble fils de Dieu et de l'homme. Alors, nous tombons dans les naissances fabuleuses de Castor et d'Hercule. Si nous savons distinguer la double nature de Jésus-Christ, c'est-à-dire si, par sa mère, il est fils de l'homme, lui qui ne l'est pas par son père; s'il est fils d'une vierge, du moment qu'il n'a pas de père charnel, voilà bien le Christ du prophète Isaïe. « Une vierge concevra et enfantera, » dit-il.

Sur quel fondement admets-tu le fils de l'homme? J'ai beau regarder autour de moi, Marcion, je ne saurais me l'expliquer. Lui donnes-tu pour père un homme? Tu nies qu'il soit fils de Dieu. Est-il fils de Dieu et de l'homme? Tu fais de ton christ l'Hercule de la fable. S'il n'y a que sa mère qui soit créature humaine, tu reconnais mon rédempteur. S'il n'est pas plus fils de l'homme par son père que par mère, il a donc nécessairement menti en se proclamant ce qu'il n'était pas. Tu n'as qu'une voie pour sortir de ce défilé: ou affirmer avec Valentin, à l'occasion de son Eon primitif, que le père de ton christ est dieu et homme tout à la fois; ou nier que cette vierge-mère soit une créature humaine: blasphème devant lequel a reculé l'audace de Valentin lui-même. Mais, si je te montre le Christ appelé du nom de Fils de l'homme dans Daniel, en faudra-t-il davantage pour démontrer qu'il est le Christ des prophètes? Quand il prend le titre réservé par les bouches inspirées au messie du Créateur, il a voulu sans doute que la terre le reconnût pour celui auquel était destiné ce titre. La communauté des noms peut paraître une espèce de domaine public. Toutefois, nous avons fourni la preuve que les deux messies n'ont pas dû s'appeler Christ et Jésus, à cause de la différence qui les sépare.

Quant à cette appellation de Fils de l'homme, qui tient à une circonstance particulière, il est bien difficile de la faire cadrer avec la communauté des noms, En effet, elle devient une propriété incommunicable, surtout quand les |176 accidents qui la motivent ne se rencontrent pas ailleurs. Né de l'homme, le christ de Marcion apporterait des droits à ce titre, et il y aurait deux fils de l'homme, comme on fait deux Jésus et deux Christ? Ce titre étant l'apanage distinctif de qui peut le justifier, l'appliquer à un autre chez qui se rencontre communauté de noms sans communauté de droits, c'est me rendre suspecte aussitôt la communauté des noms dans l'étranger auquel on attribue, sans motif, la communauté de cette désignation. Alors, par voie de conséquence, je prendrai pour le seul et même personnage celui qui a des droits au nom aussi bien qu'au titre, tandis que je répudie, le compétiteur qui ne porte pas ce titre, faute de motifs pour le porter. Or, ils ne conviennent l'un et Vautre à personne mieux qu'à celui qui, le premier, obtint le nom de Christ et de l'homme; et celui-là, c'est le Jésus du Créateur.

Le voilà ce Fils de l'homme que le roi de Babylone aperçut quatrième dans la fournaise ardente, à côté de ses martyrs! Le voilà bien ce Fils de l'homme qui se révèle sous ce titre à Daniel, et « s'avance sur les nuées du ciel, pour juger toutes les générations, » comme l'annonce l'Ecriture. Il suffirait de ce témoignage sur l'authenticité de cette désignation prophétique, si l'interprétation du Seigneur lui-même ne m'en fournissait un plus décisif encore. Les Juifs, ne voyant en lui qu'un homme, bien loin d'être assurés de sa divinité, puisqu'ils ignoraient jusqu'à sa divine filiation, répétaient entre eux, et avec justice, que l'homme ne pouvait remettre les péchés, et qu'à Dieu seul appartenait ce privilège. Il connaissait leurs plus secrètes pensées. Réfutera-t-il leur opinion sur l'homme? « Le Fils de l'homme, leur répond-il, a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés.» Pourquoi cette déclaration, sinon pour les convaincre par cette désignation de Fils de l'homme, consignée dans le livre de Daniel, qu'il était Dieu et homme tout ensemble celui qui remettait les péches; que ce seul Fils de l'homme mentionné dans la |177 prophétie avait été investi du pouvoir de juger et par conséquent de délier les péchés. Le droit de juger ne va pas sans le droit d'absoudre. Il voulait que, cette pierre de scandale une fois écartée par le souvenir des Ecritures, ils le reconnussent plus facilement pour le Fils de l'homme, quand il remettait les péchés.

Enfin, nulle part il ne s'était déclaré Fils de l'homme avant cette circonstance où il remit les péchés pour la première fois, c'est-à-dire où il exerça les fonctions de juge en prononçant une absolution. En outre, quelle que soit la réplique de nos adversaires, remarquez-le, elle ira infailliblement aboutir à l'une de ces extravagances. Ou le tenir pour le Fils de l'homme s'ils ne veulent pas en faire un imposteur, ou nier qu'il soit fils d'une créature humaine, de peur d'être contraints d'avouer qu'il est né d'une vierge. Que si l'autorité divine, la nature des choses, le bon sens repoussent les rêves de l'hérésie, l'occasion est venue d'interpeller ici, d'un seul mot, le fantôme de Marcion. S'il est né de l'homme, fils de l'homme, il a un corps sorti d'un corps, il serait plus facile de rencontrer un être humain sans cœur et sans cervelle, un second Marcion, qu'un corps semblable à celui de son christ. Le cœur et la cervelle d'un habitant du Pont! Voyez ce que c'est.

XI. « Le Seigneur appelle à lui un publicain. Donc il est l'ennemi de la loi, puisqu'il choisit pour apôtre un étranger, un profane dans le langage du judaïsme. » Ainsi raisonne le sectaire.

---- Il oublie apparemment que Pierre était un serviteur de la loi, et que, non content de l'élever à l'apostolat, le Seigneur lui rendit le témoignage « qu'il avait été éclairé par le Père lui-même sur la connaissance du Fils. » Nulle part il n'avait vu le Christ signalé comme la lumière, l'espérance et l'attente des nations. Il y a mieux. Il affirma que les Juifs étaient son peuple de prédilection par ce proverbe: « Le médecin n'est pas pour ceux qui se portent bien, mais pour les malades. » En effet, si par malades |178 il a entendu les hommes du paganisme et les publicains qu'il appelait à lui, nier que le médecin fût nécessaire aux Juifs, n'était-ce pas avouer qu'ils avaient la santé? A considérer ainsi les choses, il a eu tort de descendre pour remédier à des infirmités imaginaires, et abolir une loi sous le régime de laquelle florissait la santé, et où il. n'y avait pas besoin de guérison. Mais à qui persuadera-t-on que le Christ se soit comparé à nu médecin, sans réaliser la similitude? Si personne ne propose le médecin à qui possède la santé, bien moins encore le proposons-nous à des individus qui nous sont aussi étrangers que l'homme semble l'être au dieu de Marcion, ayant son créateur à lui, son protecteur à lui, et ne pouvant attendre que du Très-Haut le Christ pour médecin. Cette comparaison à elle seule établissait d'avance que si le médecin a été envoyé aux malades, il ne l'a été que par le maître de ces mêmes malades.

Mais d'où Jean est-il venu au milieu des hommes? C'est un Christ soudain, c'est un précurseur soudain. Ainsi apparaissent dans le système de Marcion toutes les choses qui, du côte du Créateur, ont leur développement progressif et complet. Nous répondrons ailleurs à chacune des allégations présentes. Attachons-nous ici à un seul point; démontrons l'exacte concordance de Jean avec le Christ, et du Christ avec Jean, prophète du Créateur, puisque le Christ est le messie du Créateur. Que l'hérétique rougisse donc! il aura supprimé sans profil la marche du précurseur. Que Jean, celle voix du désert, comme l'appelle Isaïe, n'eût pas préparé les sentiers du Seigneur par la promulgation et l'éloge de la pénitence; qu'il n'eût pas au nombre de ses néophytes baptisé le Seigneur lui-même; enfin qu'il n'eût pas été l'avant-coureur de l'Homme-Dieu, eût-on comparé les disciples du Christ, qui buvaient et mangeaient, avec ceux de Jean, dont la vie se consumait dans le jeune et la prière? Du moment que l'on suppose quelque différence entre le Christ et Jean, entre les |179 disciples de l'un et, les disciples de l'autre, la comparaison dans la bouche des Juifs n'a plus ni rectitude ni application. Car personne ne s'étonnerait ou ne se mettrait à la torture en voyant les prédications rivales de deux divinités ennemies, en désaccord sur la discipline, quand au point de départ elles diffèrent sur les auteurs de la loi. Tant il est vrai que le Christ est lié à Jean, comme Jean est lié an Christ, tous deux les délégués du Créateur, tous deux prédicateurs et maîtres sous l'œil de la loi et des prophètes!

Allons plus loin! le Christ se fût hâté d'attribuer à un dieu étranger la manière de vivre de Jean. Il eût répondu pour la justification de ses propres disciples, qu'initiés à une divinité différente et contraire, il n'était pas étonnant qu'ils marchassent dans des voies opposées. Au lieu de cela, que fait-il? «Les fils de l'époux pouvaient-ils jeûner pendant que l'époux était avec eux? » répond-il humblement à ceux qui l'interrogeaient; « mais les jours viendront où l'époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront. » Loin de chercher à défendre ses disciples, il semble plutôt les excuser, comme si le blâme n'était pas sans fondement. Loin de répudier la discipline de Jean, il y souscrit; bonne pour l'époque, bonne encore après lui. Il l'eût repoussée avec dédain, il eût prêté assistance à qui la combattait, si les préceptes qu'il trouva en vigueur n'avaient été les siens.

« Pendant que l'époux est avec eux; » à ce litre consigné dans le roi prophète, je reconnais encore mon Christ. « Il est semblable à un nouvel époux qui sort du lit nuptial, s'écrie David. Il part des extrémités de l'aurore, et il s'abaisse aux bornes du couchant. » C'est lui encore qui, dans l'exaltation de sa joie, parle ainsi à son père par la bouche d'Isaïe. « Je me réjouirai dans le Seigneur, mon ame sera ravie d'allégresse; mon Dieu m'a. paré des vêtements du salut. Il m'a entouré dos ornements de la justice, comme l'époux embelli par sa couronne, comme l'épouse brillante de pierreries. » Ils |180 seront pour toi le « vêtement dont se pare la nouvelle épouse.» Le Christ, par la bouche de Salomon, appelle encore à lui cette épouse dans la vocation des Gentils. En effet, lu as lu: « Descendez, ô mon épouse, des sommets du Liban! » Il avait raison; du Liban, car le nom de cette montagne signifie encens chez les Grecs: mon Sauveur se fiançait une Eglise avec les dépouilles de l'idolâtrie. Dis, maintenant, ô Marcion! que tu n'es pas le plus insensé des hommes! Voilà que lu attaques la loi même de ton Dieu. Il ne veut pas d'union conjugale; les nœuds du mariage, il les brise; son baptême n'est que pour le célibat ou la virginité: la mort ou le divorce est le seul droit à cette faveur. Et le christ d'un pareil dieu, ton inconséquence me le convertit en époux. Va, un pareil titre appartient exclusivement « à qui unit autrefois l'homme et la femme, et non à qui les sépare. » Ton erreur n'est pas moins grossière au sujet de cette déclaration où le Seigneur semble distinguer le passé d'avec le nouveau. Le vin nouveau de ton délire fermente dans de vieilles outres. Tu as cousu à l'Evangile qui avait la priorité sur le tien le lambeau de la nouveauté hérétique. Parle, Marcion! En quoi mon Créateur a-t-il fait preuve de versatilité et d'inconstance?

----  «Préparez la terre nouvelle,» nous dit-il par Jérémie! N'est-ce pas là nous détourner du passé? «Le passé n'est plus. Voilà que je crée toutes choses nouvelles, nous dit-il par Isaïe! » N'est-ce pas là nous appeler à un régime nouveau?

---- Nous avons démontré précédemment que l'économie de la loi ancienne, disposée autrefois par le Créateur, était accomplie et développée par son Christ, toujours sous l'autorité d'un seul et même Dieu auquel appartient ce qui est antique et nouveau. Car « on ne confie pas le vin nouveau à de vieilles outres, » à moins d'avoir de vieilles outres. « On ne coud point à un vêtement usé un lambeau neuf, » à moins d'avoir un vêtement usé. |181 

Enfin, on ne met point la main à une œuvre qu'il faut entreprendre, à moins d'avoir les matériaux nécessaires. J'en conclus que si le but de sa comparaison était de montrer qu'il séparait l'Evangile de la loi ancienne, il affirmait que l'ancien Testament était à lui, et qu'il ne devait pas être flétri du titre d'étranger. Entre-t-on en communauté avec son ennemi pour le plaisir de rompre ensuite? Qui dit séparation, dit union précédente; ainsi les deux lois qu'il séparait n'en formaient qu'une avant cette époque, comme elles n'en eussent formé qu'une s'il ne les avait pas séparées. Séparation, oui sans doute, mais nous ne l'admettons qu'à titre de réforme, d'augmentation, de perfectionnement, comme le fruit sort de la semence dont il est le produit. Ainsi l'Evangile se sépare de la loi en sortant de la loi; autre, mais non étranger; différent, mais non contraire.

Le langage du Christ n'a pas non plus une forme nouvelle. Il propose des paraboles! il répond à des difficultés! Ecoute le Psaume soixante-dix-septième qui l'avait prédit: « Je le parlerai en paraboles, c'est-à-dire par des comparaisons; je te montrerai en figure les choses cachées. » C'est-à-dire j'éclaircirai certaines questions. Si tu avais à prouver qu'un individu appartient à une autre nation, quel serait ton argument? La langue qu'il parle.

XII. Je dis d'abord un mot du sabbat, pour bien asseoir la question à l'égard de notre Christ, ce qui n'aurait pas lieu si le Dieu qu'il annonce « n'était le maître du sabbat. » On ne demanderait pas pourquoi il abolit le sabbat, s'il était venu pour l'abolir. Or l'abolir était un devoir, s'il tenait sa mission d'un Dieu étranger, et personne n'eût témoigné de surprise en le voyant fidèle à sa mission. Ils s'étonnaient donc parce que prêcher le Dieu Créateur et porter atteinte à ses solennités, leur paraissait contradictoire. Et ici, afin de ne pas nous répéter chaque fois que l'adversaire appuie ses objections sur quelque |182 nouvelle réforme du Christ, mettons en tête de la question un point capital, et posons ce principe: chaque institution nouvelle souleva une discussion, parce que jusqu'à ce jour rien n'avait encore été ni publié, ni discuté sur une divinité nouvelle. Conséquemment, on ne saurait arguer de la nouveauté des institutions que le Christ promulguait une divinité étrangère, puisque cette nouveauté elle-même, signalée long-temps d'avance par le Créateur, cesse de surprendre dans le Christ. Il eût donc fallu préalablement exposer au grand jour la Divinité, pour introduire sa doctrine à la suite, parce que c'est le Dieu qui accrédite la doctrine, et non la doctrine qui accrédite le dieu; à moins que Marcion, au lieu de connaître par la voie du Maître ses Ecritures où tout est perverti, n'ait connu le Maître par la voie des Ecritures.

Cela établi, je continue. Le Christ renverse le sabbat, dites-vous! Il ne fait que marcher sur les traces du Créateur. En effet, quand il lit porter pendant sept jours l'arche d'alliance autour des remparts assiégés de Jéricho, il viola aussi le sabbat, comme le pensent ceux qui attribuent au Christ la même infraction, ignorant que ni le Christ, ni le Créateur, n'ont manqué à la loi du sabbat, ainsi que nous allons bientôt le leur enseigner. Toutefois le sabbat reçut alors de Josué une sorte d'atteinte, parce que Josué était le symbole du Christ, tout ennemi qu'il fût du jour solennel des Juifs, comme s'il n'eût pas été le Christ de cette nation. La haine du sabbat! Je reconnais encore à cette aversion prononcée le Christ du Créateur, qui dit par l'organe d'Isaïe: « Mon ame hait vos néoménies et vos sabbats. » Quel que soit le sens de cet anathème, répondons à une vive attaque par une vive apologie. J'en viens à la matière même sur laquelle porte la transgression. Les disciples étaient pressés par la faim. Ils avaient cueilli des épis le jour du sabbat, les avaient broyés dans leurs mains, et avaient profané la solennité du jour en préparant leur nourriture. Le Christ les |183 excuse; les pharisiens crient à l'infraction du sabbat. Marcion prend occasion de leurs attaques pour calomnier le livre et l'intention. Mais la vérité de mon Seigneur vient à mon secours. Je puis répondre avec les arguments de nos Ecritures, et justifier le Christ par l'exemple de David, qui entra dans le temple le jour du sabbat, et brisa sans scrupule les pains de proposition pour s'en nourrir lui et les siens.

Le saint roi n'avait pas oublié ce privilège, ou plutôt cette dispense du jeûne datait du jour même de l'institution du sabbat. En effet, quoique le Créateur eût défendu de recueillir la manne pour deux jours, il leva cette interdiction pour la veille du sabbat, afin que la nourriture préparée le jour précédent délivrât du jeûne la fête du lendemain. Le Seigneur a donc eu raison de se régler sur le même principe dans la violation du sabbat, puisqu'on veut employer ce mot. Il a bien fait d'imiter la condescendance du Créateur en laissant au sabbat son privilège et sa dispense de jeune. En deux mots, c'eût été se mettre en révolte contre le sabbat, que dis-je? attenter au Créateur lui-même, que de prescrire à ses disciples un jeûne qui contrariait et l'esprit des Ecritures et la volonté du Créateur. Mais, parce qu'au lieu de détendre avec fermeté ses disciples, il les excuse timidement; parce qu'il fait intervenir la nécessité humaine comme une suppliante; parce qu'il conserve au sabbat sa glorieuse prérogative, moins pour ne pas en contrister les observateurs que pour s'y soumettre; parce que la faute et la justification de David et de ses compagnons, il la met au même niveau que la faute et la justification de ses disciples; parce qu'il souscrit à l'indulgence du Créateur; parce qu'enfin il est miséricordieux à l'exemple de son Père, sont-ce là des raisons pour qu'il soit étranger au Créateur?

Alors les Pharisiens observent s'il guérira, le malade le jour du sabbat, sans doute pour l'accuser d'anéantir le |184 sabbat, et non de prêcher un dieu nouveau. Je pourrais n'opposer partout que cette réponse unique: il n'avait jamais été proclamé d'autre christ. Mais les Pharisiens se trompaient grossièrement en ne remarquant pas que la loi du sabbat, conditionnelle dans ses prohibitions, distinguait la nature des travaux lorsqu'elle dit: « Tu ne feras dans ce jour aucune des œuvres qui sont les tiennes. » Cette restriction, les tiennes, déclarait œuvres humaines celles qui se rattachent à nos professions, ou à nos emplois de la terre, et non au service de la Divinité; or, rendre la vie ou la conserver n'est pas dans les attributions de l'homme: à Dieu seul appartient ce pouvoir. De même encore au Lévitique: « Tu ne feras aucune œuvre en ce jour, » aucune, si ce n'est tout ce qui concerne l'ame et la délivrance de l'ame, parce que dans l'œuvre de Dieu destinée au salut d'une ame, un homme peut être instrument, mais Dieu seul agit. Ainsi devait-il arriver pour le Christ, Dieu et homme tout à la fois. Voulant donc initier les murmurateurs au sens de la loi par le rétablissement de la main desséchée, « Est-il permis de bien faire ou de mal faire le jour du sabbat? » leur demande-t-il; « de sauver une ame ou de la perdre? » Espèce de préambule pour les avertir qu'il allait travailler au salut d'une ame! instruction par laquelle il leur rappelait que les œuvres, interdites par la loi du sabbat, c'étaient les œuvres de l'homme, et les œuvres recommandées, celles de Dieu, et tout ce qui intéresse les âmes.

Il est appelé « le maître du sabbat » parce qu'il le défendait comme sa propriété. L'eût-il anéanti? il en avait le droit. Connais-tu un plus légitime seigneur que le fondateur d'une institution? Mais tout maître qu'il était, il le respecta, afin de prouver que le Créateur ne l'avait pas détruit en faisant porter l'arche d'alliance autour de Jéricho. Encore une fois, c'était une œuvre divine recommandée par Dieu lui-même, et destinée à préserver les |185 âmes de ses serviteurs contre les hasards de la guerre.

Qu'il ait témoigné quelque part son aversion pour les sabbats, d'accord. Mais ce mot, vos sabbats, indiquait suffisamment qu'il ne s'agissait point de ses propres sabbats, mais des sabbats de l'homme, célébrés sans la crainte de Dieu par un peuple chargé de prévarications, « qui n'aimait Dieu que du bout des lèvres, et non du fond du cœur. » Telles n'étaient point ses solennités à lui, solennités d'accord avec sa loi, « légitimes, pleines de délices, » et inviolables, comme il le déclare par le même prophète.

Ainsi le Christ n'a pas profane le sabbat. Il en a conservé la loi, et quand il soutenait d'un peu de nourriture la vie de ses disciples qui avaient faim, et quand il rétablissait la main séchée du malade, répétant par ses actions non moins que par ses paroles: « Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l'accomplir. » Marcion ne lui a pas fermé la bouche par ce mol. Il a réellement accompli la loi, en interprétant l'esprit de la loi, en éclairant les hommes sur la nature de ses prohibitions, en exécutant ce qu'elle permet, en consacrant par sa bienfaisance un jour déjà sanctifié par la bénédiction du Père dès l'origine du monde. Il répandait dans ce jour les grâces divines que son ennemi n'eût pas manqué d'accorder à des jours différents, de peur de relever l'excellence du sabbat du Créateur, et de restituer à cette solennité les œuvres qu'elle réclamait. Si c'est également à pareil jour que le prophète Elisée rendit à la vie le fils de la Sunamite, tu reconnais donc, ô Pharisien, et toi aussi, Marcion, que le Créateur exerçait anciennement la bienfaisance, délivrait une ame et la sauvait de la mort le jour du sabbat. Ainsi mon Christ n'a rien fait de nouveau, rien que d'après l'exemple, la douceur, la compassion et la prédiction du Créateur; car il accomplit encore ici une prophétie qui regardait une guérison spéciale: « Mains tremblantes, vous vous êtes fortifiées, comme tout à l'heure les genoux débiles » du paralytique. |186 

XIII. « Qu'il évangélise Sion, et annonce à Jérusalem la paix, et avec elle tous les biens, qu'il gravisse la montagne, qu'il y passe la nuit en prières; » rien de mieux constaté. C'est encore avec son Père céleste qu'il s'entretient. Parcours donc les prophètes, et reconnais l'économie divine tout entière. « Montez sur le sommet de la montagne, vous qui évangélisez Sion, s'écrie Isaïe! Elevez votre voix avec force, vous qui apportez la bonne nouvelle à Jérusalem! » L'historien sacré a consigné jusqu'à l'admiration pour la vigueur du langage: « Et ils étaient dans l'admiration de sa doctrine; car il parlait avec force et autorité. » Et ailleurs: « En ce jour, mon peuple connaîtra mon nom. » Quel nom? si ce n'est celui du Christ? « Moi qui ai parlé, me voici. » En effet, c'était le Verbe, Fils de Dieu, qui inspirait les prophètes. « Me voici sur les montagnes, à l'heure assignée, annonçant l'Evangile de la paix, annonçant les biens. » Même langage dans Nahum, l'un des douze petits prophètes. «Qu'ils sont rapides sur les montagnes les pieds de celui qui évangélise la paix! » La prière qu'il élève la nuit vers son Père avait sa prophétie non moins évidente dans le Psalmiste: « Mon Dieu, je vous invoque durant le jour, et vous ne m'écoutez pas; je crie vers vous au milieu de la nuit, et mes cris n'ont pas été inutiles. » Les paroles et le lieu se retrouvent encore ailleurs: « J'ai crié vers le Seigneur, et il m'a exaucé du haut de sa montagne sainte. » Réalité du nom, promulgation de l'Evangile, lieu de l'événement, montagne, heure de la prière, nuit, son de la voix, annonce de la paix, tout est là, c'est-à-dire le Christ des prophètes tout entier.

----  « Mais pourquoi douze apôtres, au lieu de tout autre nombre? »

---- En vérité, je pourrais, à ce seul trait, reconnaître mon Christ annoncé non-seulement par les prophètes, mais par les symboles de la loi. L'Ancien Testament du Créateur m'offre plus d'une figure de ce nombre; « les |187 douze fontaines d'Elim; les douze pierres précieuses qui brillent sur le vêtement sacerdotal d'Aaron; les douze pierres choisies dans le Jourdain par Josué, et dressées en forme d'arche sainte. » J'y vois autant de ligures du nombre sacré des apôtres. Fleuves féconds, ils devaient arroser de leurs eaux bienfaisantes un sol autrefois aride, et apporter la vie parmi les nations, où s'était éteinte la connaissance de Dieu, selon le langage d'Isaïe: « Je ferai couler des fleuves dans une terre desséchée. » Pierres étincelantes, ils devaient éclairer de leurs rayons le vêtement sacré de l'Eglise qu'a revêtu Jésus-Christ, pontife éternel du Père, Colonnes fondamentales, cimentées dans la foi, ils étaient ces roches immobiles arrachées par le véritable Josué aux eaux du Jourdain, et placées dans le sanctuaire de son alliance. Le christ de Marcion justifiera-t-il jamais ce nombre par quelque chose de pareil? Le sien ne fait rien que le mien ne fasse pour accomplir ces symboles. Il est juste de reporter l'événement à qui peut eu montrer les préparatifs éloignés. Mon rédempteur convertit le nom de Simon en celui de Pierre, parce que le Créateur avait réformé, avant lui, les noms d'Abraham, de Sara et d'Osée, en appelant celui-ci Josué ou Jésus, en allongeant d'une syllabe les noms des deux autres. Mais pourquoi Pierre? Afin que des matières solides et compactes exprimassent par leur nom l'énergie de sa foi, ou, si l'on aime mieux, parce que l'Ecriture représente Jésus lui-même, tantôt comme « la pierre angulaire, tantôt comme la pierre d'achoppement et de scandale. » Je ne m'étends pas davantage. Communiquer au plus cher de ses disciples un nom qu'il tirait de ses propres symboles, valait mieux peut-être que de lui imposer un nom d'emprunt.

---- « Une grande multitude, venue de la Judée, de Tyr, de Sidon et des contrées maritimes, se presse autour de lui. »

Le Psaume l'annonçait: « Et voilà que les étrangers, les habitants de Tyr et de l'Ethiopie vont renaître dans |188 tes murs. O Sion! ô mère! dira l'homme, et l'homme est né dans son sein; parce que l' homme-Dieu y a pris naissance, et que la volonté elle-même du Très-Haut l'a fondée. » N'était-ce pas nous apprendre que les Gentils étaient venus à lui, parce qu'il était né homme-Dieu pour bâtir une Eglise d'après la volonté de son Père, et avec la multitude des Gentils? Ecoutons encore Isaïe: « Voilà que les peuples, appelés par le Seigneur, accourent, ceux-ci du septentrion, ceux-là du midi, d'autres des rivages de la mer et de la terre des Perses. » Le prophète revient à cette merveille: « Lève les yeux, et regarde autour de toi; car les peuples rassemblés s'avancent à ta rencontre. À l'aspect de ces étrangers et de ces inconnus, poursuit-il, tu diras dans ton cœur: Qui m'a engendre ces enfants? qui me les a nourris? d'où me sont-ils venus? »

Et ce christ ne serait pas le Christ les prophètes? Quel sera donc le christ des Marcionites, en dépit de leurs dogmes monstrueux, si leur christ n'est pas celui des prophètes?

XIV. J'arrive maintenant à ses maximes ordinaires, par lesquelles il exprime la vérité de sa doctrine, espèce d'édit qu'il rend comme étant le Christ, si je puis ainsi parler: « Bienheureux vous qui mendiez (car le mot, grec exige cette traduction), parce que le royaume de Dieu est à vous! » Je l'entends commencer par des bénédictions. A ce trait unique, je le reconnaîtrais pour le Fils de ce même Créateur qui, consacrant les éléments à mesure qu'il les produisait, n'avait d'autre parole que la bénédiction. « Mon cœur ne contient plus la parole heureuse, » s'écrie-t-il. Telle sera la parole de bénédiction qui ouvre le nouveau Testament à l'exemple de l'ancien. M'étonnerai-je que le Fils du Créateur, qui en avait les miséricordieuses entrailles, débute par des mois semblables, toujours l'ami, le consolateur, le protecteur, le vengeur du mendiant, du pauvre, de l'opprimé, de la veuve et de l'orphelin: de |189 sorte qu'à cette bonté si compatissante et toute particulière du Christ, on reconnaît un ruisseau qui jaillit des sources du Sauveur? Dans la foule des maximes qui attestent sa miséricorde, laquelle choisir de préférence? je l'ignore. Dans ce champ immense ouvert devant moi, forêt, prairie, verger, il faut prendre tout ce qui se présente.

Il crie par la bouche du Psalmiste: « Jugez pour le pauvre et pour le pupille; justifiez le faible et le pauvre; arrachez le pauvre et l'indigent de la main du pécheur. » Même langage au Psaume 71: « Il jugera les pauvres d'entre le peuple; il sauvera les fils du pauvre; il brisera l'oppresseur. » Les paroles suivantes désignent le Christ: « Toutes les nations lui seront assujetties. » Quoique David ait aussi défendu l'opprimé, ou secouru les nécessiteux, il faut se garder d'appliquer ces paroles à David qui ne régna que sur la nation juive: « Parce qu'il arrachera le pauvre des mains du puissant, ce pauvre qui n'avait point de secours; il sera bon au pauvre et à l'indigent; il sauvera les aines des pauvres; il les délivrera de l'usure et des violences, leur nom sera précieux devant lui. Que les impies soient précipités dans les enfers! Périssent toutes les nations qui ont abandonné Dieu! Le pauvre ne sera pas en oubli à jamais: l'attente de l'opprimé ne sera pas trompée pour toujours. ---- Qui est semblable à Dieu notre Seigneur? Il habite aux lieux les plus élevés, et ses regards s'abaissent sur le ciel et la terre. Il relève le pauvre de la poussière, et l'indigent de son fumier, pour le faire asseoir entre les princes, entre les princes de son peuple, » c'est-à-dire dans son royaume céleste.

De même précédemment, au livre des Rois, Anne, mère de Samuel, saisie de l'esprit prophétique, avait rendu gloire à Dieu en ces termes: « Il fait sortir de la poussière l'indigent et le pauvre de son fumier, afin qu'il soit assis parmi les princes du peuple, » c'est-à-dire dans son royaume céleste, « et qu'il occupe un trône de gloire, » c'est-à-dire un palais. Mais comme il |190 déchaîne sa colère, par la bouche d'Isaïe, sur les oppresseurs du pauvre! « Vous avez ravagé ma vigne, et la dépouille du pauvre est. dans vos riches demeures. Pourquoi avez-vous écrasé mon peuple, et foulé la tête du pauvre. connue sous le pressoir? 

---- Malheur à ceux qui établissent des lois iniques! Malheur à ceux qui écrivent l'injustice, pour opprimer le faible dans le jugement, et faire violence au pauvre! »

Parlerai-je de la justice qu'il rend à la veuve et à l'orphelin? Dirai-je les consolations qu'il distribue à l'indigent? « Protégez l'orphelin, défendez la veuve; venez, entrons en lice, dit, le Seigneur. » Point de doute. Au Créateur qui montre tant de compassion pour tous les degrés de l'infortune et de la souffrance, appartient également le royaume promis par le Christ. Il y a long-temps que les hommes, objets de celle promesse, lui appartiennent par le gouvernement de sa providence.

----- Les promesses du Créateur regardent la terre, et celles du Christ le ciel, dis-tu. 

---- Tu as raison: le ciel n'a encore trouvé jusqu'ici d'autre maître que le maître de ta terre. Tu as raison: le Créateur, en me promettant des récompenses passagères, me fait croire à des récompenses éternelles, bien plus facilement que ce Dieu de Marcion qui n'a jamais fait preuve de libéralité.

« Bienheureux, vous qui, maintenant, avez faim; car vous serez rassasiés! » Nous pourrions renvoyer celle bénédiction au titre précédent; parce que ceux qui ont faim se confondent avec les mendiants et les pauvres, si le Créateur n'avait destiné spécialement cette promesse à servir d'introduction à sou évangile. En effet, Isaïe parle ainsi des nations qu'il devait appeler a lui des extrémités de la terre. «Voilà que les peuples accourront, en toute hâte, parce qu'ils arrivent vers le déclin des âges, allégés, parce qu'ils sont libres des fardeaux de la loi ancienne. Ils n'éprouveront plus la faim ni la soif. » Ils seront donc rassasiés. Cette promesse ne peut regarder que |191 ceux qui sont travaillés de la faim et de la soif. Ailleurs: « Mes serviteurs seront dans l'abondance; mais vous, vous aurez faim. Mes serviteurs seront désaltérés; mais vous, vous aurez soif. » Nous verrons que les mêmes oppositions se trouvent annoncées par le Christ; mais disons, en attendant, que celui qui promet l'abondance aux hommes travailles par la faim est le Christ du Créateur.

«Bienheureux, vous qui pleurez maintenant! un jour viendra où vous vous réjouirez. »

Ouvre les prophéties d'Isaïe. « Mes serviteurs se réjouiront, et vous, vous serez confondus. Mes serviteurs feront entendre dans leur ravissement des hymnes de louange, et vous, vous crierez dans les angoisses de voire cœur. » Reconnais ces oppositions dans l'Evangile du Christ. Il réserve les ravissements, les transports, l'allégresse à ceux qui, placés dans des situations différentes, vivent dans l'affliction, la tristesse et l'anxiété. C'est que le Psalmiste avait dit: « Ceux qui ont semé dans les larmes moissonneront dans l'allégresse. » Les rires de la joie et les larmes de la douleur n'ont pas un dispensateur différent. Ainsi, le Créateur, en prophétisant les rires et les larmes, a dit le premier que « les pleurs se convertiront en joie. » Donc celui qui débuta par consoler les victimes de la pauvreté, de l'oppression, de la faim et de la souffrance, se hâta de se montrer celui qu'annonçait Isaïe: « L'esprit du Seigneur repose sur moi: le Seigneur m'a donné l'onction divine. Il m'a envoyé pour prêcher son Evangile aux pauvres. ---- Bienheureux, vous qui mendiez! car le royaume des cieux est à vous! ---- Il m'a envoyé relever le courage de ceux qui sont abattus.----Bienheureux, vous qui maintenant avez faim, car vous serez rassasiés.----Je viens consoler les affligés. ---- Bienheureux, vous qui pleurez, car bientôt vous vous réjouirez! ---- Je tarirai les larmes de ceux qui pleurent dans Sion; je changerai la cendre de leur tête en couronne, et leurs vêtements lugubres en vêtements de gloire. » Si, dès les premiers pas |192 de sa manifestation, le Christ procède ainsi, ou il est celui-là même qui a dit d'avance: « Je viendrai accomplir ces choses; » ou si le prophète de ces oracles n'est pas encore descendu, il faut, par une nécessité absurde, mais indispensable, qu'il ait recommandé au christ de Marcion de dire: « Vous serez bienheureux quand les hommes vous haïront, vous accableront d'outrages, et repousseront votre nom comme mauvais à cause du Fils de l'homme. » Sans doute, il les exhorte à la patience par cette déclaration. Mais mon Créateur fait-il moins par la bouche d'Isaïe? « Ne craignez ni l'opprobre, ni l'ignominie des hommes! » quel opprobre? quelle ignominie? Les tribulations qu'ils auraient à essuyer à cause du Fils de l'homme. Mais ce Fils de l'homme, quel est-il? Celui qui est conforme au Créateur, apparemment. Et la preuve? Nous n'en demandons point d'autre que sa mort prédite par Isaïe, s'adressant aux Juifs, premiers auteurs de cette haine: «C'est à cause de vous que mon nom est tous les jours blasphémé parmi les nations. » Et ailleurs: « Tenez pour saint celui qui limite sa vie, qui est méprisé par les nations, par les serviteurs, parles magistrats. » Si la haine était promise d'avance au Fils de l'homme, dont la mission viendrait du Créateur, et si l'Evangile atteste aussi de son côté que le nom du Chrétien, formé du mot Christ, sera poursuivi et détesté « à cause du Fils de l'homme,» c'est-à-dire du Christ véritable, cette concordance de haine et de malédiction, prédites des deux cotés, démontre que ce Fils de l'homme n'est autre que le Fils du Créateur.

D'ailleurs, s'il n'était pas encore descendu, comme on le prétend, la haine qui s'attache aujourd'hui à ce nom aurait-elle pu devancer son existence? Car nous tenons ce titre pour auguste et vénérable; son auteur a limité sa vie en la déposant pour nous: il est insulté journellement par les nations. Donc celui qui est né, est ce même Fils de l'homme en haine duquel on poursuit le christianisme.

XV. «Leurs pères, dit-il, traitaient ainsi les prophètes. » |193 O Christ inconstant et versatile, tantôt destructeur, tantôt vengeur des prophètes. Il les détruit comme rival, en convertissant leurs disciples; il se les concilie comme amis, en flétrissant leurs ennemis. Mais autant la défense des prophètes est incompatible avec le christ de Marcion qui venait, les détruire, autant il convient au Christ du Créateur de condamner les meurtriers de ces mêmes prophètes dont il accomplissait fidèlement les oracles. Autre raison. Reprocher aux enfants les crimes de leurs pères était bien plus l'œuvre du Créateur que d'un Dieu débonnaire, sans châtiment même pour les prévarications personnelles.

---- Mais, dis-tu, établir l'iniquité des Juifs, en montrant qu'ils avaient immolé les prophètes, ce n'était pas défendre les prophètes.

----Que lui importait la prévarication des Juifs? Ils ne méritaient que son éloge et son approbation en poursuivant des hommes dont le Dieu débonnaire, après tant de siècles d'apathie, venait ruiner l'empire. Mais je te comprends; il n'était plus le Dieu exclusivement bon, et un séjour de quelques aimées auprès du Créateur avait arraché à son indifférence le dieu d'Epicure. Voilà, en effet, qu'infidèle à ses précédents, il s'emporte à des malédictions, capable enfin de ressentiment et de colère. « Malheur, malheur à vous! » s'écrie-t-il. On nous conteste la portée de ce mot; on veut qu'il renferme moins une malédiction qu'un avertissement. Malédiction, ou avertissement, peu nous importe, puisque l'avertissement ne va point sans l'aiguillon de la menace, plus amère encore par cette imprécation: Malheur! L'avertissement et la menace appartiennent à qui sait s'irriter: point d'avertissements ni de menaces de punir une faute, sans vengeance pour la châtier; point de vengeance s'il n'y a possibilité de colère. D'autres, tout en souscrivant à la réalité de la malédiction, veulent que cet anathème, au lieu d'être la pensée du Christ et de lui appartenir, n'apparaisse ici que comme contraste, afin de relever par l'inflexibilité du Créateur, l'indulgente bonté |194 de ses propres bénédictions! Comme si la longanimité n'était pas aussi l'apanage du Créateur! Comme s'il n'avait pas des entrailles de père avec la sévérité de juge! En effet, après avoir déployé la miséricorde dans les béatitudes, il déployait la justice dans les malédictions, développant toute l'étendue de sa doctrine, afin d'incliner les hommes, d'une part à mériter l'amour, de l'autre à se prémunir contre la haine. « Je t'ai proposé la bénédiction et la malédiction, » avait-il dit anciennement. Oracle qui présageait la même disposition dans l'Evangile!

D'ailleurs, qu'il est inconséquent, le Dieu qui, pour m'insinuer sa miséricorde, m'oppose la cruauté de son rival! La recommandation qui s'appuie sur la diffamation est de faible valeur. Il y a mieux. En mettant son indulgence en parallèle avec la cruauté du Créateur, il affirme qu'il est redoutable. Redoutable! il faut donc que je travaille à lui complaire, au lieu de le négliger. Et ne voilà-t-il pas que le christ de Marcion commence à prêcher dans les intérêts de son rival? Et puis si les imprécations contre les riches appartiennent au Créateur, le Christ son ennemi, sans courroux contre les riches, regarde d'un œil pacifique, ce qui fait la matière de leur condamnation, l'orgueil, la vaine gloire, l'amour du siècle, le mépris de Dieu, toutes choses auxquelles le Créateur a dit: Malheur! Mais comment la réprobation des riches ne viendrait-elle pas du même Dieu qui louait les pauvres précédemment? Qui approuve une chose, réprouve son contraire. Si la malédiction contre les riches retourne de plein droit au Créateur, il en résulte que la bénédiction promise aux mendiants lui appartient aussi. L'œuvre toute entière du Christ devient donc l'œuvre du Créateur. Assigneras-tu au dieu de Marcion la bénédiction promise aux mendiants? A lui aussi reviendra la malédiction contre les riches. Alors il ressemble au Créateur, bon d'un côté, formidable de l'autre! Alors plus de fondement à la distinction en vertu de laquelle on établit deux divinités; et cette distinction une fois anéantie, |195 que reste-t-il sur ses ruines? le Créateur pour Dieu unique. Conséquemment, si Malheur! est l'anathème de la malédiction, ou tout au moins l'expression de quelque réprimande sévère; si ce sont les riches que mon Christ foudroie par ce mot, j'ai à démontrer que le Créateur méprise également les riches, comme tout à l'heure il se déclarait l'avocat des pauvres, afin que dans ces oracles je fasse encore toucher du doigt le Christ du Créateur.

Il est bien vrai que le Créateur enrichit Salomon. Mais ce monarque, maître d'un choix laissé à sa disposition, ayant mieux aimé demander un don qu'il savait agréable à Dieu, la sagesse mérita les richesses en les dédaignant. Toutefois il n'est pas indigne de Dieu d'accorder des richesses qui servent à ceux qui les possèdent, et qu'on puisse appliquer à des œuvres de justice et de miséricorde. Mais ce sont les vices qui accompagnent l'opulence que l'Evangile frappe par cet anathème: « Malheur aux riches! parce que vous avez votre consolation dans ce monde, » ajoute-t-il. Consolation par vos trésors; consolation par la vaine gloire; consolation par les jouissances mondaines qui en sont la suite! C'est ce qui inspirait ces paroles à Moïse dans le Deutéronome: « De peur qu'après avoir mangé, après vous être rassasiés, après avoir bâti de superbes maisons, et vous y être établis, après avoir multiplié vos troupeaux de bœufs et de brebis, après avoir eu de l'or, de l'argent, et toutes choses en abondance, votre cœur ne s'élève et ne se souvienne plus du Seigneur votre Dieu. » Ainsi encore, lorsque le roi Ezéchias, enflé de puissance, se glorifie, devant les ambassadeurs de la Perse, de l'étendue de ses trésors, au lieu de mettre sa gloire en Dieu, le Créateur laisse éclater sa colère contre lui par la bouche de son prophète: «Voilà que les jours viendront, et les richesses amassées dans ton palais depuis tes pères jusqu'à toi, seront transportées à Babylone. » Même déclaration dans Jérémie: « Que le riche ne mette pas sa gloire dans les richesses! que celui qui se glorifie, se glorifie dans Dieu!» |196 Ailleurs, il s'élève contre les filles de Sion, enorgueillies de leur pompe et de leurs trésors. Plus loin, il s'adresse ainsi aux nobles et aux superbes. «Le sépulcre s'est élargi, et a ouvert ses gouffres immenses. Ils y descendront ces premiers de la nation, ces hommes revêtus de gloire, confondus avec le peuple. » Ne retrouvons-nous pas ici le «Malheur aux riches» du Christ? «L'homme puissant sera humilié, » c'est-à-dire l'homme ivre de son opulence. « Les yeux du superbe seront obscurcis, » c'est-à-dire, celui qui recueillait des hommages adressés à sa fortune. Il revient sur ce sujet: « Mais voilà que le Seigneur, le Dieu des armées, brisera le vase d'argile: les puissants seront renversés, les orgueilleux seront humiliés. Le fer détruira cette grandeur superbe.» A qui, mieux qu'aux riches, s'applique cette menace?

« Parce qu'ils ont reçu leur consolation dans ce monde, » par la gloire, l'éclat et les honneurs attachés à leurs richesses... Dans le Psaume 48, il nous rassure contre leur orgueil: « Ne craignez point l'homme quand il accroîtra son opulence, et qu'il étendra la gloire de sa maison. A la mort, il n'emportera pas son opulence, et sa gloire ne descendra pas avec lui dans le tombeau. » « Ne soupirez point après les richesses, » est-il dit au Psaume 61. « Si vos richesses se multiplient, n'y attachez point votre cœur. » Que dirai-je encore? Cette imprécation elle-même: Malheur! Amos la fulmina autrefois contre ces hommes qui nagent dans les délices. « Malheur à vous qui dormez sur des lits d'ivoire, et vous étendez mollement sur votre couche! qui mangez les agneaux choisis et les génisses grasses; qui chantez aux accords de la lyre; qui avez pris tons ces biens fugitifs pour des biens permanents; qui buvez dans de larges coupes un vin délicieux, et répandez sur vous les parfums les plus exquis! »

Ainsi, quand même je montrerais le Créateur détournant seulement des richesses sans condamner les riches |197 dans les mêmes termes que le Christ, personne ne douterait que la menace contre les riches ne soit partie de la même bouche qui, la première, détournait des richesses. La menace se joignait à la dissuasion: « Malheur à vous, s'écrie-t-il, à vous qui êtes rassasiés; car vous aurez faim! à vous qui riez maintenant; car vous gémirez et vous pleurerez! » Ces paroles répondent aux bénédictions précédentes du Créateur: « Voilà que mes serviteurs seront rassasiés, et vous, vous aurez faim. » Oui, parce que vous avez été rassasiés ici-bas, « Voilà que mes serviteurs se réjouiront, et vous, vous serez confondus. Vous pleurerez, vous qui riez maintenant. » En effet, de même que, chez le Psalmiste, « Ceux qui auront semé dans les larmes, moissonneront dans l'allégresse, » de même au livre de l'Evangile, « Ceux qui sèment dans les rires et la joie, moissonneront dans les larmes. » Principes éternels posés autrefois par le Créateur, et renouvelés par le Christ, qui les emprunta de la loi ancienne, mais sans y rien changer.

« Malheur à vous, quand tous les hommes diront du bien de vous! car leurs pères traitaient ainsi les faux prophètes. » Le Créateur accuse également par la bouche d'Isaïe ceux qui recherchent la bénédiction et la louange humaine. « Mon peuple, ceux qui t'appellent heureux, le trompent. Ils dérobent à tes yeux le sentier droit où tu dois marcher. » Ailleurs, il défend à l'homme de se confier en un bras de chair, comme tout à l'heure dans les applaudissements de l'homme. « Maudit l'homme qui place sa confiance dans l'homme. » Ouvrez le Psaume 117: « Il est bon de se confier dans, le Seigneur plutôt que dans l'homme. Il est bon d'espérer dans le Seigneur plutôt que dans les princes de la terre. » Ainsi, tout ce que l'ambition attend de l'homme, le Créateur le réprouve au lieu de le bénir. Il a droit également de reprocher aux pères, et d'avoir loué ou béni les faux prophètes, et d'avoir torturé ou répudié les prophètes véritables. De même que |198 les outrages prodigués aux prophètes n'auraient pas touché le Dieu des faux prophètes; ainsi, les applaudissements donnés aux faux prophètes ne pouvaient déplaire qu'au Dieu des vrais prophètes.

XVI. « Mais je vous dis, à vous qui m'écoutez. » Il accomplissait ici cet ordre solennel du Créateur: « Parlez à l'oreille de ceux qui écoulent. Aimez vos ennemis; bénissez ceux qui vous haïssent; priez pour ceux qui vous calomnient. » Il a renfermé tout cela dans un mot énergique d'Isaïe: « A ceux qui vous haïssent, répondez: Vous êtes nos frères. » S'il faut appeler du nom de frères ceux qui nous poursuivent de leur haine, qui nous chargent de malédictions et de calomnies, il nous prescrit donc de bénir nos ennemis, et de prier pour nos calomniateurs, celui qui nous ordonne de les regarder comme nos frères.

Dira-t-on que le Christ apporta sur la terre une résignation d'un genre inconnu, en arrêtant les représailles permises par le Créateur « qui demandait œil pour œil, dent pour dent; » tandis que le Dieu nouveau nous enjoint « de tendre l'autre joue, et d'abandonner, après notre tunique, notre manteau lui-même?» Eh bien! soit; le Christ ajouta ces enseignements à la discipline ancienne, mais comme un complément en harmonie avec elle. De là, obligation d'examiner si la loi de la patience n'est pas consignée dans le testament du Créateur.

S'il a dit par Zacharie: « Que l'homme ne nourrisse pas dans son cœur le souvenir du mal que lui a fait son frère, » dans ce mot, il a compris le prochain. La preuve en est ailleurs: « Qu'aucun de vous ne se rappelle les torts du prochain. » A coup sûr, il recommande la patience, celui qui défend jusqu'au souvenir de l'injure. Que signifie encore cet oracle: « La vengeance est à moi; je tirerai vengeance au temps marqué; » sinon que la patience attend avec calme la vengeance divine? Autant il est impossible que le même Dieu, après avoir demandé œil pour œil, dent pour dent, comme représailles de l'injure, |199 interdise dans la loi nouvelle non-seulement les représailles et la vengeance, mais jusqu'au souvenir et à la pensée de l'outrage; autant il nous devient visible dans quel but il exigea « œil pour œil, dent pour dent. » Que voulait-il? Permettre la seconde injure, c'est-à-dire la peine du talion? Nullement. Il avait prohibé l'injure en interdisant la violence. Il cherchait à étouffer la pensée de l'agression par la certitude des représailles, afin que tout individu reculât devant l'outrage, à l'aspect de l'outrage qui l'attendait lui-même. La violence, il le savait bien, est plus facilement contenue par la crainte des représailles humaines que par la foi d'un Dieu vengeur. La loi qui avait à conduire des hommes dont le caractère et la foi ne sont pas les mêmes, a du leur parler un langage différent. À qui croyait en Dieu, elle disait: Attends la vengeance du Père céleste. A celui dont la foi était chancelante: Crains la vengeance de la loi. De grossières intelligences avaient jusqu'alors mal compris son intention finale. Le maître do sabbat, de la loi et de toutes les dispositions paternelles est venu l'éclairer de sa lumière, et nous en mettre en possession. Il a recommandé au chrétien de tendre aux affronts l'autre joue, afin d'extirper dans sa racine la possibilité de l'injure que la loi ancienne étouffait par le talion, et que la prophétie combattait certainement alors que, défendant le souvenir de l'outrage, elle réservait la vengeance à Dieu lui seul. Ainsi, le Christ, s'il a innové, a innové non pas en adversaire, mais en défenseur du précepte, maintenant la loi du Créateur, au lieu de la détruire.

Approfondissons les motifs d'une patience si pleine, si rigoureuse. Hors du domaine d'un Dieu promettant la vengeance et assis sur le tribunal du juge, nous défions qu'on lui en assigne un seul. En effet, que le législateur, après m'avoir écrasé sous le fardeau de la patience, et m'avoir dit: Non-seulement tu ne frapperas point à ton tour, mais tu présenteras l'autre joue; non-seulement tu |200 ne répondras point à l'invective par l'invective, mais tu béniras ton oppresseur; non-seulement tu ne défendras point la tunique, tu abandonneras encore ton manteau; qu'un pareil législateur ne me venge pas un jour, il m'aura imposé une obligation stérile en me dépouillant du salaire de ma résignation qui appelle un vengeur. Point de milieu! Qu'il remette dans mes mains la vengeance, s'il n'en prend pas le soin; ou, s'il ne me la confie pas, qu'il s'en charge lui-même. Le maintien de la loi se lie essentiellement à la répression de l'outrage. C'est la crainte de la vengeance qui enchaîne l'iniquité. Lâchez-lui la bride de l'impunité: la voilà qui marche la tôle haute, et, dans la sécurité de ses forfaits, arrache l'un et l'autre œil, brise l'une et l'autre joue. Il n'y a qu'un Dieu débonnaire et apathique qui puisse livrer sans contre-poids la résignation à l'insulte, ouvrir la porte à toutes les violences, sans défendre les bons, sans réprimer les méchants.

« Donnez à tous ceux qui vous demandent! » Au pauvre, par conséquent, ou à plus forte raison, au nécessiteux, si la loi n'excepte pas le riche lui-même. Mon Créateur prescrit l'aumône au livre du Deutéronome, par une injonction semblable. « Et il n'y aura parmi vous aucun mendiant, afin que le Seigneur votre Dieu vous bénisse sur la terre. » Vous, c'est-à-dire celui qui donne pour empêcher l'indigence. La loi ancienne va plus loin: elle n'attend pas lés sollicitations du pauvre: «Qu'il n'y ait pas d'indigent parmi vous. » Qu'est-ce à dire? Prévenez ses besoins. L'obligation de donner à qui demande est établie par les mots suivants: « Si un de vos frères tombe dans la pauvreté, vous n'endurcirez point votre cœur, et vous ne fermerez point votre main; mais vous l'ouvrirez au pauvre, et vous lui prêterez tout ce qu'il demande. » Le prêt, en effet, n'a lieu que sur une demande; mais la question du prêt aura son tour.

Maintenant, objectera-t-on que le Créateur restreignait l'obligation de la miséricorde à nos frères, tandis que le |201 Christ l'étend à tous ceux qui demandent? Si on voulait ériger cette maxime en loi nouvelle et contraire, illusion, répondrais-je. Les deux préceptes n'en font qu'un. La doctrine du Créateur est renfermée dans celle du Christ. Le Dieu du Nouveau Testament ne nous recommande, à l'égard de tous nos semblables, rien de plus que le Dieu de l'Ancien Testament à l'égard de nos frères. Il y a plus de mérite, sans doute, dans la charité qui s'exerce sur des étrangers, toutefois sans préjudice de celle que réclame avant tout notre prochain. L'homme sans entrailles pour son frère, en trouvera-t-il pour son ennemi? Si la bienfaisance, qui commence par le prochain, embrasse ensuite l'étranger, ce double degré signale un même maître et non deux maîtres différents. Aussi le Créateur, subordonnant sa loi aux mouvements de la nature, a-t-il enjoint d'abord envers le prochain la charité à laquelle il admet ensuite l'étranger, et, par une économie particulière de sa providence, il la concentra d'abord sur les Juifs pour l'étendre de ce peuple au genre humain.

Tant que le mystère de son alliance fut borné au seul peuple d'Israël, l'obligation de la miséricorde ne pouvait aller au-delà du frère. Mais à peine eut-il donné au Christ « les nations pour héritage et la terre pour empire, » alors s'accomplit la prédiction d'Osée: « Mon peuple n'est plus mon peuple, et la nation qui n'avait pas obtenu miséricorde a obtenu miséricorde. » Aussitôt le Christ agrandit le domaine delà charité paternelle, n'exceptant personne de la miséricorde pas plus que de la vocation. Maximes plus larges! Oui, sans doute, c'est que plus large était l'héritage des nations.

« Et selon que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-leur aussi de même. » Ce précepte implique son contraire: « Selon que vous ne voulez pas qu'il vous soit fait, ne faites pas à autrui. » Qu'une pareille injonction émane d'un dieu nouveau, inconnu par le passé; qu'il débute de cette manière, avant de m'avoir appris par aucune |202 instruction préparatoire ce que je dois vouloir pour moi, afin de traiter les autres sur cette mesure; ce que je dois m'interdire à moi-même, et par conséquent m'interdire envers autrui, il me laisse à l'arbitraire de mes interprétations, peu soucieux de régler en moi l'acte et la volonté. Il n'a défini, ni mes droits, ni mes devoirs. Donc, point de principe régulateur. Donc, il m'est loisible ou de refuser aux autres ce que j'en attends pour moi-même, charité, déférence, consolation, secours et tous les biens do cette nature; ou de m'abstenir de la violence, de l'insulte, des outrages, de la supercherie, du vol, comme je leur demande de s'en abstenir envers moi. Les païens, non encore éclairés par la foi, ne s'occupent guère d'accorder la volonté avec l'acte. Ou peut connaître le bien et le mal avec les seules lumières de la nature: mais on n'aura pas la connaissance que nous en donne la loi de Dieu. C'est à son flambeau, d'après les principes de la foi et sous l'œil d'un Dieu vengeur, que le chrétien apprend à mettre d'accord la conduite et les sentiments.

Par conséquent, le dieu de Marcion, tout révélé que je le suppose, n'a pu, en admettant même sa révélation, proférer sommairement le principe ici débattu, principe si laconique, environné de tant de ténèbres, mal compris encore, et laissé à l'arbitraire de mes interprétations, Faute d'une doctrine antérieure qui l'appuie et l'éclairé. Il n'en va pas de même de mon Créateur. Partout, autrefois comme aujourd'hui, il me fait une loi de protéger, d'aider, de nourrir le pauvre, l'orphelin, la veuve. « Partage ton pain avec celui qui a faim, » me dit-il par la bouche d'Isaïe. « Recueille sous ton toit l'indigent qui n'a point d'asile. Lorsque tu vois un homme nu, couvre-le. » Il trace ainsi le portrait du juste dans Ezéchiel. Il donnera son pain à celui « qui a faim; il couvrira l'homme nu. » C'était m'enseigner suffisamment à pratiquer envers autrui, ce que je voulais qu'on pratiquât pour moi-même. Ces défenses: « Tu ne tueras point, ---- tu ne seras point adultère, ---- tu |203 ne déroberas point, ---- lu ne porteras point faux témoignage, » m'ont enseigné pareillement à ne pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas que l'on me fît à moi-même. Par conséquent, le précepte évangélique émane do celui qui précédemment l'avait établi, fixé et préparé pour le modifier à son gré. Il a pu à bon droit le resserrer dans une formule abrégée, puisqu'il avait prédit ailleurs que « le Seigneur, c'est-à-dire son Christ, apporterait sur la ferre une parole brève et précise. »

XVII. Je lis au nombre de ses préceptes à l'occasion de l'usure: « Si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, quel mérite aurez-vous? » Achève dans Ezéchiel le portrait du juste: « Il ne prête point à usure et ne reçoit pas plus qu'il n'a donné, » c'est-à-dire au-dessus du capital qu'il a prêté, ce qui est l'usure. Il a donc fallu arracher d'avance le fruit de l'usure, afin d'accoutumer graduellement l'homme à perdre, s'il y avait lieu, un capital dont il avait déjà appris à sacrifier les intérêts. La loi, qui était le préambule de l'Evangile, n'avait pas d'autre but. Elle travaillait à élever d'échelon en échelon jusqu'à la perfection chrétienne, une charité qui ne savait encore que bégayer. « Il rendra au débiteur son gage, » est-il dit plus haut; à l'insolvable, conséquemment; car la sagesse humaine la plus vulgaire eût trouvé l'injonction inutile à l'égard de celui qui peut se libérer.

Le Deutéronome est plus explicite: « Le gage qu'il t'aura donné ne passera point la nuit chez toi: tu le lui rendras avant le coucher du soleil, afin que dormant dans son vêtement, il te bénisse. » Mais voici un oracle plus lumineux encore: « Vous remettrez à votre prochain toute sa dette, et vous ne redemanderez rien à votre frère, parce qu'il a invoqué la rémission du Seigneur votre Dieu. » Prescrire la remise de la dette à qui n'a pas de quoi se libérer, c'est plus que lui rendre son gage; et lors même que le débiteur peut s'acquitter, dire au créancier: « Tu ne lui demanderas rien, » n'est-ce pas défendre |204 bien clairement l'usure, même envers le débiteur solvable, que de fermer toutes les portes à l'usure?

« Et vous serez les enfants de Dieu. » Rien de plus impudent que de nous appeler ses enfants, lui qui nous défend d'en avoir en interdisant le mariage. Ses enfants! Mais comment communiquera-t-il aux siens un titre aboli par lui-même? Serai-je fils d'un eunuque, surtout quand j'ai pour père le même père que toute la nature? En effet, le Créateur de toutes choses n'est-il pas notre père commun à des droits aussi légitimes qu'un Dieu impuissant qui n'a jamais rien produit? Supposons même que mon Dieu n'eût pas uni l'homme à la femme, ni assuré la reproduction des êtres vivants, j'étais déjà le fils de Dieu avant le paradis, avant la chute du premier homme, avant son bannissement, avant que deux chairs se confondissent en une. Il me créa fils de Dieu une seconde fois le jour où il me façonna de ses mains et m'anima de son souffle. Enfin, il m'honora encore de ce titre alors qu'il m'enfanta non plus à la vie animale, mais à la vie de l'esprit.

«C'est, dites-vous, parce qu'il est bienfaisant envers les ingrats. »

Courage, Marcion! Ta criminelle adresse a retranché les pluies et les soleils pour effacer de son œuvre le nom du Créateur. Mais quel est ce Dieu bienfaisant qui ne m'est pas même connu jusqu'à ce jour? Singulière bienfaisance qui ne s'est encore révélée par aucun bienfait! Eh quoi! cette providence qui avait prêté au genre humain ses soleils et ses pluies, le genre humain n'en fera point hommage à ce Créateur, qui, au milieu des prodiges de sa libéralité, souffre jusqu'à ce jour que les hommes portent le tribut de leur reconnaissance à de stupides simulacres, au lieu de l'adresser à leur auteur! Mais la bienfaisance éclate surtout dans l'ordre spirituel; car « la parole du Seigneur est plus douce que le miel le plus délicieux. » Censurer les ingrats n'appartenait qu'à celui dont les droits à la reconnaissance étaient fondés, Tout |205 ingrat que tu es, Marcion, il ne t'a retiré ni ses soleils, ni ses pluies. Mais ton dieu! il ne pouvait se plaindre de mon ingratitude; qu'avait-il fait pour mériter ma reconnaissance?

« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. » Cela revient à dire: « Partagez votre pain avec celui qui a faim; recevez sous votre toit l'indigent qui n'a point d'asile; lorsque vous voyez un homme nu, couvrez-le. Jugez pour le pupille; rendez bonne justice à la veuve. » A cette conformité des deux lois, je reconnais le dogme antique de celui qui « préfère la miséricorde au sacrifice. » Ou bien, si un dieu nouveau recommande la miséricorde parce que la miséricorde est son apanage, pourquoi tant de siècles d'intervalle avant de m'être miséricordieux?

« Ne jugez point et vous ne serez pas jugé. Ne condamnez point et vous ne serez pas condamné. Remettez et il vous sera remis. Donnez et il vous sera donné, et on répandra dans votre sein une mesure pleine, pressée, qui débordera; car on se servira envers vous de la mesure dont vous vous serez servi. »

Cet oracle, si je ne me trompe, annonce une rétribution proportionnée aux mérites individuels. Mais d'où viendra cette rétribution? Des hommes seulement? Ainsi d'après cette doctrine, loi et récompense, tout sera humain, et c'est à un homme comme moi qu'il me faudra obéir. Du Créateur, à titre de juge et de rémunérateur? Donc, dans cette hypothèse, il incline notre soumission vers le Dieu dans les mains duquel il nous montre une rétribution bien heureuse ou formidable, selon que chacun de nous aura jugé, condamné, pardonné, mesuré le prochain. De lui-même? mais le voilà transformé eu juge; et qu'il soit juge, Marcion ne le veut pas. Choisissez donc, ô Marcionites! Il y a une moindre inconséquence à déserter les bannières de votre chef, qu'à garder un christ en connivence avec l'homme ou avec le Créateur. |206 

« Un aveugle peut-il mener un aveugle? Ne tomberont-ils pas tous deux dans la même fosse? »

Quelques-uns croient à Marcion. Mais «le disciple n'est pas au-dessus du maître. » Apelles aurait dû s'en souvenir, lorsque le disciple de Marcion corrigeait son maître. « Hérétique, ôte la poutre qui obstrue ton œil, » avant de dire au Chrétien: « Tu as une paille dans le tien. » « Un arbre bon ne porte point de mauvais fruits, » le répéterons-nous encore, parce que la vérité n'engendre point l'hérésie. « Un arbre mauvais n'en portera point de bons, » parce que la vérité ne germe point sur l'hérésie. Aussi Marcion n'a-t-il rien tiré de bon du trésor de Cerdon, qui était mauvais, ni Apelles du trésor de Marcion. En effet, la similitude où le Christ désignait les hommes, et non deux Dieux selon le scandale de Marcion, s'applique bien plus légitimement à ces novateurs eux-mêmes.

Il me semble que je ne suis point sorti de la ligne où j'essayais d'établir que nulle part le Christ n'avait manifesté un autre Dieu. Je m'étonnerais qu'ici seulement les mains de Marcion eussent tremblé devant l'adultère, si je ne savais que la crainte saisit les brigands eux-mêmes. Point de crime sans terreur, parce que point de crime où la conscience reste muette. Les Juifs ne connurent donc point d'autre Dieu que celui hors duquel ils n'en connaissaient point, et ils n'invoquaient d'autre Dieu que le Dieu qu'ils connaissaient. S'il en est ainsi, qui donc a pu dire: « Pourquoi m'appelez-vous Seigneur, Seigneur? » Sera-ce le Dieu qui n'avait jamais été appelé de ce nom, puisqu'il n'avait jamais été promulgué? ou bien celui qui passait depuis long-temps pour le Seigneur, puisqu'il était connu dès l'origine, c'est-à-dire le Dieu des Juifs? Et quel autre aurait pu ajouter avec lui: « Vous ne faites pas ce que je dis? » Sera-ce encore celui qui essayait d'enseigner pour la première fois, ou bien celui qui leur parlait depuis long-temps par l'organe de |207 la loi et des prophètes? celui qui était en droit de censurer leur révolte quand même il ne l'eût jamais fait précédemment? Or, le Dieu qui avait dit avant l'avènement du Christ: « Ce peuple m'honore du bout des lèvres, mais son cœur est loin de moi, » leur reprochait leur vieille insubordination. Sinon, quelle absurdité! Le Dieu nouveau, le Christ nouveau, le révélateur de cette religion nouvelle et merveilleuse déclarerait opiniâtres et rebelles des hommes dont il n'avait pu expérimenter ni l'opiniâtreté, ni la rébellion!

XVIII. « Je n'ai pas trouvé une si grande foi dans Israël. » Témoignage glorieux pour le centurion qui en est l'objet, mais contre lequel proteste ma raison, s'il vient d'un Christ qui n'a rien de commun avec la foi d'Israël. Une foi encore au berceau, disons mieux, qui n'avait pas même vu le jour, ne comportait ni louanges ni comparaison.

---- Il ne pourra donc, a votre avis, emprunter l'exemple d'une foi étrangère?

---- Dans cette hypothèse, il n'eût pas manqué de dire que rien de semblable n'avait existé dans Israël; au contraire, quand il s'attend à rencontrer parmi cette nation une foi de même nature, et. que sa mission n'a pas d'antre but, Dieu et Christ d'Israël, il n'a pu reprendre cette foi débile qu'à titre de vengeur et de rigide observateur. Un antagoniste se fût applaudi de trouver sans autorité une loi qu'il venait décréditer et anéantir.

---- Il ressuscite le fils de la veuve. 

---- Rien de nouveau dans ce prodige. Les prophètes du Créateur avaient plus d'une fois commandé à la mort; à plus forte raison le Fils de Dieu. Mais que jusqu'à cette époque le Christ n'eût encore introduit aucune autre divinité, cette vérité est tellement évidente que tous les assistants rendirent hommage au Créateur. « Un grand prophète s'est levé parmi nous, s'écrièrent-ils; Dieu a visité son peuple. » Quel Dieu? le Dieu qu'adorait ce peuple, apparemment, et au nom |208 duquel venaient les prophètes. Si, d'une part, la multitude glorifie le Créateur; si, de l'autre, le Christ, témoin de ces actions de grâces, et lisant au fond de leurs cœurs, ne redressa point des hommages qui, à l'aspect de cette merveille, s'adressaient au Créateur du mort ressuscité, indubitablement, ou le Christ prêchait le même Dieu qu'il laissait honorer à la vue de ses bienfaits et de ses prodiges, ou bien, par une lâche connivence, il ferma les yeux sur les longues erreurs auxquelles il apportait un remède.

---- Mais Jean se scandalise au bruit des miracles du Christ, qu'il prend pour un Dieu étranger.

Expliquons d'abord la nature de son scandale, afin de dissiper plus facilement le scandale de l'hérésie. Alors que le dominateur des puissances, le Verbe, l'Esprit du Père opérait ses merveilles et répandait sa doctrine parmi nous, les rayons de l'Esprit saint qui, aux termes de la mission prophétique, avaient illuminé le Précurseur pour l'aider à préparer les voies du maître, durent se retirer de Jean-Baptiste et remonter au Seigneur, leur centre et leur principe. Homme ordinaire, et confondu avec la foule, Jean se scandalisa; par ce côté humain, mais non pas parce qu'il espérait ou entrevoyait un autre Christ, puisqu'il attendait le même comme ne devant rien enseigner ni rien faire de nouveau. Personne n'élève de doutes sur un être chimérique; on ne comprend ni n'espère le néant. Or, Jean-Baptiste avait la ferme conviction qu'il n'existait pas d'autre Dieu que le Dieu créateur. Sa qualité de Juif, et, plus encore, sa mission de prophète, lui parlaient assez d'un Christ à venir. S'il hésita, ce ne peut être raisonnablement que sur un point: Celui qui était né était-il réellement le Christ? Aussi, clans ses préoccupations, lui fait-il demander par ses disciples s'il était bien celui qui devait venir, ou s'il fallait en attendre un autre. « Es-tu celui qui doit venir? » Question simple et naturelle adressée au Messie qu'il attendait. «Faut-il en attendre un autre? » Qu'est-ce à dire? Si lu n'es pas celui que nous attendons, celui dans |209 l'attente duquel nous vivons est-il différent? Il s'imaginait, avec l'opinion commune, fondée sur la ressemblance des doctrines, qu'un prophète avait peut-être été envoyé, dans l'intervalle, différent du Christ et inférieur à l'Homme-Dieu dont la présence était attendue: là était le scandale de Jean. Il hésitait sur l'identité de cet homme prodigieux avec le Christ que la terre aurait dû reconnaître au signalement de ses merveilles prédites d'avance, et par lesquelles le Seigneur s'était manifesté à Jean. Comme ces prophéties ne concernaient que le Christ du Créateur (nous en avons fourni la démonstration pour chacune d'elles), on ne peut soutenir, sans un étrange renversement d'idées, que le Christ se donna pour un Dieu étranger au Créateur, quand les preuves de sa manifestation forçaient les intelligences à le reconnaître pour le Fils du Créateur.

L'inconséquence est plus monstrueuse encore si, n'étant pas le Christ du Précurseur, il rend hommage au Précurseur qu'il nomma son prophète et son ange: « Voilà que j'envoie mon ange devant ta face; il préparera les voies où tu marcheras. » Merveilleux à-propos de mon Rédempteur! A Jean qui se scandalisait, il oppose la prophétie qui le concerne; et en lui affirmant que le Précurseur a paru, il lève le scrupule de cette interrogation: « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un. autre? »

En effet, puisque le ministère du Précurseur était consommé et « les voies du Seigneur aplanies, » il était naturel de conclure que le Christ avait fait sou entrée dans le monde sur les pas de son divin héraut. L'Ecriture déclare celui-ci le «plus grand parmi les enfants des hommes, » mais ce n'est pas une raison pour qu'il soit « inférieur à celui qui sera le plus petit dans le royaume de Dieu, » comme si ce royaume dans lequel le « plus petit sera supérieur à Jean, » et que ce Jean, « le plus grand parmi les enfants des hommes, » appartinssent à des dieux différents. Soit que le Seigneur voulût simplement |210 caractériser un serviteur, élevé par le triomphe de son humilité; soit qu'il se désignât ainsi lui-même, parce qu'il passait pour inférieur à Jean auprès duquel la multitude accourait de toutes parts, tandis qu'elle négligeait le Christ, ce qui faisait dire au Seigneur: « Qu'êtes-vous allé voir dans le désert? » toujours est-il que tout appartient nécessairement au Créateur, et ce Jean, « le plus grand parmi les enfants des hommes, » et le Christ, et cet humble serviteur, quel qu'il soit, qui sera plus élevé que Jean dans le royaume du Créateur, et qui sera plus grand qu'un si grand prophète, pour ne s'être pas scandalisé au sujet du Christ, scandale qui affaiblit la gloire de Jean.

Nous avons déjà dit un mot de la rémission des péchés. L'action de la femme pécheresse qui « baise les pieds de mon Sauveur, les monde de ses larmes, les arrose de parfums et les essuie de ses cheveux, » est un nouvel argument en faveur de la réalité de sa chair. Tout cela. serait-il vrai d'un fantôme sans consistance? Que le repentir de la pécheresse lui ait été méritoire, autre conformité avec le Créateur qui « préfère la miséricorde au sacrifice. » Mais si l'aiguillon du repentir entra dans son cœur par la vertu de la foi, ces paroles prononcées sur la pénitente justifiée: « Votre foi vous a sauvée, » sortent de la même bouche qui avait dit par Habacuc: « L'homme vit de la foi. »

XIX. « Des femmes riches, et parmi elles la femme de l'intendant d'Hérode, s'attachaient aux pas du Sauveur et l'assistaient de leurs biens. »

Ici encore s'accomplissait la prophétie. Le Dieu de la loi ne les avait-il pas appelées par le prophète Isaïe: « Femmes opulentes, levez-vous et entendez ma voix! » Disciples d'abord, il les élève bientôt au rang d'ouvrières et de servantes: « Mes filles, écoutez avec assurance mes discours; consacrez vos journées par une fatigue pleine d'espoir; » c'est-à-dire la fatigue de le suivre, et l'espoir de la récompense après les services. Sans revenir ici sur le sens  |211 parabolique, il suffit de dire que cette forme de langage était encore annoncée par le Créateur. Cette déclaration: « Votre oreille écoutera et vous n'entendrez point, » fournit au Christ l'occasion d'inculquer cet avertissement: « Qui a des oreilles pour entendre, entende! » Non pas que pour attester sa différence le Christ permît l'usage d'une faculté qu'interdisait le Créateur; mais l'avertissement venait à la suite de la menace. D'abord: « Votre oreille écoutera et vous n'entendrez point; » ensuite: « Qui a des oreilles pour entendre, entende! » Il ne s'agissait point ici en effet des oreilles du corps qui s'ouvrent d'elles-mêmes: il nous apprenait que les oreilles du cœur étaient nécessaires; et c'est par là que les rebelles ne devaient point entendre, selon l'oracle du Créateur. Aussi ajoute-t-il par son Christ: « Prenez garde comment vous entendez, de peur de ne pas entendre. » Avec les oreilles du cœur apparemment, et non celles du corps. En laissant à cette déclaration le sens légitime que le Seigneur y attachait lui-même, lorsqu'il éveillait l'attention humaine, ces paroles, « Prenez garde comment vous entendez, » n'annonçaient que trop une menace de surdité morale.

Ton dieu se nomme le dieu de la mansuétude, parce qu'il ne juge, ni ne s'irrite. Le texte qui vient immédiatement après le prouve suffisamment. « Celui qui a, il lui sera donné. Quiconque n'a pas, même ce qu'il a lui sera enlevé. » Que lui sera-t-il enlevé? Le don qu'il aura reçu. Mais quel est celui, qui donne et qui enlève? Si la chose doit être enlevée par le Créateur, elle sera donc aussi donnée par lui. Si elle est donnée par le dieu de Marcion, elle sera donc également enlevée par ce dernier. N'importe à quel titre il menace de m'enlever mon trésor, il n'est plus le Fils de ce dieu dont la bouche ignore la menace, parce qu'il ne sait pas s'irriter.

Autre inconséquence! Personne, au dire de ton Dieu, « ne cache la lampe qu'il a allumée! » Et lui, flambeau du monde, lumière tout autrement nécessaire, il voile ses |212 rayons pendant des milliers d'années! « Rien de secret, ajoute-t-il, qui n'éclate au dehors. » Et lui, il ensevelit jusqu'à nos jours son Dieu sous des ombres jalouses, attendant, j'imagine, la naissance de Marcion.

Nous touchons à l'argument le plus décisif pour tous ceux qui révoquent en doute la naissance du Seigneur. « L'entendez-vous, s'écrient-ils, attester lui-même qu'il n'est pas né. Où est ma mère, et qui sont mes frères? » Telle est la marche de l'hérésie. Ou elle emporte au hasard de ses conjectures l'expression la plus simple, la plus claire, ou bien elle dénature par une interprétation littérale une expression allégorique et susceptible de distinction. C'est ce qui lui est arrivé dans cette circonstance. Voici notre réponse. D'abord, on n'aurait pu annoncer au Sauveur que sa mère et ses frères se tenaient à la porte, demandant à le voir, s'il n'avait eu ni mère, ni frères. Celui qui transmettait le message, les connaissait comme tels, ou de longue date, ou dans le moment même, lorsqu'ils désirèrent de le voir, ou lorsqu'ils chargèrent le gardien de les annoncer.

---- Ce n'était là qu'une manière de tenter le Christ, dira-t-on. 

---- Rien qui l'indique dans l'Ecriture. Plus elle est fidèle à consigner la tentation chaque fois qu'elle a lieu: « Voilà qu'un docteur de la loi. se leva pour le tenter; » et à l'occasion du tribut: « Les Pharisiens s'approchèrent de lui dans le but de le tenter; » moins il est permis de supposer la tentation là où elle n'est pas mentionnée. Toutefois j'admets la tentation: dans quel but le tenter en nommant sa mère ou ses frères?

---- Pour constater la réalité ou l'imposture de sa naissance. 

---- Mais à quelle époque un doute s'éleva-t-il sur ce point, pour qu'il fût nécessaire de résoudre la difficulté par cette épreuve? Qui lui contesta jamais sa naissance quand on le voyait homme, semblable aux hommes? quand on l'entendait se proclamer le Fils de l'homme? quand, trompés par les apparences de l'humanité, ceux |213 parmi lesquels il vivait, hésitant à le reconnaître pour Dieu, ou pour le Fils de Dieu, le considéraient au moins comme un grand prophète, mais toujours avec une naissance réelle? Mais, qu'il fût urgent de le tenter à cette occasion, d'accord. Tout autre argument eût mieux convenu pour le tenter que l'allusion à des proches qu'il pouvait ne point avoir sans que sa naissance en fût moins véritable. Parle! tous les enfants ont-ils conservé leur mère? Tous ceux qui ont vu le jour ont-ils des frères? Ne peut-on, à chances égales, avoir un père, des sœurs, ou même n'avoir plus personne de ses proches? L'histoire atteste qu'il y eut sous le règne d'Auguste un recensement exécuté dans la Judée par Sextius Saturninus. C'est à ces archives qu'ils auraient dû demander la preuve de sa naissance et de sa famille: tant il est vrai que cette ruse n'avait pas de motif, et que c'étaient sa mère et ses frères véritables qui l'attendaient à la porte.

Il nous reste à examiner quel est le sens allégorique de ces mots: « Où est ma mère et qui sont mes frères? » Il y a là comme un désaveu de sa naissance et de sa famille, exigé par sa mission, et où il faut distinguer. Ses proches, debout à la porte, et cherchant à le détourner d'une œuvre si solennelle, tandis que des étrangers, l'œil fixé sur lui, écoutaient attentivement ses discours, lui causèrent à bon droit un moment, d'impatience. Ce n'était pas tant les renier que les répudier. Aussi, il n'a pas plutôt dit: « Où est ma mère, et qui sont mes frères, » qu'il se hâte d'ajouter: « Sinon ceux qui entendent et accomplissent mes paroles. » Il transporte les noms du sang et. de la chair à d'autres que la foi rapprochait davantage de lui. Or, on ne transfère d'une personne à une autre que des droits déjà existants. D'ailleurs, appeler sa mère et ses frères ceux qui ne l'étaient pas, est-ce nier ceux qui l'étaient? Il enseignait par son propre exemple où était le mérite; il ne le plaçait point dans le désaveu des parents, mais il voulait dire que « si on ne savait pas préférer à la parole de Dieu |214 son père, sa mère ou ses frères, on n'était pas un disciple digne de lui. » Du reste, il les avouait pour mère et frères, par là même qu'il refusait de les reconnaître. Tout en adoptant d'autres proches, il confirmait les droits de ceux qu'il désavouait pour leur offense, puisqu'il leur substituait une famille plus digne, mais non pas plus véritable. Enfin m'étonnerai-je qu'il ait préféré la foi à un sang qu'il n'avait pas?

XX. ---- « Qui est celui qui commande aux vents et à la mer? »

---- Sans doute, le nouveau dominateur des éléments, qui leur parle en maître, après avoir vaincu et détrôné le Créateur? Il n'en est rien. La matière qui avait appris à obéir aux serviteurs du Dieu de l'Ancien Testament, reconnaissait encore la voix de son auteur. Ouvre l'Exode, Marcion! promène tes regards sur la mer Rouge, plus vaste que tous les lacs de la Judée. Vois-tu ses flots s'ouvrir jusque dans leur profondeur sous la verge de Moïse, et se dresser des deux côtés en remparts immobiles, pour ouvrir aux fugitifs un passage intérieur à travers leur lit desséché? puis ces mêmes flots, rendus à leur nature par la même volonté, retomber tout à coup et engloutir l'Egyptien dans un même tombeau? Les vents du midi, concoururent à la vengeance. Ne t'arrête point là. Les terres des nations exterminées par le glaive vont être distribuées aux différentes tribus. A la voix, de Josué, les eaux supérieures du Jourdain suspendent leurs cours, et celles d'en bas s'écoulent vers la mer, aussitôt que les prêtres ont mis le pied dans le fleuve. Que réponds-tu à ce spectacle? Si c'est ton Dieu qui opère ce prodige, il n'est pas plus puissant que les serviteurs de mon Dieu. Je me serais borné à ces exemples, si la prédiction de cette marche à travers les flots n'avait devancé le Christ. Traverse-t-il la mer? il accomplit la parole du Psalmiste: « L'Eternel est descendu sur l'immensité des mers. » Sépare-t-il les eaux du détroit? Habacuc est justifié. « Tu as ouvert un chemin à ton |215 peuple à travers les grandes eaux. » La mer brise-t-elle ses flots au bruit de sa menace? Nahum est dégagé de son serment: « Il menace la mer, et elle est desséchée, » sans doute sous le souffle des aquilons qui la tourmentaient. Par quel côté veux-tu que j'établisse la vérité de mon Christ? Par les exemples qui l'ont précédé, ou par les prophéties qui le concernent? Courage donc! Approche, toi pour qui mon Sauveur n'est qu'un guerrier véritable, avec une armure véritable, au lieu d'un conquérant spirituel, destiné à triompher des puissances spirituelles par des armes spirituelles, et dans des batailles spirituelles. Viens apprendre de la bouche de cette légion de démons, cachée dans un seul homme, ainsi qu'elle le déclare elle-même, que le Christ est le vainqueur des ennemis spirituels, que ses combats et ses armes sont les armes et les combats de l'esprit, conséquemment qu'à lui seul était réservé l'honneur de terrasser la légion infernale dans une guerre que le roi-prophète semble avoir entrevue, quand il s'écrie: « Le Seigneur est fort, il est puissant. C'est lui qui triomphe dans les combats. » Il a dit vrai. Le Christ se mesura avec la mort, son dernier ennemi, et l'enchaîna au trophée de sa croix.

Ce démon, surnommé Légion, le reconnut pour le Fils de Dieu; mais de quel Dieu? Indubitablement de ce Dieu dont ils connaissaient l'abîme et redoutaient les tourments. Il n'est pas vraisemblable qu'ils aient attribué la puissance à un Dieu récent et inconnu, parce qu'ils n'ont pu ignorer le Créateur. Admettons, si tu le veux, que Satan n'ait pas su autrefois qu'il y avait un Dieu au-dessus de sa tête; alors qu'il le vit déployer sa puissance au-dessous du ciel où il résidait, il ne peut s'empêcher de le reconnaître. L'accablante vérité que le prince des ténèbres avait découverte s'était répandue jusqu'aux derniers rangs de sa famille sur la terre, et dans l'étendue de ce ciel où agissait la divinité étrangère. Si elle eût existé, le Créateur n'eût pas manqué de la connaître, lui et ses créatures. Elle n'existait pas; |216 donc les démons ne connaissaient d'autre Christ que celui du Dieu sous lequel ils tremblaient. Aussi, écoute leurs supplications! S'ils demandent de n'être pas précipités dans l'abîme, de qui sollicitent-ils cette grâce, sinon du Créateur? Ils l'obtiennent, mais à quel titre? Est-ce pour avoir menti? est-ce pour l'avoir proclamé le fils du Dieu cruel? Singulier Dieu, qui assiste le mensonge et protège ses détracteurs. Mais non, comme ils avaient proclamé la vérité en reconnaissant leur Dieu et le Dieu de l'abîme, le Christ a sanctionné leurs dépositions, et attesté qu'il était Jésus vengeur, fils du Dieu vengeur.

Mais voici dans le Fils les misères et les infirmités du Père. Je veux le taxer d'ignorance: qu'on me permette ce langage contre l'hérésie. Une femme attaquée d'un flux de sang le touche, et il ne sait pas par qui il est touché. « Qui m'a touché? » dit-il. Malgré la dénégation de ses disciples, il insiste avec la même ignorance: «Quelqu'un m'a touché; » et il en donne cette preuve: « car j'ai senti qu'une vertu est sortie de moi. » A cela que répond le sectaire? Le Christ connaissait-il la personne? Alors pourquoi affecter l'ignorance? Pourquoi? afin de provoquer l'aveu de la faiblesse, afin d'éprouver la foi. Ainsi, autrefois il avait aussi interroge notre premier père comme s'il eût ignoré le lieu de sa retraite. « Adam, où es-tu? » La Justification du Créateur est la justification du Christ. Le Christ ressemble au Créateur.

Le Christ était ennemi de la loi ancienne qui interdisait de toucher une femme au moment de sa souffrance. C'est pour insulter à la loi, dis-tu, que non-seulement il se laissa toucher par la malade, mais qu'il lui rendit la santé. O Dieu, bienfaisant par haine plutôt que par nature! Mais si nous lisons que la foi de celle femme lui fut méritoire: « Votre foi vous a sauvée, » qui es-tu, pour expliquer par la jalousie une guérison que le Seigneur lui-même nous déclare avoir été la récompense de sa foi?

Veux-tu que toute la foi de cette femme consistât dans |217 son mépris pour la loi? A qui pourras-tu persuader qu'étrangère à un Dieu dont elle n'avait pas la moindre idée, et non encore initiée à l'Evangile nouveau, elle enfreignît brusquement des préceptes qui l'obligeaient encore? Mais en vertu de quelle foi cette désobéissance? En quel Dieu croyait-elle? Sur qui tombait son mépris? sur le Créateur? Car certainement c'est la foi qui conduisit sa main. Si c'est la foi au Créateur qui la conduisait, puis qu'elle ignorait un autre Dieu, comment alors viola-t-elle sa loi? Criminelle envers la loi, elle n'a pu l'être que par sa foi au Créateur. Ici, nouvelle difficulté: comment accorder le respect qui conseille la soumission, avec la violence qui transgresse? Je vais te le dire. Sa foi, c'était la conviction que « son Dieu préférait, la miséricorde au sacrifice; » c'était la certitude que son Dieu agissait par l'entremise du Christ. Avec ces sentiments, elle ne toucha point le Sauveur comme un juste, ni comme un prophète accessible à la souillure par son humanité, mais comme un Dieu que sa foi lui montrait au-dessus de toute atteinte corruptrice. Elle interpréta donc sagement en sa faveur les prohibitions de la loi qui n'attachaient d'impureté légale qu'aux choses qui pouvaient être souillées, mais non à Dieu qu'elle contemplait dans son Christ. Elle se rappela que ces mêmes prohibitions n'avaient en vue que le flux de sang qui accompagne la souffrance de chaque mois et l'enfantement, dans les opérations régulières de la nature, mais non dans ses aberrations. Elle savait donc bien que son état de santé n'était pas limité à un temps, mais réclamait le secours de sa divine miséricorde. A ce titre, on peut, dire qu'au lieu d'avoir violé la loi, elle en a sagement distingué les prescriptions. Telle sera sa foi qui lui avait communiqué aussi l'intelligence. « Si vous ne croyez pas, dit-il, vous ne comprendrez pas. » Le Christ, en approuvant la foi de cette femme qui ne croyait qu'au Créateur, se déclara, par sa réponse, le Dieu de la foi qu'il approuva. |218 

Ne négligeons point cette circonstance. En touchant le bord de son bêtement, la malade nous atteste que le Christ avait un corps réel et non illusoire. Nous n'avons pas ici le dessein de revenir sur cette question; nous recueillons seulement un fait qui fortifie notre preuve. Si le Christ n'avait pas un corps véritable, un fantôme, chose vaine et imaginaire, ne pouvait être souillé. Impuissant à contracter une souillure par le néant de la substance, comment l'aurait-il voulu? A litre d'ennemi de la loi? Il mentait, puisque sa souillure n'avait aucune réalité.

XXI. Il envoie ses disciples prêcher le royaume de Dieu. A-t-il déclaré de quel Dieu, du moins dans cette circonstance? «Vous ne prendrez aucune nourriture, aucun vêtement pour votre route. » Qui a pu le prescrire, sinon le Dieu qui nourrit les corbeaux, revêt les fleurs de leur parure, et a dit autrefois: « Vous ne lierez point la bouche du bœuf pendant qu'il foule le grain, afin qu'il se nourrisse de son travail; car quiconque travaille mérite sa récompense. » Que Marcion efface ces paroles, que nous importe, pourvu que le sens demeure? Mais « quand Jésus-Christ ordonne à ses apôtres de secouer (en témoignage de malédiction) la poussière de leurs pieds contre les impies qui ne les ont pas reçus, » personne n'invoque le secours d'un témoignage sans intention de porter l'affaire à un tribunal. Oui, prendre des témoins contre l'inhumanité, c'est la menacer du juge.

Les dépositions de tous ceux qui assuraient à Hérode « que les uns prenaient le Christ pour Jean-Baptiste, les autres pour Hélie, les autres pour quelqu'un des anciens prophètes, » attestent encore qu'aucun Dieu nouveau n'avait été prêché par le Christ. Quel qu'eût été son rang parmi eux, il ne fût pas ressuscité pour annoncer un autre Dieu après sa résurrection.

Il nourrit le peuple dans le désert, toujours d'après son ancienne coutume. S'il n'est pas le même Dieu que le Créateur, il est bien au-dessous du Créateur; car ce ne fut |219 point pendant un seul jour, avec les éléments grossiers d'un pain et d'un poisson, ni cinq mille hommes seulement que le Dieu de la loi ancienne nourrit autrefois. Le prodige se renouvela pendant quarante ans, avec la manne céleste, et pour six cent mille hommes. Au reste, la majesté divine fut tellement la même des deux côtés, qu'elle voulut d'après l'exemple déjà donné, non-seulement que la nourriture, tout exiguë qu'elle était, suffît aux besoins de la multitude, mais qu'elle les dépassât de beaucoup. Ainsi, dans un temps de famine, sous le prophète Elie, les modiques et dernières provisions de la veuve de Sarepta s'étaient prolongées au-delà du temps de la famine, grâce à la bénédiction du prophète. Le fait est consigné au troisième livre des Rois. Si tu ouvres le quatrième, tu y trouveras la conduite du Christ écrite d'avance dans les actions de l'homme de Dieu. Il ordonne qu'on distribue au peuple les vingt pains d'orge qu'on lui avait présentés. « Qu'est-ce que cela pour cent personnes? » lui réplique son serviteur, qui comparait le nombre des assistants à l'exiguïté de la nourriture. « Donne, lui dit-il, et ils mangeront; car voici, ce que dit le Seigneur: Ils mangeront ces pains, et il en restera. Ils mangèrent en effet, et il en resta, suivant la parole du Seigneur. » O Christ ancien jusque dans sa nouveauté! Voilà pourquoi Pierre, confrontant les merveilles dont il avait été le témoin, avec les miracles de la loi. ancienne, reconnaît non-seulement le passé, mais dans le passé la prophétie de l'avenir. « Et vous, qui. dites-vous que je suis? » lui demande son maître. Alors il lui répond au. nom de tous: «Vous êtes le Christ. » Il n'a pu avoir le sentiment d'un autre Christ que de celui qu'il connaissait par les Ecritures, et dont il confrontait les actions avec les prophéties. Le Christ lui-même confirme son témoignage en l'acceptant, que dis-je? en recommandant le silence. En effet, si d'un côté Pierre n'a pu le promulguer que comme le Christ du Créateur; si, de l'autre, le Christ lui prescrit le silence sur la déposition |220de sa foi, donc mon Sauveur n'a pas voulu laisser proclamer la foi de l'apôtre.

----  « Illusion, me cries-tu: Pierre s'était trompe; le Christ voulut arrêter le mensonge à sa naissance. »

---- Le Christ assigne à ce silence une cause bien différente. « Il faut, ajoute-t-il, que le Fils de l'Homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens du peuple, par les princes des prêtres, par les scribes; qu'il soit mis à mort, et qu'il ressuscite le troisième jour. » Comme cette prédiction concernait le Christ, et le Christ seulement, proposition qui trouvera sa preuve en son lieu, il attesta qu'il était bien le Christ auquel appartenait la prédiction. Supposons même que la prophétie eût été muette sur ce point, motiver le silence sur la nécessité de sa passion, c'était démontrer que Pierre ne s'était pas trompé.

«Quiconque voudra sauver sa vie, la perdra, et quiconque perdra la vie pour l'amour de moi, la sauvera. » Maxime, assurément, qui n'a pu partir que de la bouche du Fils de l'homme. Approche avec le roi de Babylone de cette fournaise ardente allumée par l'impie! Tu trouveras là comme le fils de l'homme, car il n'y était point, à proprement parler, parce qu'il n'était point encore né de l'homme; tu l'y trouveras opérant ce double prodige: il sauve les trois frères qui sacrifiaient leur vie pour sa gloire, il perd les Chaldéens qui préféraient sauver la leur par l'idolâtrie. Quelle est cette doctrine nouvelle dont les enseignements remontent à des siècles si éloignés? Déjà se vérifiaient les oracles par lesquels il devait annoncer un jour ses martyrs et les couronnes qu'il leur destinait. « Regardez, s'écrie Isaïe, le juste périt, et nul n'y pense dans son cœur; le Seigneur rappelle à lui l'homme de sa miséricorde, et pas un qui le regrette! » Et à quelle époque cet oracle est-il plus vrai que dans la persécution des saints? O mort, non ordinaire ni commune, selon les lois de la nature, mais illustre et soufferte dans les |221 combats pour la foi! mort dans laquelle quiconque abandonne sa vie pour l'amour de Dieu la conserve! Toutefois reconnais, même ici, le juge qui punit par la perte de la vie celui qui cherche à la racheter injustement, et récompense, par la conservation de cette vie, le généreux sacrifice qu'on en a su faire. Il se montre à moi comme un Dieu « jaloux qui rend le mal pour le mal. Quiconque rougira de moi, dit-il, je rougirai de lui. » Mon Christ seul pouvait être exposé à la confusion; sa vie est une longue suite d'outrages. Il lui faut subir ceux des hérétiques, qui lui reprochent avec un amer dédain l'abjection de sa naissance, et l'obscurité de ses premières années, et la bassesse de cette chair mortelle. Du reste, comment le Dieu des sectaires serait-il exposé à une confusion dont il n'est pas susceptible? Sa chair ne s'est point condensée dans un sein qui, pour être virginal, n'en est pas moins le sein d'une femme. Quoique né sans le concours de l'homme, du moins n'a-t-il pas été formé, d'après la loi des substances corporelles, du sang de la femme; il n'a point été une simple chair avant de recevoir sa forme, ni un insensible animal, après l'avoir reçue. Sa vie n'est point restée incertaine pendant les angoisses de dix mois; il n'a pas été, au milieu des douleurs soudaines et. convulsives de l'enfantement, jeté sur la terre hors du corps, vrai cloaque pour lui, après avoir été si long-temps plongé dans la fange. Il n'a point débuté dans la vie par des larmes, ni dans la souffrance par l'incision du lien ombilical; il n'a été ni long-temps lavé ni frotté de miel et de sel; il n'a pas été initié au linceul de la sépulture par les langes du berceau; on ne l'a pas vu ensuite souillé d'ordure sur le sein de sa mère, tourmentant la mamelle qui le nourrit; long-temps enfant, peu de temps jeune, parvenant lentement à l'âge mur: non, rien de pareil dans le Christ de Marcion; il est tombé du ciel tout fait, tout grand, tout complet; aussitôt Christ, Esprit, Vertu, Dieu seulement. |222 

Du reste, comme en lui rien n'était vrai puisqu'il n'avait rien de visible, il n'y avait pas à rougir pour lui de la malédiction de la croix, puisque la vérité de la croix manque où manque la vérité de la chair. Il ne pouvait dire: « Celui qui aura honte de moi, » tandis que le nôtre a dû. le prononcer. « Le Père l'avait abaissé pour un temps au-dessous de l'ange; il était un ver de terre et non pas un homme, le rebut de l'humanité, le jouet de la multitude. Il a daigné descendre jusque là pour nous guérir par ses plaies, » pour assurer notre salut par ses humiliations. Il fallait bien qu'il abaissât sa divine majesté pour l'homme, sa créature, « son image, sa ressemblance, » et non l'image et la ressemblance d'un autre, afin que l'homme qui n'avait pas rougi d'adorer le. bois et la pierre, apprenant, dès-lors, à ne pas rougir du Christ, fît à Dieu satisfaction pour l'impudeur de l'idolâtrie, en ne rougissant pas de la croix. Laquelle de toutes ces circonstances s'applique à ton Christ, ô Marcion! Lui, rougir! et de quoi? A toi, plutôt, de rougir d'avoir imaginé un Christ si étrange!

XXII. Mais ce qui tourne encore plus à la confusion, c'est que tu lui permettes de se montrer sur la montagne écartée, avec Moïse et Elie qu'il venait anéantir.

---- Voilà précisément ce que proclama la voix partie de la nuée: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le! » c'est-à-dire n'écoutez plus ni Moïse ni Elie.

---- A la bonne heure! mais il suffisait de la déclaration sans la présence des deux prophètes. En désignant celui qu'il fallait écouter, elle excluait tous les autres; ou bien permit-elle de prêter l'oreille à Isaïe, à Jérémie et aux prophètes qu'elle ne montra point, si elle bannit ceux qu'elle rendit visibles? Leur présence a été nécessaire, je te l'accorde. Au lieu de les montrer dans la familiarité de l'entretien, preuve d'amitié, ou dans la communauté de la gloire, marque de complaisance et de faveur, pourquoi ne pas les faire voir dans quelque lieu obscur, signe |223 certain d'anéantissement, ou même dans les ténèbres du Créateur, qu'il était venu dissiper en les éloignant ainsi des divines splendeurs du Christ, qui était venu séparer leurs oracles et leurs Ecritures de son propre Evangile? Voilà comme il démontre qu'ils lui sont étrangers, il les place auprès de lui. Voilà comme il nous enseigne à les abandonner, il. les associe à sa mission. Voilà comme il les anéantit, il les relève en les couvrant des rayons de sa gloire. Qu'eût fait de mieux leur propre Christ? Alors, je pense, il les eut révélés dans le système de l'hérésie, comme aurait pu le faire le dieu de Marcion, en les traitant comme il aurait traité tout autre, et non comme ses prophètes. Au contraire, montrer à ses côtés les hérauts de son avènement, se révéler avec ceux auxquels il s'était manifesté dans des révélations antérieures, s'entretenir avec ceux qui avaient tant de fois entretenu l'univers de sa présence, communiquer sa gloire à ceux qui l'avaient proclamé roi de gloire, à deux hommes illustres, dont l'un avait été le législateur du peuple, et l'autre son réformateur; dont l'un avait consacré l'ancien Testament, et l'autre consommé le nouveau, quoi de plus convenable pour le Christ du Créateur? Aussi Pierre, reconnaissant à bon droit les compagnons de son Christ, auquel ils étaient inséparablement unis, s'écrie: « Il est bon que nous soyons ici? » Oui, bon d'habiter où se trouvaient Moïse et Ëlie. « Dressons-y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, une pour Elie. » Mais il ne savait ce qu'il disait. Comment; cela, toutefois? Son ignorance provenait-elle d'une erreur naturelle, ou avait-elle pour cause le principe que nous défendons dans la prophétie nouvelle, l'extase de la grâce, qui est une sorte de démence? En effet l'homme, dans le ravissement de l'esprit, surtout lorsqu'il contemple la gloire de Dieu, ou que Dieu parle par sa bouche, doit nécessairement être emporté hors de lui-même et se perdre dans les rayons de la majesté divine: tel est le point qui nous sépare d'avec les Psychiques. En attendant, le |224 ravissement extatique de Pierre est facile à expliquer. Comment aurait-il connu Moïse et Elie autrement qu'en esprit? Le peuple n'avait ni leurs statues, ni leurs images; la loi le défendait. Pierre les avait donc vus en esprit; par conséquent ce qu'il avait dit, dans le ravissement de l'esprit et hors de ses sens, il ne pouvait le savoir.

D'ailleurs, s'il ne savait pas ce qu'il disait, parce qu'il se trompait véritablement en regardant le Christ comme leur Christ véritable, il est donc certain que Pierre, interrogé plus haut par le Christ sur l'opinion qu'ils avaient de lui, répondit qu'ils le regardaient comme le Christ envoyé du Créateur: « Vous êtes le Christ! » S'il l'avait connu en ce moment pour être le Fils d'un Dieu étranger, il ne se serait pas trompé non plus sur ce point. Que si la seconde erreur naît de la première, il en résulte invinciblement que, jusqu'à ce jour, le Christ n'avait révélé aucune divinité nouvelle; que, jusqu'à ce jour, Pierre ne fut point dans l'erreur, puisque son maître ne révélait rien de semblable, et que, durant tout cet intervalle, il ne faut pas le considérer autrement que comme le Christ du Créateur, dont il retraça ici toute la conduite.

Il choisit parmi ses disciples trois témoins de la vision et de la voix. Nouveau trait de ressemblance avec son Père, qui avait dit: « Toute parole sera assurée par la déposition de trois témoins. » Il se retire sur une montagne. Je reconnais la raison du lieu: c'est sur une montagne que le Créateur avait initié à sa loi le peuple primitif, par une vision et par le son do sa voix. Il fallait que la nouvelle alliance fût signée sur le lieu élevé où avait été conclue l'ancienne, sous l'ombre environnante de la même nuée, condensée par l'air du Créateur, comme personne n'en douta, à moins que ton dieu, ô Marcion, n'ait rassemblé quelques nuages le jour où il se fraya un chemin à travers le ciel du Créateur, ou n'ait encore emprunté les vapeurs de son antagoniste. Aussi la nuée ne fut-elle pas muette alors. Une voix se lit entendre du ciel; le Père rendit un |225 nouveau témoignage à ce Fils, duquel il avait déjà dit par l'organe de David: «Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujourd'hui; » et par Isaïe: « Si vous craignez le Seigneur, écoutez la voix de son Fils. » C'est pourquoi, le rendant visible enfin, il s'écrie: « Celui-ci est mon Fils. » Et on sous-entend, le Fils que je vous ai promis. En effet, s'il a promis autrefois et qu'il dise ensuite: « Celui-ci est, » cette parole convient à celui qui montrait l'objet qu'il avait promis, et non pas à celui auquel l'on peut répondre, Qui es-tu pour me dire: « Celui-ci est mon Fils? » Ton Fils! Tu ne m'as pas plus annoncé son futur avènement que tu ne m'as révélé toi-même ta propre existence.

« Ecoutez-le donc! » Dès l'origine, il avait déclaré lui-même qu'il fallait l'écouter comme un prophète, parce que le peuple devait le considérer comme tel. « Dieu vous suscitera, dit Moïse, un prophète d'entre vos frères.» Allusion à sa naissance charnelle. « Ecoutez-le comme moi-même. » « Car toute ame qui ne l'écoutera point sera exterminée du milieu de son peuple. » Isaïe parle le même langage: « Si vous craignez le Seigneur, écoutez la voix de son Fils. » Parole que le Père lui-même devait appuyer, lorsqu'il interrompit l'entretien de son Fils par ces mots: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoulez-le! »

Si la translation s'est faite de Moïse et d'Elie au Christ, ce n'était pas de la part d'un autre Dieu pour un autre Christ, mais de la part même du Créateur pour son Christ, lorsqu'il lit succéder le Nouveau Testament à l'Ancien. « Ce n'est point un mandataire, ni un envoyé qui les sauvera, dit Isaïe; c'est le Seigneur lui-même, » prêchant en personne, accomplissant la loi et les prophètes. Le Père assigna donc au Fils des disciples nouveaux. Mais auparavant, il associa publiquement Moïse et Elie aux prérogatives de ses splendeurs, comme pour les congédier avec les honneurs que réclamaient leur rang et leur fidélité, afin de prouver à Marcion qu'il y avait société de gloire entre le Christ, Moïse et Elie. Habacuc nous a décrit |226 d'avance toutes les circonstances de cette vision dans ce passage, où l'Esprit saint parle ainsi au nom des apôtres: « Seigneur, j'ai entendu la parole, et j'ai pâli de crainte. » Devant qui, sinon devant l'auteur de cette parole: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le! J'ai considéré tes œuvres, et j'ai été ravi hors de moi. » Quand cela, sinon quand Pierre ne sait ce qu'il dit a la vue d'une si grande gloire? « Tu t'es montré au milieu de deux animaux,» Moïse et Elie. C'est de ces animaux mystérieux que Zacharie parlait dans la vision de deux oliviers et. de deux rameaux chargés d'olives. « Ils sont les deux fils de l'abondance, qui assistent devant le maître de toute la terre. » « Sa gloire a couvert les cieux, » poursuit Habacuc. Voilà la nuée resplendissante. « Son éclat imitait celui de la lumière, » de cette même lumière dont ses vêtements étincelaient. Rappelons-nous la promesse faite à Moïse, nous la verrons s'accomplir. L'homme de Dieu, souhaitant de voir la face du Seigneur: « Maintenant donc, si j'ai trouvé grâce devant vous, montrez-vous à moi, afin que je vous voie, » soupirait, après cette présence par laquelle le Christ devait revêtir notre humanité. Le prophète savait bien, car déjà cette réponse lui avait été faite, il savait bien que personne « ne peut contempler la face du Seigneur sans mourir. » ---- « Et je prononcerai en ta présence le nom du Seigneur: ---- Seigneur, manifestez-moi votre gloire, » répète le juste. Il lui fut répondu au sujet de l'avenir ce qu'il avait déjà entendu: « Je te précéderai dans ma gloire, etc. » Et en dernier lieu, « Tu ne me contempleras que par derrière. » Il ne parlait pas ici de son corps ni de ses vêtements, mais de cette gloire qui devait être révélée dans les derniers temps, et après laquelle il soupirait. Alors le prophète le « verra face à face, » comme la promesse lui en est faite dans ces mots adressés à Aaron: « Si quelqu'un parmi vous est prophète du Seigneur, je lui apparaîtrai dans une vision, et je lui parlerai dans le sommeil. Mais il n'en est point ainsi de |227 mon serviteur Moïse. Je lui parlerai à lui bouche à bouche (allusion à notre humanité qu'il devait revêtir), et non d'une manière énigmatique, ni en figures. » Marcion veut-il qu'il n'ait pas été vu s'entretenant avec le Seigneur, circonstance qu'il a supprimée, mais seulement debout auprès de lui? Je n'en demande point davantage. L'Exode me le montre « debout, face à face et bouche à bouche avec le Seigneur. » Il n'était donc pas loin de lui. Il était dans sa gloire même, et non pas seulement en sa présence. Il s'éloigna non moins honoré par le Christ qu'il ne l'avait été autrefois du Créateur, éblouissant par ses rayons les yeux des enfants d'Israël, à peu près comme ce Marcion aveuglé au sein de la lumière, puisqu'il ne voit pas que cet argument tourne contre lui.

XXIII. Israël va parler par ma bouche. Le christ de Marcion, debout devant moi, s'écrie: « Génération infidèle et perverse! jusqu'à quand serai-je avec vous et vous supporterai-je? » Il me force à lui répondre aussitôt: « Etranger, qui que lu sois, dis-moi auparavant qui tu es, au nom de qui tu viens, et quels sont tes droits sur nous? Jusqu'ici, tu appartiens tout entier au Créateur. Descends-tu de sa part? agis-tu dans ses intérêts? Nous acceptons tes réprimandes. Si c'est un autre dieu qui t'envoie, je te somme de nous apprendre quels dogmes tu nous as jamais révélés de ta doctrine, et où est la foi que nous devions avoir, pour nous reprocher notre incrédulité, quand tu n'as point songé à te révéler toi-même? Combien y a-t-il d'années que tu vis parmi nous, pour accuser le temps? Sur quels points as-tu supporté nos prévarications, pour nous vanter ta longanimité? A peine sorti du puits de la fable, te voilà rugissant dès l'abord. »

Au rôle des Hébreux, joignons celui des apôtres que Marcion attaque: « O génération infidèle et perverse! jusqu'à quand serai-je avec vous et vous supporterai-je? » Je puis arrêter le débordement de sa colère par ces justes |228 réfutations. « Étranger, qui que lu sois, dis-moi auparavant qui tu es » au nom de qui tu viens, et quels sont tes droits sur nous? Jusqu'ici, j'imagine, tu appartiens au Créateur, et nous n'avons suivi tes bannières qu'autant que nous avons reconnu dans loi les indices du Créateur. Si tu Tiens de sa part, nous acceptons la réprimande. Si tu agis dans les intérêts d'un autre, je t'en conjure, dis-nous quels dogmes de ta doctrine tu nous as révélés, et où est la foi que nous devions avoir, pour nous reprocher notre incrédulité, toi qui jusqu'ici n'as point encore fait connaître ton auteur. Depuis combien d'années vis-tu parmi nous, pour nous opposer le temps? En quoi as-tu souffert de notre part, pour nous vanter ta longanimité? À peine sorti du puits de la fable, le voilà rugissant dès l'abord. » Je le demande, qui n'eût pas repoussé ainsi l'injustice de ses reproches, si on l'avait cru fils d'un dieu qui n'avait point encore de droits à se plaindre? Et à quel litre se fut-il indigné contre les coupables, si, toujours présent au milieu des Juifs par sa loi, et ses prophètes, par ses prodiges et ses bienfaits, il ne les avait toujours trouvés incrédules?

----  « Mais voilà que ce Christ chérit les petits enfants et enseigne que ceux qui aspirent à la première place doivent leur ressembler, tandis que le Créateur, pour venger son prophète Elisée que des enfants avaient insulté, lance contre eux des ours. »

----  Opposition assez impudente, qui confond à dessein les premières années de l'enfance avec une enfance plus avancée, un âge plein encore d'innocence avec un autre déjà capable de discernement, pouvant injurier, pour ne pas dire blasphémer. Comme Dieu est juste, il ne pardonna point à ces enfants impies, afin de contraindre tous les âges, et surtout l'enfance, a honorer la vieillesse. Mais, par sa bonté paternelle, il chérit si tendrement les petits enfants, que, dans l'Egypte, il bénit les sages-femmes qui protégeaient les nouveau-nés des Hébreux contre l'édit |229 de mort de Pharaon. Ainsi les dispositions du Christ et du Créateur sont les mêmes. Au contraire, le dieu de Marcion, qui interdit le mariage, comment aimera-t-il les petits enfants, qui sont le motif du mariage? Qui hait le germe, hait de toute nécessité le fruit. Que dis-je? ce dieu barbare est plus cruel que l'Egyptien lui-même. Pharaon condamnait à mourir les enfants qui naissaient: celui-ci les condamne à ne point naître, et leur arrache une vie de dix mois dans le sein maternel. Mais combien il est plus raisonnable de mettre l'affection pour les petits enfants sur le compte de celui qui, en bénissant le mariage pour la propagation de l'espèce humaine, a promis également par sa bénédiction les fruits du mariage, dont l'enfance est le premier!

---- « Le Créateur, à la voix d'Elie, fait descendre une seconde fois le feu du ciel sur le faux prophète. Je reconnais dans ce châtiment la rigueur du juge. Mais qui n'aime au contraire la mansuétude du Christ reprenant ses disciples lorsqu'ils sollicitaient le même châtiment contre une bourgade de Samarie? »

----  Apprenons à l'hérétique que cette mansuétude du Christ a été promise par ce même juge si rigoureux! « Il ne criera point: les éclats de sa voix ne retentiront point; sur la place publique. Il ne foulera point aux pieds le roseau brisé; il n'éteindra point le lin qui fume encore. » Un Dieu semblable était encore bien plus éloigné de faire tomber une pluie de feu sur les hommes. Car il dit lui-même à Elie: « Le Seigneur n'est pas dans le feu, il réside dans un esprit de douceur. »

---- Mais pourquoi le dieu si compatissant de Marcion refuse-t-il pour compagnon celui qui s'offre à le suivre partout où il ira? Parce que ces mots, « Je vous suivrai partout où vous irez, » étaient le langage de l'orgueil ou de l'hypocrisie, me répond le sectaire.

Mais alors, en jugeant l'orgueil ou l'hypocrisie dignes d'un refus, il a donc exercé les fonctions de juge. Par là |230 même, il a donc infligé une condamnation, et refusé le salut à qui l'a repoussé. Car s'il appelle au salut celui qu'il ne repousse pas ou qu'il invite le premier, il perd celui qu'il repousse. Au disciple qui s'excuse de le suivre sur-le-champ avant d'avoir enseveli son père: « Laisse, dit-il, les morts ensevelir leurs morts; mais toi, va, et annonce le royaume de Dieu. » C'était affirmer évidemment que les deux lois appartenaient au Créateur. Le Lévitique d'ailleurs défend au prêtre d'assister aux funérailles de ses parents: » Le prêtre ne s'approchera point d'un corps dont « la vie s'est retirée, et ne se souillera point par les funérailles de son père. » Voilà pour le sacerdoce. Je lis dans les Nombres, entre autres prescriptions, au sujet du voeu: « Durant tout le temps de sa consécration, qui conque a fait un vœu au Seigneur, n'ira point près des morts: il ne se souillera point par les funérailles de son père, de sa mère, ou de ses frères. » Il destinait, j'imagine, au sacerdoce et à la consécration celui qu'il avait, formé à la prédication du royaume de Dieu. Ou s'il n'en est rien, ô mille fois impie ton christ qui, sans qu'aucune loi le défendît, ordonne à des fils de mépriser la sépulture de leurs pères! Un troisième lui dit: « Je vous suivrai, mais permettez-moi d'aller dire adieu aux miens. » Le Seigneur « lui défend de regarder en arrière. » Il fait ainsi ce que faisait, le Créateur! Il avait adressé la même injonction à ceux qu'il sauvait des flammes de Sodome.

XXIV. Outre ses douze; apôtres, « il s'en choisit soixante-dix autres. » Pourquoi douze? pourquoi soixante-dix? Sinon à cause des douze fontaines d'Elim, et des soixante-dix palmiers? C'est la diversité des circonstances et non de pouvoirs qui crée les oppositions. Perdre de vue la différence des temps, c'est aller se heurter contre celle des pouvoirs. Conduits par la main du Créateur, les enfants d'Israël sortent de l'Egypte, chargés non-seulement de vases d'or et d'argent, et des étoffes de leurs maîtres, mais encore de bagages et d'abondantes provisions. Le Christ, |231 au contraire, défend à ses disciples de prendre même un bâton pour la route. Pourquoi cette différence? Les premiers s'enfonçaient dans le désert, tandis que les autres étaient envoyés dans les villes. Examine la diversité des situations: tu reconnaîtras qu'un seul et même pouvoir dispose le départ des siens, selon la pénurie ou l'abondance des lieux; circonscrit et indigent dans la profusion des cités, richement approvisionné pour les besoins du désert.

« Vous n'emporterez pas de chaussures. » Autre preuve de son identité avec celui qui avait conservé, pendant tant d'années, les chaussures du peuple dans le désert. « Vous ne saluerez personne sur le chemin. » Singulier destructeur des prophètes, qui imite leurs exemples. Qu'Elisée envoie son serviteur Giézi, pour ressusciter le fils de la Sunamite, ne lui dit-il pas: « Ceins tes reins, prends ton bâton à ta main, et va: si tu rencontres quelqu'un sur ta roule, ne le bénis point (ne le salue pas), et si quelqu'un te bénit, ne le salue pas (ne lui rends pas son salut)? » Car la bénédiction le long du chemin n'est pas autre chose que le salut réciproque de ceux qui se rencontrent.

Cette injonction du Seigneur: « Dans quelque ville que vous entriez, dites premièrement: Paix à cette maison! » est encore la reproduction du passé. Elisée avait recommandé à Giézi de dire à la Sunamite en entrant chez elle: «Paix à votre époux? paix à votre fils! » Nous pouvons réclamer à plus juste titre des oppositions qui confondent le Christ au lieu de le diviser. « L'ouvrier est digne de son salaire. » A quel autre cette maxime convient-elle mieux qu'au juge éternel? Décider que l'artisan est digne de son salaire, c'est juger: point de rétribution qui ne repose sur une sentence. Là encore je retrouve la loi du Créateur, où l'animal qui travaille est déclaré digne de son salaire: « Vous ne lierez point la bouche du bœuf qui foule vos moissons. » Quel est le zélé bienfaiteur de l'homme, sinon le protecteur de la bêle elle-même? Que |232 si le Christ a prononcé que l'ouvrier était digne de son salaire, il a justifié le Créateur, ordonnant aux Hébreux d'emporter les dépouilles de l'Egyptien. En effet, les ouvriers qui avaient bâti des édifices et des villes pour leurs maîtres étaient dignes de leur salaire. Conséquemment, au lieu d'avoir été instruits à tromper, le Très-Haut leur apprit seulement à s'indemniser eux-mêmes de leurs sueurs, unique compensation qu'ils pussent exiger de leurs tyrans.

L'ordre qu'il intime à ses disciples d'annoncer l'approche du royaume de Dieu, indique suffisamment que ce royaume n'était ni nouveau, ni inconnu. On ne peut montrer l'approche que d'une chose qui a été long-temps éloignée. Si elle n'avait jamais existé, avant de s'approcher, on ne pourrait pas dire d'une chose qui n'a jamais été éloignée qu'elle s'approche. Tout ce qui est nouveau et inconnu apparaît brusquement; tout ce qui apparaît brusquement, ne commençant à revêtir quelque forme que par L'annonce qui en est faite, ne date que du jour de cette prédication. D'ailleurs, il ne pourra ni avoir tardé autrefois tant qu'il n'était pas promulgué, ni s'être approché depuis qu'il a commencé d'être annoncé.

Il ajoute: « A ceux qui ne vous recevront pas, dites-leur: Sachez cependant que le royaume de Dieu s'approche. » Si ce n'est pas là un avertissement comminatoire, l'ordre est vain et superflu. Et que leur importe l'approche du royaume, si avec le royaume n'arrive pas le jugement, sentence de salut pour ceux qui ont cru à ses oracles? Comment cela? Si la menace ne peut rien sans l'exécution, as-tu dans le Dieu qui menace le Dieu qui exécute, et le juge complet dans l'un et l'autre cas? C'est ainsi qu'il enjoint encore à ses disciples de secouer la poussière de leurs pieds, en témoignage contre les rebelles, et pour qu'ils n'emportent rien de cette terre, bien loin de leur permettre aucune communication avec elle. En effet, si la barbarie et l'inhospitalité ne doivent attendre de lui |233 aucune vengeance, dans quel but ce témoignage, sans signification, s'il ne renferme une menace? Or, j'ouvre le Deutéronome du Créateur. J'y lis que l'Ammonite et le Moabite n'entreront jamais dans l'assemblée du Seigneur, parce qu'ils ont frustré son peuple de l'eau et du pain de l'hospitalité. Plus de doute; voilà de quelle main part l'interdit prononcé par le Christ sous cette forme: « Qui vous méprise me méprise. » Le Chréateur en avait dit autant à Moïse: « Ce n'est pas toi qu'ils ont méprisé; c'est moi. » Moïse, en effet, n'est pas moins apôtre que les apôtres ne sont prophètes. Même autorité, même honneur dans ce double ministère confié par un seul et même Seigneur, le Dieu des prophètes et des apôtres.

« Voici que je vous donne puissance pour marcher impunément sur les serpents et les scorpions. » Qui tient ce langage? Le Dieu qui règne sur tous les êtres, ou celui qui n'a pas même à lui la plus chétive créature? Heureusement le Créateur a donné autrefois cette puissance aux enfants à la mamelle. « Ils se joueront avec l'aspic, ils porteront la main dans la caverne du basilic, sans en recevoir de blessure. »

Ne savons-nous pas, d'ailleurs, en laissant à l'Ecriture son sens littéral (car les bêtes sont impuissantes à nuire là où se rencontre la foi), que ces scorpions et ces serpents désignent allégoriquement les esprits de malice dont le prince est appelé Serpent, Dragon, ou de tout autre nom terrible dans les livres saints du Créateur, qui avait conféré le même pouvoir à son premier Christ? Le Psaume 90 en fait foi. « Tu marcheras sur le lion et l'aspic, tu fouleras aux pieds le lionceau et le dragon. » Isaïe a dit la même chose: « En ce jour-là, le Seigneur, armé d'un glaive pénétrant, fort, invincible ( qu'est-ce que ce glaive, sinon son Christ? ) visitera le serpent énorme, aux replis tortueux, et fera périr le dragon de la mer. » Je lis ailleurs dans le même prophète: « Et là sera une voie, la voie sainte; l'impur n'y passera point, et elle vous fut |234 ouverte. Les insensés n'y marcheront pas. Aucun lion, aucune bête farouche n'y entrera. » Ge chemin mystérieux signifiant la foi par laquelle nous parviendrons à Dieu, c'est donc à ce chemin, c'est-à-dire à la foi, qu'il promet la faculté de détruire ou de soumettre les bêles féroces. Enfin, pour peu que tu lises le texte précédent, tu reconnaîtras que le temps de la promesse était arrivé. « Fortifiez-vous, mains languissantes; affermissez-vous, genoux tremblants! Alors les yeux de l'aveugle et les oreilles du sourd s'ouvriront; le boiteux bondira comme le cerf, et la langue du muet sera prompte et rapide. » Tout s'accorde: là où il consigne le bienfait de ses guérisons, il soumet à ses saints les scorpions et les serpents, ce même Dieu qui avait reçu d'abord cette puissance de son Père, afin de la communiquer aux autres, et qui la manifesta conformément à la marche des prophéties.

XXV. Quel maître du ciel invoquera-t-il, sinon celui qui en est visiblement le Créateur! ce Père! Seigneur du ciel et de la terre, je vous rends grâces d'avoir dérobé ces choses aux sages et aux prudents, et de les avoir révélées aux petits! » Quels sont ces mystères! à qui sont-ils? qui les cache? qui les révèle? le Dieu de Marcion? Mais il n'avait, par le passé, rien produit, au dehors qui pût renfermer quelque mystère, ni prophétie, ni parabole, ni vision, ni action, ni parole, ni nom couvert du voile de l'allégorie, de la figure et de l'énigme; il y a mieux: il avait toujours étouffé sa majesté elle-même, qu'il révélait alors par l'intermédiaire de son Christ, iniquité flagrante! quel était donc le crime des sages et des prudents du siècle, pour se cacher à leur intelligence? Ni leurs lumières, ni leur sagesse ne pouvaient s'élever spontanément jusqu'à un Dieu qui n'avait manifesté son existence par aucune œuvre, à la voix, et comme à la trace de laquelle ils pussent le découvrir.

Mais je l'accorde; ils avaient offensé, je ne sais comment, un Dieu inconnu. Supposons qu'il cessa de l'être; |235 du moins il n'aurait pas dû se montrer jaloux à leur égard, puisque tu le fais différent du Créateur. Donc, s'il n'avait produit d'avance aucun élément sous lequel il cachât ses mystères, s'il n'y avait point de coupables auxquels il les dérobât, s'il ne devait pas même les dérober, au cas où il y en aurait eu, qui n'a pu cacher ses secrets ne pourra les révéler; donc il n'est ni le Seigneur du ciel, ni le Père de Jésus-Christ. Son Seigneur et son Père, c'est celui auquel se rapportent chacune de ses actions et de ses paroles. En effet, il a étendu antérieurement les voiles de l'obscurité prophétique, afin que la foi méritât l'intelligence. « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas. » Il regarda comme coupables les sages et les prudents du siècle. Ils fermèrent les yeux à la connaissance d'une divinité qui avait gravé son nom sur de si magnifiques ouvrages; quelquefois même ils blasphémèrent sa majesté, et fournirent aux hérétiques la malice de leurs arguments. En troisième lieu, le Créateur « est un Dieu jaloux. » Il avait annoncé par l'organe d'Isaïe l'événement dont le Christ le félicite. « Je détruirai la sagesse des sages, j'obscurcirai l'intelligence de ceux qui se croient habiles. » Ailleurs, il s'annonce comme celui qui cache et qui révèle. « Je le donnerai des trésors cachés; tu pénétreras dans le secret des conseils. ---- Je rends inutiles les prestiges des devins, et insensés ceux qui prononcent des oracles! Je renverse la science des sages, et je les accuse de folie. » S'il est vrai qu'il ait désigné son Fils comme le flambeau des nations, « Je l'ai établi la lumière des nations, » et qu'il faille entendre par nations les petits enfants, car elles ressemblaient autrefois à l'enfance, autant par l'infirmité de leur entendement que par la faiblesse de leur foi, alors il sera plus raisonnable de croire que le Dieu révélé en ce moment par le Christ aux petits enfants est le même qui, après s'être caché autrefois, avait promis de se manifester par le Christ. Ou bien non. Si c'est le Dieu de Marcion qui révèle les secrets du Créateur, il agit |236 donc dans les intérêts du Créateur, en publiant ses œuvres.

---- Il ne le faisait, me dis-tu, que pour les détruire en les manifestant?

Mais alors pourquoi ne pas les manifester à ceux dont le Créateur avait fermé les yeux, aux sages et aux prudents du siècle? S'il était dirigé par la bonté, il devait appeler au bienfait de cette révélation ceux qui en avaient été exclus, et non les petits enfants auxquels le Créateur n'avait rien envié.

Quoi qu'il en soit, nous croyons avoir prouvé que jusqu'ici le Christ a réédifié la loi et les prophètes bien plus qu'il ne les a détruits. « Toutes choses m'ont été confiées par mon Père, » dit-il. D'accord, s'il est le Christ du Créateur auquel appartiennent toutes choses. Le Créateur n'a pu confier à un Fils inférieur à lui-même l'universalité des choses qu'il a créées par ce même Fils, c'est-à-dire par son Verbe. Si c'est un dieu étranger, quelles sont toutes ces choses qu'il a reçues du Père? Sont-elles les œuvres du Créateur? Donc les choses que le Père confia au Fils sont bonnes; donc il est bon le Créateur dont toutes les œuvres sont bonnes; donc, par opposition, il est méchant celui qui envahit le bien d'autrui au profit de son Fils, et contrairement à sa propre loi qui dit: « Tu ne déroberas point. » Dieu indigent d'ailleurs, qui n'a d'autre moyen de doter son Fils que le vol et l'insurpation! Ou bien, n'a-t-il rien reçu du Père qui provienne du Créateur? Alors de quel droit s'arroge-t-il la propriété de l'homme, œuvre du Créateur? Passe encore pour l'homme; mais l'homme n'est pas à lui seul toute la création. Or, l'Ecriture m'apprend que toutes choses ont été remises au Fils. Que si, par ce mot, tu veux entendre l'espèce humaine en général ou l'universalité des peuples, le Créateur lui seul a pu les remettre entre les mains de son Fils: « Je te donnerai les nations pour héritage et la terre pour empire, » dit-il. Ou si ton Dieu possède quelque domaine qu'il livre entièrement à son Fils, et |237 où soit compris l'homme du Créateur, montre-moi du moins un seul de ses dons pour convaincre ma foi et pour me servir d'exemple. Sans quoi, ma raison refusera la. propriété de l'univers à celui dont je n'aperçois aucune œuvre, de même qu'elle attribuera les choses invisibles à l'auteur des merveilles que je vois.

Mais « nul ne sait quel est le Fils, sinon le Père, ni qui est le Père, sinon le Fils et celui auquel le Fils voudra le révéler. »

Par conséquent, le Christ aurait prêché un dieu inconnu. D'autres hérétiques s'appuient également de ce passage pour nous opposer que le Créateur était connu de l'univers, d'Israël par un commerce de tous les jours, et des nations par la nature. Comment alors affirme-t-il qu'il n'est connu ni d'Israël: « Israël m'a méconnu; mon peuple est sans intelligence; » ni des nations: « Aucun homme d'entre les peuples n'est venu à moi? » Voilà pourquoi « les nations sont devant lui comme une goutte d'eau dans un vase d'airain; pourquoi Sion a été abandonnée de lui comme une hutte après la saison des fruits. » Examine si ces mots ne confirment pas la prophétie qui reprochait aux hommes leur ignorance de Dieu qui se prolongea jusqu'à l'avènement du Christ. Aussi ajouta-t-il: » Celui-là connaît le Père, auquel le Fils l'a révélé, » parce qu'il était celui qui était annoncé « comme établi par le Père pour être le flambeau des nations et » d'Israël; » des nations pour les éclairer sur Dieu; d'Israël pour lui en donner une connaissance plus parfaite. Ainsi des arguments qui peuvent convenir au Créateur ne serviront point à accréditer la foi dans un Dieu étranger: il faut des preuves en contradiction avec le Créateur pour servir la foi de ton Dieu.

Si tu examines encore ce qui suit: « Bienheureux sont les yeux qui voient ce que vous voyez! Car je vous le dis; plusieurs prophètes ont désiré voir les choses que vous voyez, et ils ne les ont point vues; » tu |238 reconnaîtras que ces paroles découlent de ce qui précède: tant il est vrai que personne ne connut Dieu comme il convenait, puisque les prophètes eux-mêmes n'avaient pas vu les merveilles du Christ. Car si le Christ n'était, pas le mien, il n'aurait pas non plus rappelé les prophètes dans celle circonstance. Qu'y avait-il d'étonnant en effet qu'ils n'eussent pas vu les œuvres d'un Dieu inconnu, qui ne se révélait qu'après tant de siècles? D'autre part, quel eût été le bonheur de ceux qui voyaient alors des prodiges que d'autres n'avaient pu voir, s'ils n'avaient pas obtenu la faveur de contempler des choses qu'ils n'avaient jamais annoncées, sinon parce qu'ils avaient pu voir des merveilles que les prophètes avaient annoncées sans les voir? Ce bonheur sera donc d'avoir vu ce que d'autres n'avaient fait que prédire. Enfin nous montrerons, et, déjà nous avons montré, que les merveilles accomplies dans le Christ étaient celles qu'avaient signalées les prophètes, et que si quelques secrets furent dérobés aux prophètes eux-mêmes, c'était pour cacher entièrement «les mystères de Dieu aux sages du siècle. »

Dans l'Evangile de la vérité, un docteur de la loi aborde le Seigneur: « Maître, dit-il, que dois-je faire pour posséder la vie éternelle? » Dans celui de l'hérésie, on a effacé éternelle, afin que le docteur semble avoir consulté le Christ sur cette vie dont le Créateur promet la prolongation dans sa loi, et le Seigneur lui avoir répondu conformément à la loi: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute Ion âme et de toutes tes forces, » puisqu'il n'était interrogé que sur les conditions de cette vie. Mais le docteur savait bien à quel titre il obtiendrait la vie promise par la loi, sans avoir besoin de s'éclairer sur une loi dont il enseignait les ordonnances. Toutefois au milieu de ces morts ressuscites par le Christ, ressuscité lui-même à l'espérance de la vie éternelle par ces résurrections miraculeuses, il le consulte sur les moyens d'obtenir la vie éternelle, dans la crainte que de plus sublimes espérances |239 n'exigeassent de plus sévères prescriptions. Aussi le Seigneur, toujours le même et sans introduire aucun autre précepte nouveau que celui auquel est attaché le salut tout entier et l'une et l'autre vie, lui oppose le texte même de la loi: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toutes les forces de ton ame. » Enfin, si le docteur a consulté le Christ sur cette vie pleine d'années, et que le Christ lui ail répondu sur la vie que promet le Créateur, au lieu de s'expliquer sur la vie éternelle dont Marcion gratifie son dieu, comment obtiendra-t-il la vie éternelle! Elle ne s'achète point de la même manière que la vie du temps. Car il faut croire que la différence des sacrifices établit la différence des salaires. Le Marcionite n'obtiendra donc point la vie éternelle en aimant son dieu, au même prix que le disciple du Créateur achètera cette vie pleine d'années.

Mais quelle absurdité de prétendre que s'il faut aimer qui promet la vie du temps, il ne faut pas aimer davantage qui promet la vie de l'éternité! L'une et l'autre vie appartiendra donc au même maître, puisque la même voie conduit à l'une et à l'autre. Ce que le Créateur enseigne et promet, le Christ aussi a besoin de l'aimer, ne fût-ce qu'en conformité avec ce principe: Il est plus raisonnable d'attribuer des récompenses supérieures au Dieu qui en a déjà donné de moindres, qu'à celui qui n'a jamais préparé ma foi à de plus grandes rétributions par la garantie de plus petites.

Qu'importe maintenant que les nôtres aient ajouté le mot éternelle? Il me suffirait que le Christ en question, prédicateur de la vie éternelle et non de celle du temps, lorsqu'il est consulté sur cette dernière qu'il venait détruire, n'eût pas de préférence exhorté l'homme à conquérir la vie de l'éternité qu'il apportait. Je le demande, qu'aurait fait le Christ du Créateur, si celui qui avait formé l'homme pour aimer le Créateur n'eût pas été le Messie du Créateur? Ce qu'il eût fait? Il eût défendu d'aimer le Créateur. |240 

XXVI. En prière dans un lieu écarté, il s'adresse au Dieu supérieur, mais en levant des yeux impudents et téméraires vers le ciel du Créateur, Dieu terrible, Dieu barbare, qui aurait pu l'écraser de sa grêle et de sa foudre, de même qu'il a pu l'attacher à vin gibet dans Jérusalem.

Un de ses disciples l'aborde. « Maître, dit-il, apprenez-nous à prier, comme Jean l'a enseigné à ses disciples; » sans doute parce qu'il fallait des prières différentes pour un Dieu différent. Il faut que l'auteur de cette conjecture nous prouve auparavant qu'un Dieu différent avait été promulgué par le Christ; car personne n'aurait voulu prier avant de savoir qui il priait. Il l'avait appris, dis-tu. Prouve-le donc. Si tu ne peux le faire jusqu'ici, sache-le bien! ce disciple ne demandait que la manière de prier le Créateur auquel s'adressaient de leur côté les disciples de Jean. Mais comme Jean avait enseigné une nouvelle manière de prier, le disciple du Christ crut devoir, et non pas sans raison, interroger son maître, afin que lui et ses compagnons apprissent de sa bouche, non pas à prier un Dieu différent, mais à le prier différemment. Le Christ n'eût pas communiqué au disciple la manière de prier avant la connaissance de Dieu lui-même. Il enseigna donc au disciple la manière d'invoquer celui que le disciple connaissait jusqu'alors. Enfin reconnais quel Dieu manifestent les termes eux-mêmes de l'invocation. A qui dirai-je Père? A celui qui n'est pour rien dans ma naissance? à celui dont je ne tire pas mon origine? ou bien à celui qui m'a enfanté deux fois, dans mon corps et dans mon ame? A qui demanderai-je l'Esprit saint? A celui qui ne donne pas même l'esprit du monde, ou bien à celui qui « créa les esprits célestes pour être ses messagers, » et dont « l'Esprit reposait sur les eaux avant la création? » Hâterai-je de mes vœux le règne de celui que je n'ai jamais entendu nommer le roi de gloire, ou bien le règne de celui « entre les mains duquel sont même les cœurs des rois? » Qui me donnera mon pain de tous les jours? Celui qui n'a pas |241 même produit en ma faveur un grain de millet, ou celui qui nourrit tous les jours son peuple du pain des anges descendu des cieux? Qui remettra mes péchés? Celui qui ne les juge ni ne les retient, ou bien celui qui, outre la faculté de les remettre, les retient et les juge? Qui permettra que nous ne tombions point dans la tentation? Le Dieu devant lequel le tentateur ne pourra jamais trembler, ou bien celui qui dès l'origine a condamné d'avance l'ange tentateur? Invoquer avec ces formules tout autre Dieu que le Créateur, c'est l'insulter au lieu de le prier. Conséquemment, à qui demanderai-je pour recevoir? Auprès de qui chercherai-je pour trouver? A quelle porte frapperai-je pour qu'il me soit ouvert? Qui a le droit de donner au suppliant, sinon le possesseur de toutes choses, et dont je suis le domaine, moi suppliant? Et qu'ai-je donc perdu auprès de ce Dieu indigent, pour que j'aie à le chercher et à. le trouver auprès de lui? La sagesse? la prudence? C'est le Créateur qui les cache; c'est donc chez lui que je les chercherai. Le salut? la vie? Ils sont encore dans les mains du Créateur. On ne cherche un trésor que là où il a été enseveli pour apparaître un jour. Je ne frapperai qu'à la porte qui s'est déjà ouverte pour moi. Enfin, si recevoir, trouver, être admis sont le fruit du labeur et des instances du suppliant qui a demandé, cherché, heurté sans relâche, reconnais-le? tout cela n'est ordonné et promis que par le Créateur.

En effet, ton Dieu débonnaire, venant de lui-même au secours de l'homme qui n'est pas son ouvrage, ne lui aurait imposé ni fatigues, ni insistance. II cesserait d'être le Dieu parfaitement bon, s'il ne prévenait mes besoins avant que je les lui expose, s'il ne m'ouvrait la porte avant que je frappe. Il n'en va pas de même du Créateur. Il a pu imposer ces conditions par son Christ, afin que l'homme, après avoir offensé Dieu par sa volonté, condamné à une laborieuse expiation, reçût à force de demander, trouvât à force de chercher, entrât à force de heurter. Aussi la |242 comparaison, consignée plus haut, fait-elle de l'homme qui va demander des pains pendant la nuit, un ami et non un étranger, frappant à la porte d'un ami et non d'un inconnu. Car cet ami a beau avoir offensé son Dieu, il est bien plus l'homme du Créateur que du dieu de Marcion. Il va donc frapper à la porte de celui sur lequel il a des droits, dont il connaît la porte, qu'il sait avoir des pains et qui est couché au milieu d'enfants dont il a voulu la naissance. Il frappe à la porte le soir; c'est le temps du Créateur. Le soir appartient à qui appartiennent les siècles et la fin des siècles, Mais qui eût frappé à la porte d'un dieu nouveau qui ne faisait que d'apparaître? C'est le Créateur qui ferma longtemps aux nations une porte à laquelle heurtaient les Juifs; le Créateur qui se lève, et donne, sinon comme à un ami, du moins non pas comme à un étranger, mais, suivant sa parole elle-même, à un importun. Quelle importunité put avoir si promptement à endurer ton dieu récent? Reconnais donc ici encore le Père que lu nommes avec nous le Créateur. A lui de connaître les besoins de ses enfants. Demandent-ils du pain? il leur envoie la manne du ciel. Désirent-ils des viandes? il leur envoie des cailles, mais « non un serpent au lieu d'un poisson, ni un scorpion au lieu d'un œuf. » Il n'appartient qu'au maître du bien et du mal de ne pas donner l'un pour l'autre. D'ailleurs le dieu de Marcion, n'ayant point de scorpion à lui, ne pouvait dire qu'il ne donnerait pas ce qui n'était pas en sa possession, tandis que celui qui a des scorpions, n'en donne pas.

Par la même raison, celui-là communiquera l'Esprit saint qui commande aussi à l'esprit impur. Comme il avait chassé un démon muet, afin d'accomplir la prédiction d'Isaïe par cette espèce de guérison, on disait de lui qu'il chassait les démons par Béelzébub. « Si je chasse les dénions par Béelzébub, leur répondit-il, par qui vos enfants les chassent-ils? » Pouvait-il mieux déclarer qu'il chassait les démons au nom de celui par qui les |243 chassaient leurs fils, c'est-à-dire par la vertu du Créateur? Car si tu penses que cette parole: « Si je chasse les démons par Béelzébub, par quel autre vos enfants les chassent-ils? » soit un reproche qu'il leur adresse de les chasser par Béelzébub, la déclaration qui précède: « Satan ne peut être divisé contre lui-même,» se refuse à ce sens. Tant il est vrai que leurs fils ne les chassaient point au nom de Béelzébub, mais au nom du Créateur, comme nous l'avons dit. Pour le faire comprendre, il ajoute: « Mais si je chasse les démons par le doigt de Dieu, c'est que le règne de Dieu est arrivé jusqu'à vous. » Les magiciens appelés par Pharaon pour contrebalancer Moïse, nommèrent aussi doigt de Dieu la vertu du Créateur. «Le doigt de Dieu est ici,» s'écrient-ils, comme pour signifier la puissance dans la faiblesse. Fidèle à ces oracles, et rappelant plutôt qu'il n'abolissait un passé qui lui appartenait, le Christ nomma aussi doigt de Dieu la vertu divine, qui ne doit pas s'entendre d'un autre, que de celui qui l'avait lui-même ainsi appelé. Le royaume qui approchait était donc le royaume de celui dont le mot doigt indiquait la vertu. Il désigna donc sagement par la parabole du « fort armé, qu'un plus fort surprend et dépouille, » ce prince des démons qu'il avait nommé plus haut Satan et Béelzébub, afin de nous faire comprendre que c'était l'ange déchu qui avait été renversé par le doigt de Dieu, et non pas le Créateur qui avait été subjugué par un autre dieu. D'ailleurs, comment serait-il encore debout avec ses frontières, ses lois et ses fonctions, le royaume de celui qu'un plus fort que lui, le dieu do Marcion, aurait pu subjuguer aussi, même en lui laissant l'intégrité de son empire, si les Marcionites eux-mêmes ne mouraient conformément à ses décrets, en descendant dans la terre, trop souvent convaincus par un faible scorpion que le Créateur n'a pas été vaincu? « Une femme éleva la voix au milieu de la multitude. Bienheureuses les entrailles qui vous ont allaité; mais Jésus dit; |244 Bienheureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et la gardent! » C'est dans ce sens qu'il avait repoussé tout à l'heure sa mère ou ses frères, en leur préférant des cœurs dociles et soumis à Dieu. Sa mère n'était pas non plus auprès de lui dans ce moment. Tant il est vrai qu'il ne l'avait pas plus reniée autrefois que dans cette circonstance; seulement la félicité que l'on accordait aux entrailles qui l'avaient porté, au sein qui l'avait nourri, il l'a reporte sur les disciples fidèles. S'il n'avait pas eu de mère, aurait-il pu transférer ses droits?

XXVII. J'aime mieux venger plus tard le Créateur des accusations des Marcionites. Il me suffit ici que ces faiblesses se rencontrent dans le Christ. Il est inconstant, versatile, capricieux. Il enseigne une chose et en fait une autre; il prescrit «de donner à quiconque demande, et lui-même refuse un prodige à qui en demande. » Il cache aux hommes pendant des milliers d'années sa lumière, et il veut qu'au lieu de cacher notre lampe, nous la mettions sur le chandelier, afin qu'elle luise pour tous. Il défend de répondre à la malédiction par la malédiction, et plus encore de commencer à maudire; et il répète coup sur coup: Malheur aux Pharisiens! Malheur aux docteurs de la loi! Qui donc ressemble si exactement à mon Dieu, sinon son Christ? Nous avons établi plus d'une fois qu'on ne pouvait l'accuser d'avoir anéanti la loi, s'il n'avait pas proclamé un autre Dieu. Aussi le pharisien qui l'avait invité à dîner, se demandait-il à lui-même, pourquoi il ne s'était pas lavé avant de se mettre à table, suivant les prescriptions de la loi, puisqu'il prêchait le Dieu de la loi. Mais Jésus lui expliqua le sens de ces prescriptions: « Vous autres, vous nettoyez avec soin les dehors du plat et de la coupe; mais au dedans vous êtes pleins de rapines et d'iniquité. » Il voulait que la pureté du vase avertît l'homme d'être pur devant Dieu, puisque les préoccupations du pharisien portaient sur l'homme, et non sur une coupe qui n'avait pas été lavée. Aussi leur |245 dit-il: « Vous nettoyez l'extérieur du vase » ou la chair, « mais vous négligez l'intérieur » ou l'ame. Et il ajoute: « Celui qui a fait le dehors, » la chair, « n'a-t-il pas fait aussi le dedans, » l'ame? Par ces paroles, il montra ouvertement que l'homme appartient dans sa « double substance à celui qui préfère la miséricorde » non pas seulement aux purifications extérieures, mais même « aux sacrifices. »

Il ajoute encore: « Donnez l'aumône de ce que vous avez reçu, et tout sera pur en vous. » Que si un autre dieu peut avoir recommandé la miséricorde, toujours ne l'a-t-il pas pu avant de se faire connaître. Or, les faits parlent ici d'eux-mêmes. Il reprochait aux Pharisiens, non pas le dieu qu'ils croyaient, mais la manière dont ils le servaient, celui qui leur prescrivait par une figure la purification des vases, et sans allégorie les œuvres de la miséricorde. Ainsi encore leur fait-il un crime de payer exactement la dîme de quelques herbes, tandis qu'ils négligeaient la justice et l'amour de Dieu. La justice et l'amour de quel Dieu, sinon du Dieu auquel ils offraient la dîme de l'aneth et du cumin, selon les prescriptions de la loi? Tout le poids de ses censures portait sur leur fidélité aux petites choses, et leur infidélité dans les grandes, au mépris de celui qui disait: « Tu aimeras de tout ton cœur, de toute ton ame, et de toute ta force, le Seigneur ton Dieu qui t'a tiré de l'Egypte. » D'ailleurs le temps lui-même n'eût pas permis que le Christ réclamât un amour si prompt et si prématuré, pour un dieu nouveau, récemment connu, car je ne veux pas dire, non encore manifesté.

Lorsqu'il blâme ceux qui cherchent les premières places ou les salutations honorables, il suit l'exemple du Créateur, qui appelle ces ambitieux des magistrats de Sodome, qui nous défend de mettre notre confiance dans les princes, il y a mieux, qui déclare « le plus malheureux des hommes quiconque s'appuie sur un bras de chair. » Si quelqu'un |246 recherche la puissance pour tirer vanité des hommages d'autrui, puisqu'il a défendu d'attendre ces hommages, et de s'appuyer sur un bras de chair, la censure de l'orgueil et de l'ambition est partie du même Dieu. Il s'élève contre les docteurs de la loi eux-mêmes qui « chargeaient les autres de fardeaux que ceux-ci ne pouvaient porter et auxquels eux-mêmes n'avaient pas le courage de toucher du bout du doigt; » non pas qu'il songe à décrier ces fardeaux de la loi, comme s'il l'avait en aversion! Le moyen de supposer l'aversion à qui reproche de négliger les préceptes fondamentaux de la loi, l'aumône, la justice, l'amour de Dieu, bien plus importants que « la dîme de l'aneth et du cumin, ou la propreté des vases? » D'ailleurs, il eût excusé plutôt ceux qui portaient des fardeaux au-dessus de leurs forces. A quels fardeaux en veut-il donc? A ceux qu'ils ajoutaient de leur propre fonds, en prêchant la doctrine de l'homme pour favoriser leurs propres intérêts, « joignant des maisons à des maisons nouvelles pour dépouiller le prochain, soulevant les clameurs du peuple, aimant les présents, recherchant un salaire, déniant la justice au pauvre, faisant violence à l'orphelin et à la veuve. » Le même Isaïe dit encore à leur sujet: « Malheur à vous, qui êtes puissants à Jérusalem! » Et ailleurs: « O mon peuple, ceux qui t'appellent heureux, le trompent. » Qui sont ces oppresseurs, sinon les docteurs de la loi? S'ils déplaisaient au Christ, ils lui déplaisaient comme des hommes qui étaient à lui. Il n'aurait pas adressé ses reproches aux docteurs d'une autre loi.

Mais pourquoi encore cet anathème: « Malheur à vous, qui bâtissez des tombeaux aux prophètes, après que vos pères les ont fait mourir! » dignes plutôt de louanges ou attestant, par ces monuments de la piété, qu'ils désavouaient les crimes de leurs pères; pourquoi, si mon Dieu n'était pas « le Dieu jaloux, » comme l'en accusent les Marcionites, « et poursuivant l'iniquité des pères jusque |247 sur la troisième et la quatrième génération? » Mais quelle clef avait entre leurs mains les docteurs de la loi, sinon l'interprétation de la loi, dans l'intelligence de laquelle ils n'entraient pas eux-mêmes, faute de croire: « Car si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas, » et dont ils fermaient l'entrée aux autres, quand ils enseignaient, au lieu des préceptes divins, la doctrine de l'homme? Je le demande, le Dieu qui reproche aux docteurs de n'être pas entrés eux-mêmes et de fermer l'entrée aux autres, sera-t-il le détracteur de la loi ou son partisan? Détracteur, ceux qui fermaient l'entrée de la loi devaient lui plaire; partisan, il n'est donc plus ennemi de la loi.

---- Mais il répétait ces malédictions pour blâmer la cruauté du Créateur envers ceux qui, violant ses lois, tombaient sous le coup de ce mot terrible: Malheur!

---- S'il est cruel, qui ne craindra pas plutôt de provoquer ses rigueurs en désertant sa doctrine? Plus il le représentait comme formidable, plus il nous enseignait à nous le rendre propice, Ainsi devait procéder le Christ du Créateur.

XXVIII. C'est donc à juste titre que lui déplaisait l'hypocrisie de ces pharisiens qui aimaient Dieu du bout des lèvres et non du fond du cœur, « Gardez-vous, dit-il à ses disciples, du levain des Pharisiens, qui est l'hypocrisie, » et non la doctrine du Créateur. Le Fils hait les esclaves en révolte contre son Père; il ne veut pas que les siens se montrent tels envers lui, lui et non pas un autre dieu qu'aurait outragé l'hypocrisie contre laquelle il eut à prémunir ses disciples. C'est donc l'exemple des Pharisiens qu'il interdit. C'est à l'égard de celui contre lequel les Pharisiens péchaient qu'il défend de pécher. Par conséquent, puisqu'il avait censuré leur hypocrisie, c'était donc une hypocrisie qui, cachant le fond du cœur, recouvrait sa secrète incrédulité d'une apparence de soumission, et qui « ayant la clef de la science, n'y entrait pas plus qu'elle n'y laissait entrer les autres. » Voilà pourquoi il |248 ajoute: «Rien de caché qui ne se découvre, rien de secret qui ne se révèle; » mais de peur qu'on ne s'imaginât qu'il faisait allusion à la révélation et à la connaissance d'un Dieu, autrefois inconnu et caché, il dit ensuite que leurs murmures et leurs réflexions secrètes sur lui-même: « C'est par Béelzébub qu'il chasse les démons, » paraîtraient au grand jour et seraient répétées par les hommes dans la suite des siècles, en -vertu de la promulgation de l'Evangile. Puis se tournant vers ses disciples: « Je vous dis à vous, mes amis, ne craignez point ceux qui tuent le corps, et ne peuvent rien de plus. » Mais Isaïe leur tient d'avance le même langage: « Le juste périt, et nul n'y pense dans son cœur. Or, je vous apprendrai qui vous devez craindre. Craignez celui qui, après avoir ôté la vie, a le pouvoir de jeter dans l'enfer, » désignant ainsi le Créateur. « Oui, je vous le dis, craignez celui-là. » Il me suffirait dans cette rencontre qu'il défendît d'offenser celui qu'il ordonne de craindre, qu'il enjoignît de se rendre favorable celui qu'il défend d'offenser, et qu'enfin l'auteur de ces ordonnances appartînt au Dieu dont il recommande l'amour, le respect et la crainte. Mais j'ai à m'appuyer encore des oracles suivants.

« Je vous le déclare, quiconque me confessera devant les hommes, le Fils de l'Homme le confessera devant les anges de Dieu. » Or ceux qui confesseront le Christ, seront tués par les hommes, mais sans avoir rien de plus à en craindre après leur immolation. Il désignera donc par là ceux qu'il avertit plus haut de ne point craindre l'immolation du corps, ne les affermissant d'avance contre cette immolation que pour y rattacher la nécessité de la confession: « Quiconque me renoncera devant les hommes, sera renié devant Dieu, » renié par celui-là même qui devait confesser qui le confesserait. Car, s'il confesse qui l'aura confessé, c'est lui aussi qui reniera qui l'aura renié. Or, si le confesseur n'a rien à craindre après la perte de cette vie, c'est au parjure qu'il reste à craindre après la |249 mort. Conséquemment, puisque les supplices à redouter après la mort, c'est-à-dire l'enfer avec ses châtiments, appartiennent au Créateur, le parjure est donc aussi la propriété du Créateur. Mais si le parjure est puni, aussi bien que le confesseur s'il venait à nier, quoiqu'après l'immolation des hommes, il n'ait plus rien à craindre de leur part, le Christ est donc l'envoyé du Créateur, puisqu'il déclare que les serviteurs parjures envers lui doivent redouter l'enfer du Créateur.

Il vient d'effrayer l'impie tenté de le renier; il avertit maintenant le blasphémateur: « Si quelqu'un parle contre le Fils de l'homme, il lui sera pardonné; mais celui qui blasphémera contre le Saint-Esprit, il ne lui sera point pardonné. » Que si la rémission et la réserve du péché trahissent le Dieu qui juge, c'est l'Esprit saint de ce même Dieu qui ne remet point le blasphème, qu'il ne faudra point blasphémer, de même que tout à l'heure il ne fallait pas renier le Messie de celui qui tue l'homme jusque dans l'enfer. Si le Christ interdit le blasphème contre le Créateur, à quel titre est-il son antagoniste? je l'ignore. Ou bien s'il blâme par ces mots les rigueurs de celui qui ne remet point le blasphème, et qui tue jusque dans l'enfer, alors il ne reste plus qu'à blasphémer impunément l'Esprit de ce Dieu différent et à renier son Christ. Culte, ou mépris, qu'importe? Le mépris n'amène pas plus de châtiment que le culte ne fait espérer de récompense.

Il défend à ses disciples de s'inquiéter comment ils répondront lorsqu'ils sont conduits devant les puissances. « Le Saint-Esprit, dit-il, vous enseignera au même instant ce qu'il faudra dire. » Si un pareil enseignement émane du Créateur, le précepte viendra de qui est venu l'exemple. Dans les Nombres, le prophète Balaam est mandé par le roi Balac, pour qu'il eût à maudire Israël contre lequel celui-ci engageait le combat. Aussitôt que l'homme de Dieu fut rempli de l'Esprit, au lieu de la malédiction qui lui était demandée, il prononça la bénédiction |250 que l'Esprit lui inspira sur l'heure, il avait déclaré auparavant aux envoyés du roi, et bientôt après devant le roi lui-même, qu'il proférerait les paroles que Dieu lui mettrait sur les lèvres. Les voilà ces nouveaux enseignements d'un Christ nouveau, que les serviteurs du Créateur consacrèrent autrefois!

Mais Moïse et le Christ vont se contredire. Moïse sépare deux Hébreux qui se querellent, et apostrophe l'agresseur: « Pourquoi frappes-tu ton frère? » Celui-ci le repousse: « Qui t'a établi juge et prince au-dessus de nous? » Le Christ, au contraire, supplié par un homme de la foule de partager entre son frère et lui l'héritage qu'ils se disputaient, refusa son arbitrage, et cela dans une cause si légitime! il est donc meilleur que ton Christ, mon Moïse, appliqué à réconcilier les frères et à prévenir l'injustice. Mais je te comprends. Ce christ était le fils du Dieu débonnaire, et non du Dieu vengeur, « Qui m'a établi, dit-il, voire arbitre et votre juge? » Il n'a pu trouver d'autres fermes pour s'excuser, sans recourir aux paroles par lesquelles un homme cruel et un frère dénaturé repoussaient le défenseur de la justice et de la miséricorde. Enfin-, il approuva cette réponse cruelle en la répétant; en refusant de réconcilier deux frères, il souscrivit à la mauvaise action. Ou plutôt, n'aurait-il pus supporté avec indignation que Moïse eût été repoussé par cette réplique? N'aurait-il pas voulu confondre dans un même souvenir les deux frères qui se disputaient pour la même cause? Oui, il en va ainsi. C'était lui-même qui était présent dans Moïse, quand il recevait cet affront, lui, Esprit du Créateur.

Je crois avoir suffisamment établi ailleurs que la gloire des richesses est condamnée par notre Dieu « qui relève l'indigent de son fumier et précipite de leur trône les grands de la terre. » De lui viendra donc aussi la parabole du riche qui s'applaudit du revenu de ses terres, et à qui Dieu dit: « Insensé, cette nuit même, on te redemandera ton aine! Les trésors que tu as amassés, à |251 qui seront-ils? » De même enfin ce roi qui se glorifia devant les Perses de ses trésors et de ses délices, entendit l'anathème d'Isaïe.

XXIX. Qui nous défendrait de nous inquiéter, pour notre vie, de ce que nous mangerons, pour notre corps, où nous trouverons des vêtements, sinon ce Dieu qui a pourvu d'avance à nos besoins; qui, l'œil toujours ouvert sur nous, réprime ces vaines sollicitudes comme un outrage à sa libéralité; qui a préparé la substance de cette ame meilleure que les aliments, et façonné la nature de ce corps meilleur que le vêtement? Les corbeaux ne sèment, ni ne moissonnent, ils n'ont ni grenier, ni cellier, et cependant ils sont nourris par ses soins; les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant ils sont vêtus par lui-même. Salomon, dans toute sa magnificence, n'est pas plus magnifiquement paré que la plus humble de ses fleurs. Au reste, rien qui heurte si violemment la raison que deux dieux dont l'un dispense les dons, tandis que l'autre ordonne d'être tranquille sur cette dispensation, surtout quand cet autre est un ennemi. Enfin, est-ce pour décrier le Créateur qu'il nous interdit ces sollicitudes dont ne s'inquiètent ni les corbeaux ni les lis, pour des aliments qui s'offrent d'eux-mêmes, grâce à leur abondance? Nous le verrons tout à l'heure.

En attendant, pourquoi les appelle-t-il avec reproche « des hommes de peu de foi? » De quelle loi s'agit-il? De celle qu'ils ne pouvaient manifester dans sa plénitude à un Dieu encore voilé, puisqu'à peine avaient-ils appris à le connaître, ou de celle qu'ils devaient au Créateur, en croyant qu'il fournit de lui-même ces aliments aux hommes, et qu'ils n'ont pas à s'en inquiéter? Car, quand il ajoute: « Les païens cherchent toutes ces choses, » faute de croire à un Dieu créateur et conservateur, il reprochait à ses disciples qu'il avertissait de ne pas ressembler aux nations, leur peu de loi dans ce même Dieu qu'outrageait l'incrédulité des nations. Or, quand il ajoute encore: « Votre |252 Père sait que vous en avez besoin, » de quel père le Christ veut-il parler, demanderai-je d'abord? De leur Créateur? alors il affirme sa bonté, puisqu'il connaît les besoins de ses enfants. De l'autre Dieu? comment saura-t-il que le vivre et le vêtement sont nécessaires à l'homme puisqu'il n'a rien accordé de pareil? S'il l'avait su, il l'eût accordé. D'ailleurs, s'il sait ce qui est nécessaire à l'homme sans y pourvoir, il s'y refuse ou par malice, ou par impuissance. Or, déclarer que tout cela était nécessaire à l'homme, c'était dire que tout cela était bon, le mal n'étant pas nécessaire. Dès-lors, il n'est plus le déprédateur des œuvres et des miséricordes du Créateur, pour donner ici la réponse que j'ai différée tout à l'heure. Or, si c'est un autre qui a prévu et qui accorde les choses qu'il sait nécessaires à l'homme, comment le dieu de Marcion me les promet-il de son côté? Il est donc libéral du bien d'autrui? « Cherchez d'abord le royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît. » Par lui-même apparemment? Mais si je le reçois de ses mains, de quel nom appeler celui qui me promet le bien d'autrui? Si le reste est un surcroît ajouté au royaume, il ne tient que la seconde place: la seconde place appartient à qui appartient la première; le vivre et le vêtement appartiennent à qui appartient aussi le royaume. Ainsi promesses, paraboles, comparaisons, toutes émanent du Créateur, puisqu'elles ne concernent d'autre dieu que celui auquel elles se rapportent dans tous leurs points. Nous sommes ses serviteurs, car nous avons Dieu pour maître. «Nous devons ceindre nos reins, » c'est-à-dire marcher librement et dégages des mille entraves qui embarrassent la vie; « avoir à la main des lampes allumées, » c'est-à-dire tenir nos cœurs allumés par la foi et brillants des œuvres de la vérité; puis, dans cette attitude, « nous tenir prêts pour l'arrivée du Seigneur, » c'est-à-dire du Christ. D'où vient le Christ? Des noces? Il est donc le Fils du Créateur qui a institué le mariage. S'il n'est pas l'envoyé du Créateur, Marcion lui-même, en |253 voyant son dieu prendre en aversion le mariage, quoique invité à des noces, ne s'y serait pas rendu. La parabole a donc failli dans la personne du Seigneur s'il n'est pas le dieu qui a fondé le mariage; de même, c'est se tromper grossièrement dans la parabole suivante, que d'appliquer à la personne du Créateur le rôle « de ce voleur que le père de famille ne laisserait point pénétrer dans sa maison s'il était averti de son heure. » Le maître de l'homme tout entier passer pour un voleur! Impossible! Personne ne vole ou ne pille son propre domaine; le voleur, c'est celui qui envahit le domaine d'autrui et arrache l'homme à son maître. Or, comme il nous désigne clairement que ce voleur est le démon par lequel l'homme n'eût jamais laissé renverser sa maison, s'il avait su dans l'origine l'heure de son arrivée, il nous ordonne « de nous tenir prêts, parce que le Fils de l'Homme viendra au moment où nous n'y penserons pas. » Non qu'il soit un voleur lui-même, mais il se présentera comme juge de quiconque ne se sera point tenu prêt ni armé contre le voleur. Si donc il est Fils de l'Homme, je tiens le juge, et dans le juge, je défends le Créateur. Christ du Créateur, veut-il, sous ce nom de Fils de l'Homme, me faire comprendre que nous ne connaissons pas ce voleur qui doit venir un jour, tu as le principe établi il n'y a qu'un moment: Personne ne vole ce qui est à soi; sans préjudice de cet autre, que plus il m'enseigne à redouter le Créateur, plus il se montre l'envoyé du Créateur, en plaidant sa cause.

Aussi quand Pierre lui demande: « Est-ce pour nous seuls ou pour tous, que vous dites cette parabole?» il avertit parla similitude présente les disciples, et dans leur personne tous ceux qui devaient gouverner l'Eglise dans l'avenir, que l'économe qui aura bien traité ses co-serviteurs pendant l'absence de son maître, au retour du maître, sera établi sur tout ce qu'il possède; au contraire, l'économe a-t-il mal versé, au retour de son maître, qui viendra au jour et à l'heure où il s'y attendra le moins, le Fils |254 de l'Homme, le Christ du Créateur, juge équitable et non pas voleur, « le mettra à l'écart et lui donnera sa part avec les infidèles. » Ainsi, point de milieu! ou il me montre sons cet emblème le jugement du Seigneur et il m'enseigne a le connaître; ou il a voulu parler du Dieu exclusivement bon, et alors il le convertit en juge, quoi qu'en dise le sectaire.

En effet, on essaie d'adoucir ce sens quand on l'applique à son Dieu. On veut que mettre seulement à l'écart l'économe, et le replonger parmi les infidèles, comme s'il n'avait jamais été appelé, et le rendre ainsi à son premier état, soit un acte de mansuétude et d'impassibilité; on ne voit pas qu'il y a là un homme jugé. O extravagance! Quelle sera la destinée de ces serviteurs mis à l'écart? Ne sera-ce pas la perte du salut, puisqu'ils seront séparés du ceux qui seront mis en possession du salut? Et quelle est la condition des infidèles? N'est-ce pas la damnation? Ou bien, si les serviteurs mis à l'écart et les infidèles ne doivent pas souffrir, il s'ensuit que les serviteurs retenus dans un autre lieu, et les fidèles n'obtiendront également aucune récompense. Au contraire, si les serviteurs retenus ailleurs et les infidèles obtiennent le salut, il faut de toute nécessité que le salut soit enlevé à ceux qui sont mis à l'écart et aux infidèles. Il y a là un jugement; qui m'en menace, est l'envoyé du Créateur. Quel autre reconnaîtrai-je dans ce maître, ici frappant ses serviteurs légèrement ou à coups redoublés, et là redemandant peu ou beaucoup, selon la mesure de ce qu'il a confié, sinon le Dieu qui rend à chacun selon ses œuvres? A qui convient-il que j'obéisse, sinon à mon rémunérateur? Ton christ proclame à haute voix; « Je suis venu apporter le feu sur la terre. » Qui? le Dieu exclusivement bon; le maître qui n'a aucun enfer; qui tout à l'heure avait réprimandé ses disciples parce qu'ils appelaient" le feu du ciel sur une bourgade inhumaine, A quelle époque consuma-t-il Sodome et Gomorrhe sous une pluie de flammes? à quelle époque la prophétie |255 a-t-elle dit: « Le feu le précédera et dévorera ses ennemis? » à quelle époque a-t-il promulgué ses menaces par la bouche d'Osée: « J'enverrai le l'en contre les villes de Juda. ---- Le feu de mon indignation s'est allumé. » Qu'il ne cherche point à nous abuser. S'il n'est pas le Dieu qui « a fait entendre sa voix du fond du buisson ardent, » peu m'importe la flamme dont il veut parler. Ne fût-ce qu'un symbole, du moment qu'il emprunte à mon élément des exemples pour appuyer ses paroles, il est mon Christ, puisqu'il use de ce qui est à moi. L'image du feu appartiendra à qui appartient le feu véritable.

Il va m'expliquer plus clairement lui-même la nature de ce feu, en ajoutant: « Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre? non, vous dis----je, mais la division. » Il y avait écrit le glaive. Mais Marcion l'efface, comme si la division n'était pas aussi l'œuvre du glaive. Celui qui a refusé la paix a donc en vue le feu de la destruction. Même combat, même incendie. Même glaive, même flamme. Ni les uns ni les autres ne conviennent à ton Dieu.

Enfin, « les familles seront divisées, dit-il, le fils contre le père, la mère contre la fille, la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille, la belle-fille contre la belle-mère. » Si la trompette prophétique a signalé d'avance et dans les mêmes termes cette lutte des parents, je crains bien que Michée n'ait été le prophète du christ de Marcion. Voilà pourquoi, sans doute, il s'écriait: « Hypocrites, qui savez juger d'après les apparences du ciel et de la terre, pourquoi donc ne distinguez-vous pas le temps où vous êtes?» Parce qu'en effet, accomplissant toutes les prophéties qui les concernaient, et n'enseignant pas autre chose, ils devaient le reconnaître. D'ailleurs, qui pourrait discerner le temps d'un Dieu sans avoir entre les mains des preuves qui établissent son existence?

C'est encore à bon droit qu'il leur reproche de ne pas « savoir juger par eux-mêmes de ce qui est juste. » Il a prononcé autrefois ces oracles; par Zacharie: « Jugez selon |256 la justice et la paix; » par Jérémie: « Rendez la justice et l'équité; » par Isaïe: « Protégez l'orphelin; défendez la veuve. » Il accuse même la vigne de Sorech de n'avoir « produit, au lieu de justice, que les cris de l'opprimé. » Le même Dieu qui leur avait enseigné à se conduire d'après le précepte, exigeait donc qu'ils obéissent par un acte de liberté. Qui avait semé le précepte, en pressait les effets. Mais quelle absurdité à celui qui venait détruire le Dieu de la justice, de recommander dé juger avec justice! Car les Marcionites, par ce juge « qui plonge dans le cachot et n'en laisse sortir qu'après le paiement de la dernière obole, » entendent le Créateur, dans le dessein de le décrier. Même attaque, même réponse. Toutes les fois que l'on nous oppose la sévérité du Créateur, autant de fois le Christ est l'envoyé de celui pour lequel il prêche la soumission par le motif de la crainte.

XXX. Interrogé de nouveau sur une guérison qu'il a opérée le jour du sabbat, quelle est sa réponse? « Chacun de vous ne détache-t-il pas son bœuf et son âne de la crèche le jour du sabbat, pour le conduire à l'abreuvoir? » En agissant selon les prescriptions finales de la loi, il confirma donc, au lieu de la détruire, une loi « qui défendait toute œuvre, si elle n'avait pour but la conservation de la vie; » à combien plus forte raison de la vie humaine? Partout on voit que je montre l'accord des paraboles. « Le royaume de Dieu est semblable à un grain « de sénevé qu'un homme prend et met dans son jardin. » Qui faut-il voir sous l'emblème de cet homme? Le Christ conséquemment, parce que le messie de Marcion a beau s'appeler fils de l'homme, celui qui a reçu du père la semence du royaume céleste, c'est-à-dire la parole de l'Evangile, l'a semée aussi dans son jardin, c'est-à-dire dans le monde, dans l'homme d'aujourd'hui, par exemple. Il a semé dans son jardin? dit-il. Ni le monde, ni l'homme n'étant sa propriété, mais celle du Créateur, il en résulte que celui qui a semé dans son domaine n'est pas le |257 Créateur. Ou si, pour échapper à ce piégé, l'hérésie, au lieu du Christ, ne veut voir dans cet homme que le fidèle, prenant la semence divine et la semant dans le jardin de son cœur, la substance elle-même ne convient encore qu'au Créateur. A quel propos la comparaison d'une semence, qui est suivie de la menace d'un jugement dont la sévérité fera couler les larmes, désignerait-elle le royaume d'un Dieu plein de miséricordes?

Je crains bien encore que la comparaison suivante ne présage le royaume d'un Dieu étranger. En effet, elle l'a comparé à un levain et non à l'azyme, qui est familier au Créateur. Cette conjecture n'est bonne que pour la mendicité. Ainsi, à frivole objection, frivole réponse. Je me bornerai à dire que le levain qui fermente convient aussi au royaume du Créateur, parce qu'après la fermentation vient le crible; ou le four de l'enfer. Combien de fois encore se déclare-t-il juge, et, dans le juge, Créateur! Combien de fois par conséquent a-t-il repoussé, et condamné en repoussant? Comme ici, par exemple: « Lorsque le père de famille se sera levé, dit-il, » Dans quel but? sinon pour celui qu'annonce Isaïe: « Quand il se lèvera pour briser la terre, et qu'il aura fermé la porte, » aux impies, apparemment qui « commenceront à frapper, et auxquels il répondra: Je ne sais pas qui vous êtes. » Et ailleurs, à « ceux qui lui rappellent qu'ils ont bu et mangé en sa présence; qu'il a enseigné sur leurs places publiques, » il répond: « Retirez-vous de moi, artisans de l'iniquité. Là, seront les pleurs et les grincements de dents. » Où seront-ils? En dehors, au lieu de leur bannissement, en face de cette porte fermée par lui. Le châtiment viendra donc de qui bannit pour reléguer dans le châtiment, « Quand ils verront les justes entrer dans le royaume de Dieu, d'où ils sont chassés! » Par qui? Par le Créateur. Qui donc sera en dedans pour recevoir les justes? le Dieu débonnaire. Mais que fait ici le Créateur, retenant en dehors pour les envoyer aux tortures ceux qu'a exclus son |258 antagoniste, lorsqu'il devrait les accueillir, ne fut-ce que pour soulever la colère de son rival? Il y a mieux. Ou le Dieu pacifique qui bannit les pervers de sa présence, sait que le Créateur les retiendra dans les supplices; ou il l'ignore. Donc, ou ils seront retenus malgré sa volonté, et alors il est inférieur au Dieu qui les retient, puisqu'il lui cède contre son gré; ou bien, s'il veut qu'il en soit ainsi, c'est lui qui a ordonné ces supplices, et alors, il ne vaut pas mieux que le Créateur, auteur lui-même de l'infamie qui rejaillit sur le Créateur. Si la supposition d'un Dieu qui punit et d'un Dieu qui délivre ne peut soutenir l'examen, jugement et royaume appartiennent à un seul et même Dieu; si l'un et l'autre appartiennent à un seul et même Dieu, le Dieu qui juge est donc le fils du Créateur.

XXXI. Quels convives appelle-t-il à son festin? ceux qu'il avait désignés parla bouche d'Isaïe: « Partagez votre pain avec celui qui a faim, recevez sous votre toit l'indigent qui n'a point d'asile, » tous ceux enfin « qui ne peuvent pas rendre les services qu'on leur a rendus. » Si le Christ défend de rechercher ici-bas cette reconnaissance qu'il promet au jour de la résurrection, j'y retrouve encore les errements du Créateur, auquel déplaisent les hommes qui « courent après les présents et attendent un salaire. » Examine ensuite auquel des deux convient mieux la parabole de celui qui invite. « Un homme prépara un grand festin, et invita beaucoup de monde. » Ces préparatifs figurent déjà l'abondance de la vie éternelle. Je remarque d'abord que l'on n'invite point d'ordinaire à un festin des étrangers ni des hommes avec lesquels on n'a aucun lien de parenté, mais plutôt ceux qui logent dans la maison, et les amis. Au Créateur donc d'inviter des convives qui lui appartenaient, du côté d'Adam, parce qu'ils étaient hommes; du côté de leurs pères, parce qu'ils étaient Juifs; mais non à ce Dieu auquel ils n'appartenaient ni par nature ni par adoption. Ensuite, si |259 celui qui envoie vers les convives est celui qui a préparé le repas, ce festin est encore celui du Créateur, qui, non content de convier à son banquet ces convives appelés à lui dans la personne de leurs pères, leur réitéra son invitation par l'avertissement des prophètes. Il n'est pas le festin de celui qui, sans avoir envoyé aucun serviteur pour avertir les convives, sans avoir rien fait pour la vocation de ses élus, descendit en personne tout à coup. Il ne fait que paraître et le voilà qui invite; il ne fait qu'inviter, et le voilà qui presse d'arriver à son banquet, commençant le repas au moment où il invite. « Les convives s'excusent. » Invités par le dieu étranger, ils ont raison, car ils l'ont été inopinément; s'ils n'ont point raison, donc l'invitation n'a point été imprévue. Or, si l'invitation n'a point été imprévue, donc elle venait du Créateur qui les avait invités autrefois. Enfin, c'est de ce même Créateur qu'ils déclinèrent la vocation le jour où ils dirent à Aaron: « Lève-toi, fais-nous des dieux qui marchent devant nous. » De là ensuite cet anathème: « Vous entendrez sans entendre, » c'est-à-dire sans entendre l'invitation de ce même Dieu qui dit par Jérémie d'une manière très-conforme à cette parabole: « Ecoutez ma voix, et vous serez mon peuple, et je serai votre Dieu; et vous marcherez dans toutes les voies où je vous ordonnerai de marcher. » Voilà l'invitation de Dieu. «Et ils n'ont pas écouté, dit-il, et ils n'ont pas prêté l'oreille. » Voilà les refus du peuple: « Mais ils se sont enfoncés dans les désirs et la dépravation de leur cœur. ---- J'ai acheté un champ, j'ai acquis des bœufs, j'ai épousé une femme. » Il insiste encore: « Et je leur ai envoyé tous mes serviteurs les prophètes. » Ici l'Esprit saint lui-même avertira les convives, « et le jour et avant le jour. Et mon peuple ne m'a point écouté, et il n'a pas prêté l'oreille, et il s'est endurci. »

Dès que cette nouvelle est rapportée au Père de famille, il s'en irrite (mot décisif! car Marcion niant que son dieu soit accessible à la colère, c'est donc le mien puisqu'il |260 s'irrite,) il ordonne qu'on aille recueillir les convives sur les places publiques et les carrefours.

Voyons si ce n'est pas dans ce même sens qu'il s'écria autrefois par la bouche de Jérémie: « Suis-je devenu pour la maison d'Israël une solitude, ou bien une terre abandonnée et sans culture? » Qu'est-ce à dire? n'ai-je pas qui choisir et où choisir, puisque mon peuple m'a répondu: « Nous ne viendrons pas à toi. » Voilà pourquoi il envoya inviter d'autres convives de la même cité; puis, comme il restait de la place, il ordonne qu'on aille recueillir le long des roules et des haies, qui? nous enfants de la Gentilité. Il ressentait alors ces mouvements jaloux consignés dans le Deutéronome: « Je leur cacherai ma face, et leur montrerai leur fin, » c'est-à-dire leur place occupée par d'autres, «parce qu'ils sont une race perverse et des enfants infidèles. Ils m'ont provoqué par des dieux qui n'en sont pas, ils m'ont irrité par leurs vaines idoles. Et moi, je les provoquerai avec un peuple qui n'est pas le mien; oui, je les irriterai avec un peuple insensé. » Il les irritera dans nous, dont les Juifs portent l'espérance, et « à laquelle, dit le Seigneur, ils ne goûteront pas, car la fille de Sion a été abandonnée comme la hutte après la saison des fruits, comme une cabane dans un champ de concombres, » depuis qu'elle a fermé l'oreille à la dernière invitation du Christ.

Je le demande, dans ces dispositions et ces prophéties du Créateur, ainsi rapprochées, en est-il une seule qui puisse convenir à qui ne possède ni disposition préparatoire ni succession de temps pour s'accorder avec la parabole, et qui a fait toute son œuvre d'un seul coup? Ou bien quelle sera sa première vocation? où est son second avertissement? Les uns doivent d'abord s'excuser, les autres arriver ensuite. Maintenant, au contraire, il vient inviter à la fois les premiers et les seconds convives, dans la cité, dans les carrefours, sur les places publiques, le long des haies, contre l'intention de la parabole; il ne peut |261 d'ailleurs se convaincre du refus de convives qu'il n'a jamais invités autrefois, et auxquels il ne fait que de s'adresser; ou bien s'il estime d'avance qu'ils mépriseront ses invitations, il a donc anticipé sur leurs outrages eh leur substituant les Gentils. Sans doute il doit descendre une seconde fois pour prêcher son Evangile aux nations. Oui, il viendra; mais non pas, j'imagine, pour appeler les convives à son festin, mais pour y marquer leur place. En attendant, toi qui expliques l'invitation à ce banquet par l'abondance et les délices spirituelles du banquet céleste, souviens-toi aussi que les promesses de la terre, le vin, l'huile, le froment, et cette cité elle-même, sont figurées par le Créateur dans les promesses spirituelles.

XXXII. Cette drachme, cette brebis égarée, qui la cherche? N'est-ce pas celui qui l'a perdue? Qui l'a perdue? N'est-ce pas celui qui la possédait? Qui l'a possédée? sinon celui dont elle était la légitime propriété? Si donc l'homme est le domaine de son Créateur, et de nul autre que lui, celui-là le possédait, qui en avait la légitime propriété; celui qui l'a perdu, c'était son possesseur; celui qui l'a cherché, c'est celui qui l'avait perdu; celui qui l'a trouvé, c'est celui qui l'a cherché; celui qui a tressailli d'allégresse, c'est celui qui l'a trouvé. Ainsi, dans l'une et l'autre parabole, pas un mot qui ne soit contradictoire appliqué au Dieu qui n'est le propriétaire ni de la brebis, ni de la drachme, c'est-à-dire de l'homme. Qui ne possédait pas, n'a rien perdu; qui n'a rien perdu, n'a rien cherché; qui n'a rien cherché, n'a rien trouvé; qui n'a rien trouvé, n'a pu tressaillir d'allégresse. Qui donc se réjouira du repentir du pécheur, c'est-à-dire de retrouver le bien qu'il avait perdu? Qui? celui qui déclara formellement autrefois « qu'il préfère à la mort du pécheur son repentir. »

XXXIII. Quels sont les deux maîtres que, suivant lui, nous ne pouvons servir à la fois, parce qu'il faut nécessairement mépriser l'un et honorer l'autre? Il nous le déclare lui-même, « en nous mettant sous les yeux Dieu et |262 Mammon. » Mais qui entend-il par Mammon? A défaut de tout autre interprète, tu peux encore l'apprendre de sa bouche; car, en nous avertissant de consacrer les richesses du monde à nous préparer de puissantes amitiés, à l'exemple de cet économe qui, dépouillé de son administration, convoque « les débiteurs de son maître, et diminue leurs obligations pour qu'ils lui viennent en aide à leur tour, » « Et moi aussi, s'écrie-t-il, je vous dis: Employez les richesses injustes à vous faire des amis. » Mammon n'est donc autre chose que l'argent employé par ce serviteur. Nous savons tous que l'argent est l'auteur de l'injustice et le roi de ce monde. En voyant la cupidité des Pharisiens à genoux devant l'idole, le Christ lança contre elle cette sentence: « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. » Enfin ces Pharisiens, qui couraient après l'argent, se prirent à rire en reconnaissant, sous le nom de Mammon, la personnification de leur dieu, afin que l'on ne croie pas que par Mammon il faille entendre le Créateur, ni que le Christ brisât le joug du Créateur. Qu'as-tu à répondre? Reconnais plutôt, par cet exemple, que le Christ n'a prêché qu'un seul Dieu; car il a nommé deux maîtres, Dieu et Mammon, le Créateur et l'argent. Enfin, « vous ne pouvez, dit-il, servir à la fois Dieu, » celui, conséquemment, qu'ils servaient en apparence, « et Mammon, » auquel leur cœur était véritablement enchaîné. S'il s'était donné lui-même pour un Dieu nouveau, au lieu de deux maîtres, il en eût désigné trois. Le Créateur est notre maître, parce qu'il est Dieu; mille fois plus notre maître que Mammon; d'autant plus digne de nos adorations qu'il est plus notre maître. Pourquoi, après avoir nommé du nom de maître Mammon, qu'il associait ainsi à Dieu, leur cacherait-il leur maître véritable, c'est-à-dire le Créateur? Ou bien, en s'abstenant de le nommer, a-t-il permis de le servir, lorsqu'il déclare que l'incompatibilité du service n'existe qu'entre lui-même et Mammon? Dès-lors, puisqu'il n'établit qu'un seul Dieu, quand il eût fallu nommer |263 le Créateur, si lui-même eût été un Dieu différent, c'est avoir nommé le Créateur, que de l'avoir proclamé maître sans aucun autre Dieu. Par là, on verra clairement le sens de ces paroles: « Si vous n'avez pas été fidèles dans le Mammon de l'injustice, qui vous confiera celui de la vérité? » Tu l'entends! dans le Mammon de l'injustice, et non point dans le Créateur, auquel Marcion lui-même accorde la justice. « Et si vous n'avez point été fidèles dans le bien d'autrui, qui vous donnera ce qui m'appartient? » Car toute injustice doit demeurer étrangère aux serviteurs de Dieu. Mais à quel titre le Créateur, le propre Dieu de la nation juive, était-il étranger aux Pharisiens? Si donc ces paroles: « Qui vous confiera le véritable! qui vous mettra en possession de ce qui m'appartient? » s'appliquent non pas au Créateur, mais à Mammon, il n'a pu les proférer ni comme dieu différent, ni dans les intérêts d'un dieu différent. Pour qu'il parût s'être exprimé dans ce sens, il faudrait qu'en leur reprochant leur infidélité au Créateur et non à Mammon, il eût, par cette manière de s'exprimer, établi la distinction d'un dieu étranger qui ne confiera point sa vérité aux économes infidèles du Créateur. Comment alors peut-il passer pour le Mammon d'un autre dieu, s'il n'est pas proposé dans cette parabole, avec l'intention de le séparer de la chose dont il s'agit? Or, si les Pharisiens, habiles à se justifier devant les hommes, attendaient de l'homme leur récompense, il les censurait dans le même sens que Jérémie: « Malheureux qui se confie dans un bras de chair! » S'il ajoute encore: « Mais Dieu connaît le fond de vos cœurs; » il leur rappelait la puissance de ce Dieu qui se nomme « le flambeau dont la lumière interroge les reins et les cœurs. » S'il met le doigt sur leur orgueil: « Ce qui est grand devant les hommes est abominable devant Dieu, » il leur remet Isaïe devant les yeux: « Le jour du Dieu des armées menace le hautain et le superbe; l'orgueilleux sera confondu. » |264 

Je puis dès-lors m'expliquer pourquoi le dieu de Marcion resta caché pendant tant de siècles; il attendait, j'imagine, qu'il eût appris toutes ces maximes de la bouche du Créateur. Il s'est formé à son école jusqu'à l'époque de Jean, puis, son éducation achevée, il est venu annoncer le royaume de Dieu. « La loi et les prophètes ont duré jusqu'à Jean, répète-t-il, et depuis lors le royaume de Dieu vous est évangélisé. » Comme si nous ne reconnaissions pas, nous aussi, que Jean est une sorte de limite placée entre le passé et le présent, à laquelle finit la loi mosaïque, et commence le christianisme, sans attribuer cependant à une autre puissance la cessation de la loi et des prophètes et l'initiation à l'Evangile, qui est le royaume de Dieu, c'est-à-dire le Christ. Car quoique le Créateur, ainsi que nous l'avons prouvé, eut prédit la disparition de ce qui était ancien, et l'avènement d'un ordre nouveau, si Jean est reconnu pour précurseur et préparateur des voies du Seigneur, qui devait introduire l'Evangile et prêcher le royaume de Dieu, il résulte de la présence même de Jean-Baptiste que ce sera le Christ lui-même qui devait suivre Jean de près en sa qualité de précurseur.

Si le passé a fini, et que le présent ait commencé par l'intermédiaire de Jean-Baptiste, m'étonnerai-je que, d'après les plans du Créateur, le royaume de Dieu ne soit nulle part mieux prouvé que par la loi et les prophètes s'éteignant et recommençant dans la personne de Jean? « Le ciel et la terre passeront avec la loi et les prophètes, plutôt qu'un seul mot de la parole de Dieu.---- La parole de notre Dieu, dit Isaïe, subsiste dans l'éternité. » En effet, comme le Christ, Verbe et Esprit du Créateur, avait dès-lors annoncé que Jean, « voix de celui qui crie dans le désert: Préparez les voies du Seigneur, » viendrait pour que l'ordre de la loi et des prophètes cessât, bien moins par destruction que par accomplissement, et que le royaume de Dieu fût évangélisé par le Christ; il ajouta non sans dessein: « Les éléments passeront avant mes |265 parôles. » C'était confirmer que sa prédiction sur Jean-Baptiste n'avait pas été vaine.

XXXIV. ----Mais le Christ défend le divorce, en disant: «Quiconque renvoie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère. Quiconque épouse celle que son mari a répudiée, commet également; un adultère. » Pour empêcher ainsi le divorce, il déclare illégal le mariage de l'épouse répudiée. Dans le Deutéronome, au contraire, Moïse permet le divorce. « Si un homme prend une femme, la possède, et qu'ensuite, par quelque fornication, elle lui inspire dû dégoût, il fera un écrit, de répudiation, et l'ayant mis entre les mains de cette femme, il la renverra hors de sa maison. » Vous le voyez, la loi et l'Evangile, Moïse et le Christ se contredisent.

---- Sans doute; car tu n'admets pas l'Evangile de la même vérité, ni du même Christ, où l'Homme-Dieu, en prohibant le divorce, a résolu la difficulté présente. «Moïse, dit-il, vous a permis, à cause de la dureté de votre cœur, de donner à votre femme un acte de répudiation; mais, au commencement, il n'en était pas ainsi. Celui qui avait créé l'homme et la femme leur avait dit: Ils seront deux dans une seule chair: que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a joint. » Par cette réponse, il sanctionnait l'institution de Moïse, comme d'un serviteur à lui, et il ramenait à sa pureté primitive l'institution du Créateur, en qualité de son Christ.

Mais puisqu'il faut te convaincre par les Ecritures que tu admets, je me place sur ton terrain, et j'adopte ton christ. N'est-il pas plus probable qu'en défendant le divorce, au nom du Père qui, le premier, unit l'homme et la femme, il excusa plutôt qu'il n'abolit l'institution de Moïse? Toutefois, que le Christ soit le tien, s'il enseigne une doctrine contraire à celle du Créateur et de Moïse, de même qu'il sera le mien, si je prouve sa conformité avec eux. Je soutiens donc que sa défense du divorce n'est maintenant que conditionnelle, dans le cas où un mari |266 répudierait sa femme pour en épouser une autre, « Quiconque renvoie sa femme et en épouse une autre, dit-il, commet un adultère. Quiconque épouse celle que son mari a répudiée, commet également un adultère. » Toujours par le même motif qui ne permet pas la répudiation pour épouser une autre femme. Car épouser une femme illicitement congédiée, encore liée à son mari par conséquent, c'est être adultère. En effet, tout mariage subsiste qui n'a point été dissous légitimement. Se marier quand le mariage subsiste, c'est l'adultère. S'il a défendu conditionnellement de renvoyer son épouse, il ne l'a pas défendu absolument. Une défense qui n'est pas absolue permet en d'autres circonstances, lorsqu'a disparu le motif de la prohibition. Dès-lors plus rien qui contredise la doctrine de Moïse, dont il conserve en partie le précepte, je ne dis pas encore qu'il le confirme intégralement.

Ou bien non, ton christ interdit absolument le divorce, de quel droit alors détruis-tu le mariage, soit en refusant d'unir l'homme et la femme, soit en excluant du sacrement du baptême, et de l'eucharistie les deux époux, à moins que par un pacte réciproque ils n'aient conspiré contre les fruits du mariage, autant que contre le Créateur lui-même? À la bonne heure! Mais que fait le mari chez toi lorsque son épouse est adultère? La gardera-t-il? Mais ton apôtre lui-même, tu le sais, ne permet pas d'unir à une prostituée les membres du Christ. La répudiation, juste dans certaines circonstances, trouve donc un défenseur dans le Christ. Dès lors il confirme la loi de Moïse qui défend le divorce au même titre que mon Dieu, c'est-à-dire « si la femme s'est rendue coupable de fornication. » Car je lis dans l'évangile de Matthieu: « Quiconque renvoie sa femme, hors le cas de fornication, la pousse à l'adultère; et qui épouse la femme renvoyée est adultère.»

D'ailleurs, hormis le cas d'adultère, le Créateur ne sépare jamais non plus ce qu'il a uni lui-même, témoin la déclaration de Moïse: « L'homme qui a fait violence à la |267 jeune fille la prendra pour épouse, sans pouvoir jamais la répudier dans tous les jours de sa vie. » Que si le mariage contracté par violence demeure, à plus forte raison le mariage volontaire, comme le veut le témoignage de la prophétie: « Tu ne mépriseras point la femme de ta jeunesse. » Tu as donc un Christ qui marche partout et de plein gré sur les pas du Créateur, qu'il autorise ou prohibe le divorce. Tu as de plus un protecteur du mariage, de quelque côté que tu cherches à échapper, soit qu'il maintienne le mariage en défendant le divorce, soit qu'il permette la séparation pour rompre un mariage souillé. Rougis donc de ne pas unir ceux que ton Christ lui-même a unis. Rougis encore de les désunir hors du cas où ton christ lui-même a voulu les désunir. Où le Christ a-t-il pris cette défense? Quel en était le but? Il me reste à le démontrer. Par là, il deviendra plus manifeste qu'il n'a pas voulu détruire la loi de Moïse, en interdisant tout à coup le divorce, puisque cette défense, au lieu d'arriver soudainement, avait sa racine dans les souvenirs du Précurseur. Hérode, au mépris de la loi, qui ne permettait le mariage qu'autant que le frère mourait sans enfants, afin que le survivant donnât au défunt une postérité, avait épousé la veuve de son frère à laquelle ce dernier avait laissé une fille. Jean lui reprocha énergiquement sa prévarication; il fut jeté dans les fers et bientôt après décapité. Le Christ, en rappelant donc le souvenir de Jean, et de sa mort, appliquait à Hérode la flétrissure des mariages illicites et de l'adultère. Il déclarait adultère, même celui qui épousait une femme répudiée par son mari, afin de censurer d'autant mieux l'impiété d'Hérode, qui avait épousé une femme répudiée par la mort non moins que par le divorce, et dont son frère avait eu une fille, union illégitime par conséquent, ne fût-ce qu'à ce litre; qui l'avait épousée pour obéir aux instincts de la passion et non aux conseils de la loi; qui, enfin, avait immolé le prophète défenseur de la loi. Dans |268 cette discussion j'ai encore pour moi la parabole du mauvais riche qui se plaint au fond des enfers, et du pauvre qui repose dans le sein d'Abraham. En effet, à ne consulter que la lettre, elle paraît manquer de liaison avec ce qui précède; niais examinée dans son but, elle se rattache à l'histoire de Jean, indignement sacrifié, et d'Hérode, son lâche meurtrier, nous représentant ainsi la fin dernière de tous deux, à l'un des tortures, à l'autre les rafraîchissements de la paix, afin que le bourreau entendît dès ce monde: «Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent! »

Mais, faisant violence aux Ecritures, Marcion veut que les jugements du Créateur, supplices ou rafraîchissements dans les enfers, attendent ceux qui ont obéi à la loi et aux prophètes, tandis que le sein et le port du Ciel ne sont autre chose que son dieu et son christ. Nous lui répondrons par le texte de l'Ecriture elle-même qui lui éblouit la vue quand elle distingue l'enfer du sein d'Abraham où réside le pauvre. « Autre chose en effet sont les enfers, » autre chose, j'imagine, « le sein d'Abraham. » La parabole m'apprend « qu'un immense intervalle sépare ces deux régions et ferme le passage de l'une à l'autre. » D'ailleurs le mauvais riche « eût-il levé les yeux de loin, » sinon pour les porter en haut et du fond de ses abîmes, à travers une immense distance d'élévation et de profondeur? La sagesse la plus vulgaire qui a jamais entendu parler des Champs-Elysées, peut en conclure qu'il existe un lieu déterminé, appelé le sein d'Abraham, pour recevoir les âmes de ses fils et celles des nations par conséquent, puisque de lui devait naître « un grand peuple » destiné à prendre rang dans sa famille, et en vertu de cette même foi par laquelle le patriarche crut à Dieu, peuple libre du fardeau de la loi et dispensé du signe de la circoncision.

Telle est la région que j'appelle le sein d'Abraham. Si elle n'est pas encore le Ciel, du moins, plus élevée que les enfers, fournit-elle en attendant aux âmes des justes, le |269 rafraîchissement du repos, jusqu'à ce que la consommation des choses achève par la plénitude de la récompense la résurrection universelle. Alors apparaîtront les béatitudes célestes que Marcion revendique pour son Dieu, comme si elles n'avaient pas été solennellement promises par le Créateur. « Voilà pourquoi, dit Amos, le Christ élève dans le Ciel les marches de son trône, » afin d'établir les siens dans ces demeures éternelles chantées par Isaïe: « Qui vous annoncera le jour de l'éternité, sinon le Christ qui marche dans les sentiers de la justice, rend hommage à la vérité, et a en abomination l'injustice et l'iniquité?

Si le Créateur promet un séjour éternel, et si les degrés du Ciel sont préparés par celui qui annonce à Abraham une postérité aussi nombreuse que les étoiles du firmament, puisqu'il y a là une promesse du Ciel, pourquoi, indépendamment de la première, ne me serait-il pas permis de croire que le sein d'Abraham est un séjour passager pour les ames fidèles, où commence l'image de l'avenir, espèce de noviciat du jugement heureux ou malheureux? Il vous avertirait aussi, vous autres hérétiques, pendant que vous êtes encore ici-bas, que Moïse et les prophètes prêchent l'unité du Créateur, l'unité de son Christ, et que la double sentence du châtiment comme du salut éternel, est entre les mains d'un seul et même Dieu « qui lue et qui vivifie. »

---- Fables que tout cela! L'avertissement de notre Dieu nous a ordonné du haut du Ciel de n'écouter ni Moïse, ni les prophètes, mais le Christ. « Ecoutez-le!»

---- Tu as raison. Car déjà les apôtres avaient alors suffisamment écouté Moïse et les prophètes, puisqu'ils n'avaient suivi le Christ qu'en ajoutant foi à Moïse et aux prophètes. Pierre se fût-il écrié sans préambule: « Vous êtes le Christ, » avant de l'avoir appris de la bouche de Moïse et des prophètes, les seuls qui eussent encore signalé l'avènement du Christ? La foi docile des apôtres |270 avait donc mérité d'être confirmée par la voix célestes qui leur ordonna d'écouler celui qu'ils avaient reconnu, « évangélisant la paix, annonçant le bonheur, promettant un séjour éternel, et préparant les degrés du ciel. » Mais ces mots, prononcés dans les enfers: « Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent! » ont retenti pour ceux qui ne croyaient pas, ou qui ne croyaient qu'à demi aux supplices que Moïse el les prophètes annoncent après la mort à l'orgueil des richesses et aux délices du monde; supplices décernés par le même Dieu « qui renverse les puissants de leur trône pour y placer l'indigent qu'il tire de son fumier. » Conséquemment, les deux déclarations, quoique différentes, n'en convenant pas moins au Créateur, il ne faut pas en conclure une différence entre le Christ et le Créateur, mais une différence d'objets.

XXXV. Puis, se tournant vers ses disciples: « Malheur, dit-il, à celui par qui le scandale arrive! Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne fût pas né, ou que l'on attachât à son cou une meule de moulin et qu'on le jetât dans la mer, plutôt que de scandaliser un de ces petits! » Juge de la rigueur du supplice qu'il lui destine; car ce n'est point un Dieu étranger qui vengera le scandale donné à ses disciples. Reconnais donc en lui le juge et l'ami qui s'occupe du salut des siens avec la même tendresse qu'autrefois le Créateur: « Qui vous touchera, touchera la prunelle de mon œil. » Une même compassion provient du même auteur. Si notre frère vient à pécher, il nous ordonne de le reprendre: y manquer, c'est faillir, on par haine, afin que notre frère persévère dans sa faute, ou par acception de personne, en l'épargnant mal à propos lorsqu'il est dit dans le Lévitique: « Tu ne haïras point ton frère en ton cœur; mais reprends-le publiquement, afin que tu n'aies point péché contre lui. » M'étonnerai-je de cet enseignement dans la bouche de celui qui a dit: « Si tu rencontres le bœuf ou l'âne de ton frère, égaré, tu ne passeras pas |271 outre: tu le lui ramèneras. » À plus forte raison veut-il que nous lui ramenions notre frère.

---- Mais mon Dieu m'ordonne de pardonner à mon frère sept fois, s'il pèche contre moi sept fois par jour.

----  C'est peu: le Créateur demande plus lorsque, sans fixer de mesure, il m'avertit indéfiniment « de ne pas me souvenir de l'injure de mon frère. » Il ne veut pas seulement que je la lui remette sur sa prière, il m'ordonne de le prévenir; il ne prescrit pas seulement le pardon, mais l'oubli.

Quel sens profond nous cachent et la loi sur la lèpre et les formes diverses de cette maladie, et l'examen du grand-prêtre; à nous de le savoir. Marcion, lui, nous opposera les lenteurs de la loi, afin d'établir la réalité de son christ qui, s'affranchissant des prescriptions légales dans la guérison des dix lépreux, les guérit sur le chemin, sans les toucher, sans prononcer une parole, sans autre secours que sa secrète puissance et un acte de sa volonté, leur imposant pour toute obligation de se montrer aux prêtres. Comme s'il était nécessaire d'entrer dans le détail des infirmités, quand le Christ a été annoncé une fois comme le médecin qui guérirait nos maladies et nos langueurs, et surtout quand il a justifié la prophétie par des effets! Comme s'il fallait traduire le Créateur au tribunal de loi, à cause des modifications de son Christ! Si le Christ a procédé autrement que la loi, l'auteur de la loi la complétait. Que le Seigneur agisse d'une manière par lui-même ou par son Fils, d'une autre manière par les prophètes ses serviteurs, c'est toujours la manifestation de la même puissance, d'autant plus énergique et lumineuse suivant qu'elle part de la Divinité ou de ses instruments. Mais cette matière a été suffisamment éclaircie plus haut.

Maintenant, quoiqu'il ait commencé par dire « qu'il y avait plusieurs lépreux en Israël du temps du prophète Elysée, et qu'aucun d'entre eux ne fut guéri, excepté Naaman le Syrien, » le nombre des malades ne prouve |272 rien en faveur de la différence des dieux, et ne rabaisse pas plus le Créateur qui n'en guérit qu'un, qu'elle n'assure la prééminence au Christ qui en guérit dix. En effet, qui doutera qu'il n'ait été plus facile d'en guérir un plus grand nombre à qui en avait déjà guéri un, que d'en guérir dix à qui n'en avait jamais guéri un seul par le passé? Mais, par cette déclaration, il veut surtout attaquer l'orgueil et l'incrédulité d'Israël, parce que, malgré la multitude des lépreux, la présence du prophète, et l'enseignement donné par cet exemple, personne n'était accouru vers le Dieu qui agissait dans ses prophètes. Conséquemment, parce qu'il était l'authentique pontife de Dieu le Père, il examina les lépreux suivant la secrète intention de la loi qui désignait le Christ comme le véritable juge des lèpres humaines et celui qui les dissipait.

Mais il suivit la loi dans la formalité qui obligeait à se montrer. « Allez, montrez-vous au prêtre. » Pourquoi, s'il devait les guérir auparavant? Etait-ce pour insulter à la loi, en prouvant à des lépreux guéris en chemin que la loi et les prêtres n'étaient rien? A celui qui peut supposer une pareille idée au Christ de la justifier. Pour nous, donnons à cette injonction une interprétation plus raisonnable et plus appropriée à la foi. Le Christ les guérit, parce qu'il les vit disposés à obéir quand il leur enjoignit de se montrer aux prêtres conformément à la loi. Car il répugne à penser que la fidélité à la loi fut un litre de guérison auprès du destructeur de la loi.

Mais pourquoi ne recommanda-t-il rien de semblable au lépreux qui revint à lui? Parce qu'autrefois Elysée ne l'avait pas non plus recommandé à Naaman le Syrien, sans que le prophète en fût moins l'instrument du Créateur. Cette réponse peut suffire, mais la foi pénètre plus profondément dans ce mystère. Connais-en donc les motifs. Le miracle avait lieu sur les terres de Samarie, patrie de l'un des lépreux. Or, Samarie s'était détachée d'Israël, entraînant dix tribus dans son schisme, commencé par le |273 prophète Achias et consommé par Jéroboam, qui établit les dissidents dans Samarie. D'autre part les Samaritains se plaisaient toujours aux montagnes et aux fontaines de leurs pères, comme nous le prouve, dans l'Evangile de Jean, la Samaritaine qui s'entretient avec le Seigneur auprès du puits de Jacob: « Assurément, je vois que vous êtes plus grand, etc. » Et ailleurs: « Vos pères ont adoré sur cette montagne » et vous dites qu'à Jérusalem est le lieu où il faut adorer. » Ainsi celui qui avait dit par Amos: « Malheur à vous qui vous confiez en la montagne de Samarie, » daignant dès-lors la réhabiliter elle-même, ordonne à dessein au lépreux de se montrer aux prêtres, qui n'existaient que là où était le temple, soumettant le Samaritain au Juif, parce que de la tribu de Juda devait sortir le salut de l'Israélite et de la Samaritaine. En effet, c'est à la tribu de Juda qu'appartenait tout entière la promesse du Christ, afin que la terre sût qu'à Jérusalem étaient et le sacerdoce, et le temple, et le berceau de la religion, et la source du salut, et non le puits.

Voilà pourquoi, à peine eût-il vu que les lépreux avaient compris que la loi devait s'accomplir à Jérusalem, déjà justifiés par la foi, il les guérit sans le concours des prescriptions légales. L'un d'eux se sentant guéri, retourna sur ses pas, reconnaissant de la faveur divine. C'était le Samaritain. Le Seigneur, touché de cette reconnaissance, ne lui ordonne pas d'offrir le présent que demandait la loi, parce qu'il l'avait déjà suffisamment offert en rendant gloire à Dieu. A ce prix, la loi était satisfaite: ainsi l'interprétait le Seigneur.

Mais à quel dieu le Samaritain rendit-il gloire, puisque l'Israélite lui-même n'avait point appris jusqu'à ce jour à connaître d'autre dieu? A quel autre, sinon au dieu qu'avaient remercié tous ceux qu'avait guéris le Christ par le passé? Aussi entend-il cet oracle: « Votre foi vous a sauvé, » parce qu'il avait compris que son offrande, c'est-à-dire son action de grâces envers le Dieu |274 tout-puissant, il devait la déposer dans lé temple véritable de Dieu et aux pieds de Son véritable pontife Jésus-Christ.

Il n'est pas plus vraisemblable que les Pharisiens aient interrogé notre Seigneur sur le royaume d'un Dieu étranger, ni quand viendrait ce royaume, aussi long-temps qu'un autre Dieu n'avait point été manifesté par le Christ. Conséquemment le Christ n'a pu répondre qu'à la demande qui lui était adressée. « Le royaume de Dieu, dit-il, ne viendra point avec éclat. On ne dira point: Il est ici, il est là; car voilà que le royaume de Dieu est au dedans de vous, » c'est-à-dire sous votre main, en votre pouvoir; si vous écoutez, si vous accomplissez le précepte divin. Que si le royaume de Dieu réside dans l'accomplissement du précepte, confronte, à l'imitation de nos Antithèses, Moïse avec le Christ, et tu y reconnaîtras identité. « Le précepte, dit-il, n'est ni au-dessus, ni loin de toi. Il n'est point dans le ciel, en sorte que tu aies à dire: Qui de rions peut monter au ciel et nous apporter ce commandement, afin que nous l'entendions et l'accomplissions par nos délivres? Il n'est point au-delà de la mer, pour que tu t'excuses en disant: Qui de nous pourra passer la mer pour l'apporter jusqu'à nous, afin que, l'ayant entendu, nous puissions faire ce qui est ordonné? Ce commandement est près de toi: il est dans ta bouche, dans ton cœur, afin que tu l'accomplisses. » N'est-ce pas dire: « Il n'est point ici, il n'est point là. Voilà que le royaume de Dieu est au-dedans de vous. »

Et que l'audace des hérétiques ne vienne pas nous objecter que le Seigneur, consulté sur le royaume du Créateur, n'a répondu que sur ce royaume et non pas sur le sien. Le texte suivant s'y oppose. Nous dire: « Il faut auparavant que le Fils de l'Homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par cette génération perverse avant son avènement, » dans lequel son royaume se révélera en substance, c'était nous déclarer que le royaume sur lequel il répondait à leur interrogation, était véritablement le sien, puisqu'il |275 en ajournait la manifestation après ses souffrances et sa réprobation. Destiné d'abord à être réprouvé, puis reconnu, enlevé au ciel et. couronné de gloire, il emprunta le mot. de réprobation lui-même au passage où le roi-prophète chantait figureraient sa double apparition: la première exposée aux humiliations, la seconde environnée d'honneurs: «La pierre que les architectes avaient réprouvée, dit-il, » est devenue la pierre de l'angle. Ceci est l'œuvre du Seigneur. » Notre foi ne serait qu'extravagance, si nous nous imaginions qu'en prophétisant les abaissements ou la gloire de quelque Messie, Dieu a pu les appliquer à tout autre qu'au Messie désigné par lui sous le symbole de la pierre angulaire, de la pierre de chute et de scandale, de la pierre qui se détache de la montagne.

Ton dieu, dis-tu? Mais s'il parle de son avènement, pourquoi le compare-t-il aux jours de Noé et de Loth, jours d'épouvanté et de vengeance, lui dieu de la mansuétude et de la bonté? Pourquoi cet avertissement: «Souvenez-vous de la femme de Loth, » qui n'a point impunément bravé la défense du Créateur, si ton dieu ne descend pas pour juger et venger l'infraction de ses préceptes? S'il châtie comme le mien, s'il me juge, il n'a pas dû emprunter au Créateur qu'il anéantit des exemples pour m'instruire, de peur que mon instruction ne semble venir du Créateur. Si, au contraire, il ne parle pas encore ici de son avènement, mais de l'avènement du Christ hébreu, attendons qu'il lui plaise de nous révéler le sien un jour. En attendant, continuons de croire à celui qu'il nous rappelle en toute circonstance.

XXXVI. Quand il nous recommande une infatigable persévérance dans la prière, il nous propose la parabole du juge contraint, de céder à la veuve, par l'insistance prolongée de ses demandes. Il montre qu'il faut prier le dieu qui juge et non pas lui, s'il n'est pas lui-même le dieu qui juge. Mais il ajouta immédiatement: « Dieu vengera lui-même ses élus. » Si le juge et le vengeur sont |276 le même, il a donc approuvé comme le Dieu vraiment bon le Créateur, dans lequel il nous montre « un vengeur de ses élus, qui crient vers lui la nuit et le jour. »

Toutefois, lorsqu'il met sous nos yeux deux hommes qui montent au temple du Créateur, pour l'y adorer avec des dispositions différentes, d'une part le pharisien avec l'orgueil dans le cœur, de l'autre le publicain avec des sentiments d'humilité; le premier descendant réprouvé, le second justifié, là encore le Christ, en apprenant de quelle manière il fallait prier, enseignait à prier le Dieu de qui il fallait attendre la loi de la prière, réprobation pour l'orgueil, justification pour l'humilité. Je ne puis trouver chez le Christ d'autre temple, d'autres suppliants, d'autres jugements que ceux du Créateur. C'est le Créateur qu'il enjoint d'adorer humblement, parce qu'il élève l'humble qui l'implore, et non avec orgueil, parce qu'il anéantit le superbe. Et quel autre a-t-il pu me prescrire d'adorer? Avec quelles formules? dans quelle espérance? Aucun, j'imagine, car la prière qu'il enseigna ne s'applique qu'au Créateur: nous l'avons démontré.

Diras-tu que, Dieu de la bonté et: communiquant de lui-même ses miséricordes, il ne veut pas être adoré? Mais « qui est bon, réplique mon Christ, sinon Dieu seul?» Non pas qu'entre deux divinités, il assigne à l'une la bonté, mais il affirme qu'il n'y a de bon que Dieu seul, seul en possession de la bonté, parce que seul il est Dieu. Oui, sans doute, il est bon. « Il allume son soleil sur les bons et les méchants; il fait pleuvoir sur les justes et les injustes; » il nourrit, il conserve, il protège jusqu'aux Marcionites.

Enfin un jeune homme l'interroge: « Bon Maître, que faut-il faire pour obtenir la vie éternelle? » Il lui demande s'il connaît, c'est-à-dire s'il accomplit les préceptes du Créateur, pour attester que la vie éternelle s'achète par l'accomplissement des préceptes du Créateur. ---- « Mais j'ai observé dès ma jeunesse tout ce qu'ils ont |277 d'essentiel. ---- Une seule chose vous manque, réplique le Seigneur. Vendez tout ce que vous avez; donnez-le aux pauvres; vous aurez un trésor dans le Ciel; puis, venez et suivez-moi. » Eh bien! Marcion, et vous tous, compagnons d'infortune, hérétiques, dignes de la même aversion, qu'oserez-vous répondre? Le Christ a-t-il retranché les préceptes primitifs: Tu ne tueras point; ----Tu ne commettras point l'adultère; ---- Tu ne déroberas point; ---- Tu ne porteras point faux témoignage; ---- Tu aimeras ton père et ta mère? Ou bien les a-t-il maintenus en les complétant par ce qui leur manquait? Toutefois ce précepte lui-même de l'aumône à l'égard des indigents est répandu partout dans la loi et les prophètes, afin de mieux confondre ce vaniteux observateur de la loi, en lui prouvant que son trésor lui était beaucoup plus cher. Cet oracle de l'Evangile est donc justifié: «Je ne suis point venu détruire la loi, mais l'accomplir. » Il dissipe en même temps tous les autres doutes, en prouvant, que le nom de Dieu, le titre d'excellent, la vie éternelle, le trésor dans les cieux, et lui-même, appartiennent à un seul Dieu dont il a manifesté et agrandi les préceptes en complétant la loi. Il faut encore le reconnaître au passage suivant de Miellée: « L'homme t'a-t-il montré ce qui est bon et ce que le Seigneur exige de toi? Pratique la justice, aime la miséricorde, sois prêt à suivre le Seigneur ton Dieu. » Voilà, en effet, que le Christ fait homme annonce ce qui est bon, c'est-à-dire la science de la loi. « Vous savez les commandements: Pratiquez la justice;----Vendez tout ce que vous avez; ----Aimez la miséricorde; ---- Donnez votre bien aux pauvres;----Soyez prêt à suivre le Seigneur votre Dieu; ----Puis, venez et suivez-moi. »

La nation juive fut dès son origine divisée en peuple, tribus, familles et maisons, d'une manière si exacte, que la naissance d'aucun Hébreu ne pouvait demeurer un mystère, sans compter que le recensement d'Auguste était |278 nouveau, peut-être même se poursuivait encore. Quant au Jésus de Marcion, impossible de douter de sa naissance s'il paraissait homme. Conséquemment aussi, en tant qu'il n'était pas né, rien n'avait pu transpirer dans le public sur ses liens de famille; il ne pouvait être pris que pour un de ces hommes inconnus à un titre ou à un autre. Pourquoi alors l'aveugle qui l'entend passer, s'écrie-t-il: « Jésus, fils de David, ayez pitié de moi! » sinon parce qu'on le regardait sans incertitude comme le fils de David, en d'autres termes, issu de la famille de David par sa mère et ses frères, qui déjà lui avaient été annoncés d'après la notoriété publique.

---- Mais ceux qui marchaient devant Jésus reprenaient l'aveugle, avec l'injonction de se taire.

---- Sans doute, ils lui imposaient silence parce qu'il élevait la voix, mais non parce qu'il se trompait sur ce fils de David. Ou bien, montre-nous qu'en étouffant ses cris, ils savaient bien que Jésus n'était pas le fils de David, afin que nous croyons que tel est leur motif lorsqu'ils lui imposent silence. Quand même tu oserais l'affirmer, il serait encore plus raisonnable de les soupçonner d'ignorance, que d'accuser le Seigneur d'avoir accepté volontairement une déclaration mensongère sur sa personne.

---- Mais le Seigneur est patient.

---- Oui, mais non pas jusqu'à confirmer l'erreur. Que dis-je? sa filiation avec le Créateur se révèle encore ici. D'abord il n'eût point rendu la vue à cet aveugle, afin qu'il cessât de le croire fils de David. Il a fait plus. Pour vous empêcher de calomnier sa patience, de lui supposer une dissimulation hypocrite, ou de nier sa descendance de David, il confirma d'une manière éclatante la déclaration de l'aveugle, d'abord par la guérison de son infirmité, puis, par le témoignage qu'il rendit à sa foi. «Votre foi, dit-il, vous a sauvé. » Parle! qu'a pu croire l'aveugle? Que Jésus descendait au nom d'un autre Dieu, pour renverser le Créateur et détruire la loi et les prophètes? qu'il |279 n'était pas ce rejeton destiné à fleurir sur la racine de Jessé, ce germe sorti de David, et la lumière des aveugles? Mais il n'y avait pas encore à cette époque, du moins je l'imagine, des aveugles pareils à Marcion, pour que telle fût la foi de cet aveugle quand il s'écriait: « Jésus, fils de David! » Le Dieu qui se connaissait et voulait être connu de tous comme tel, récompensa par la vue extérieure la foi de cet homme, plus clairvoyante que la tienne, et déjà en possession de la lumière véritable, afin de nous apprendre en même temps et la règle et la récompense de la foi. Que celui qui aspire à voir Jésus, le croie fils de David par la Vierge sa mère.

Quiconque ne croira point ainsi n'entendra point cette parole de sa bouche: « Votre foi vous a sauvé. » Par conséquent, il restera plongé dans un éternel aveuglement, celui qui se précipite dans des antithèses qui se détruisent elles-mêmes. Ainsi, en effet, « un aveugle a coutume de conduire un aveugle. » Car s'il est vrai que les aveugles rebelles, figure de la nation aveugle qui devait un jour répudier le Christ, fils de David, ayant offensé David en s'opposant à sa rentrée dans Sion, le Christ, par opposition, soit venu au secours d'un aveugle pour attester par là qu'il n'était pas le fils de David, et se montrer le protecteur de ces mêmes aveugles que David livrait à. la mort, pourquoi, demanderai-je, déclare-t-il qu'il l'a guéri à cause de sa foi, et même d'une foi erronée? Disons mieux. Le fils de David est encore ici tout entier, et l'antithèse se réfute par elle-même. Sans doute, des aveugles avaient insulté David. Aujourd'hui voilà qu'un homme du même sang se présente en suppliant devant le fils de David. Voilà pourquoi le fils de David apaisé en quelque façon par la satisfaction qu'il recevait, rend la vue à l'Hébreu, avec un témoignage honorable pour cette foi qui avait cru qu'il était nécessaire de calmer la colère du fils de David. Toutefois c'était la malice des aveugles, et non leur infirmité, qui avait offensé David. |280 

XXXVII. Le salut entre dans la maison de Zachée. À quel titre? Avait-il cru, lui aussi, que le Christ descendait par l'autorité de Marcion? Mais ces paroles de l'aveugle retentissaient encore aux oreilles de tous: « Jésus, fils de David, ayez pitié de moi! Et tout le peuple rendait gloire à Dieu, » non pas au Dieu de Marcion, mais de David. En effet, quoique Zachée fût probablement étranger, cependant son commerce avec les Juifs lui avait donné quelque connaissance de leurs Ecritures. Il y a mieux: sans connaître Isaïe, il avait obéi à ses préceptes: « Partagez votre pain avec celui qui a faim; recevez sous votre toit l'indigent qui n'a point d'asile. » Il le faisait surtout, en recevant et en nourrissant le Seigneur dans sa maison. « Lorsque vous voyez un homme nu, couvrez-le. » Promesse à laquelle il s'engageait, en offrant la moitié de son bien pour les œuvres de miséricorde, en brisant les contrats de la violence, en portant les fardeaux de ceux qui étaient accablés, en rompant les liens iniques, quand il dit: « Si j'ai fait tort à quelqu'un en quoi que ce soit, je lui rendrai quatre fois autant. » Aussi Jésus lui dit-il: « Aujourd'hui cette maison a reçu le salut. » Témoignage d'où il résulte que les préceptes promulgués par les prophètes du Créateur étaient salutaires.

Mais quand je l'entends dire: « Le Fils de l'Homme est venu sauver ce qui était perdu,» je ne demande plus s'il est venu, à qui appartenait et pour qui était perdu ce qu'il venait sauver. Je porte la question sur un autre terrain. Qu'il s'agisse de l'homme, ce point n'est pas douteux. Ici, comme nous sommes un composé de deux substances diverses, l'ame et le corps, il faut chercher dans quelle partie de lui-même il était mort. Dans son corps? le corps avait donc péri; mais l'ame vivait. « Le Fils de l'Homme a sauvé ce qui était perdu. » La chair est donc en possession du salut. Dans son ame? l'ame est réhabilitée; la chair qui n'avait point péri est sauvée. L'homme tout entier était-il mort dans ses deux substances? Il faut |281 que l'homme tout entier soit sauvé; alors s'évanouit l'opinion des hérétiques, qui nient la résurrection de la chair. Il est donc le Christ du Créateur, puisque ses promesses étaient conformes à celles de son Père, qui créa l'homme tout entier.

La parabole des serviteurs jugés selon qu'ils avaient fait valoir l'argent du maître, est une nouvelle preuve que Dieu est un juge, et un juge rigoureux, qui, non content de récompenser, enlève le talent que l'on croyait posséder. Ou bien me représente-t-il le Créateur comme un homme sévère, « qui demande ce qu'il n'a point donné et moissonne ce qu'il n'a point semé; » là encore celui qui m'instruit, c'est le maître du trésor qu'il m'apprend à faire valoir.

XXXVIII. Le Christ savait d'où venait le baptême de Jean. Alors pourquoi le demander comme s'il l'ignorait? Il savait que les pharisiens ne lui répondraient pas; alors pourquoi les interroger en vain? Voulait-il les juger par leur propre bouche ou par leur cœur? Que sa conduite serve donc d'excuse au Créateur et de comparaison avec le Christ; puis, considère ce qui serait arrivé si les pharisiens avaient répondu à sa demande. Je suppose qu'ils eussent répondu: « Le baptême de Jean vient des hommes,» ils auraient été lapidés sur-le-champ. Quelque Marcion se fût levé contre Marcion: « O le Dieu de toute bonté! se fut-il écrié. O dieu qui procède par d'autres voies que le Créateur! sachant que l'homme irait se précipiter dans l'abîme, il l'a placé sur la pente de l'abîme. » N'est-ce pas ainsi en effet que l'on calomnie le Créateur au sujet de l'arbre de la loi? Qu'ils répondissent au contraire: « Il vient du ciel.» «Et pourquoi donc n'y avez-vous pas cru?» aurait répliqué le Christ. Par conséquent, celui qui voulait que l'on crût à Jean prêt à blâmer ceux qui n'y croiraient pas, était l'envoyé du Dieu dont Jean administrait le sacrement. En tout état de cause, lorsque, sur le refus de déclarer ce qu'ils pensaient, il leur oppose ces |282 représailles: « Et moi, je ne vous dirai pas non plus par quelle autorité je fais ces choses, » il rend le mal pour le mal.

« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Qu'entend-il par là? Tout ce qui ressemble au denier de César, c'est-à-dire son image, sa ressemblance. Il veut donc que l'on rende au Créateur l'homme, sur l'image, la ressemblance, le nom et la substance de qui il a gravé son empreinte. Que le dieu de Marcion cherche une monnaie sur laquelle il ait des droits. C'est au légitime César, et non à un étranger, que le Christ rend le denier de l'homme: on ne rend rien à qui n'a rien perdu. Un principe juste et raisonnable veut que dans toute question. le sens de la réponse se rapporte au but de l'interrogation. D'ailleurs, répondre une chose à qui vous en demande une autre, est le fait de l'extravagance. Loin du Christ, à plus forte raison, ce qui ne sied pas même à l'homme.

Les Sadducéens, qui niaient la résurrection, interrogeant le Seigneur sur celle matière, lui avaient proposé un exemple emprunté à la loi, celui de cette femme qui avait épousé successivement les sept frères, suivant les prescriptions mosaïques, et les avait tous perdus. Auquel d'entre eux appartiendrait-elle au jour de la résurrection? Telle était la matière de la controverse; telle était la nature de la demande. C'est à elles que le Christ dut nécessairement répondre. Il n'avait à redouter personne pour paraître ou décliner la difficulté, ou à son occasion soulever des voiles qu'il n'entrouvrait point ailleurs. Il répondit donc: « Les enfants de ce siècle épousent des femmes. » Tu vois avec quelle justesse par rapport au sujet en litige. Comme il s'agissait du siècle à venir où il allait déclarer que le mariage est inconnu, il établit d'avance que le mariage existe ici-bas ou l'on meurt, mais que les hommes jugés dignes par Dieu de posséder la résurrection d'entre les morts, ne se marient point là-haut. « Ils ne peuvent plus mourir, ajoute-t-il, parce qu'ils sont devenus |283 semblables aux anges, et enfants de Dieu ainsi que de la résurrection. »

Puisque le sens de la réponse doit se rapporter au sens de la demande, si le sens de la demande se complète par le sens de la réponse, la réponse du Seigneur ne peut avoir d'autre signification que celle qui détermine la question. Tu as d'une part le temps, où le mariage est permis, et l'éternité, où le mariage n'existe plus, discutés non pas en eux-mêmes, mais à cause de la résurrection. De l'autre, tu as la confirmation de la résurrection elle-même et tout ce que les Sadducéens cherchaient à connaître, en interrogeant le Seigneur, mais non pas sur un Dieu inconnu, ni sur les droits du mariage dont il fut l'instituteur. Que si tu fais répondre le Christ à tout autre chose qu'à l'objet de l'interrogation, qu'arrive-t-il? Tu nies qu'il ait pu répondre aux difficultés qu'on lui proposait, pris aux piéges de la sagesse des Sadducéens.

Le principe établi, je réfuterai par surcroît quelques objections qui touchent à cette matière. Pervertissant à dessein les Ecritures, les hérétiques lisent ainsi: « Ceux que le dieu de ce siècle a jugés dignes, » rattachant ainsi de ce siècle à Dieu, afin que le dieu de ce siècle devienne un antre dieu. Il fallait lire, au contraire: « Ceux que Dieu a jugés dignes, » en établissant une ponctuation après Dieu, pour que de ce siècle se rapporte à ce qui vient après; en d'autres termes, à ceux que Dieu a jugés dignes d'entrer en possession de ce siècle et de ressusciter. Encore un coup, la controverse ne roulait point sur Dieu; il s'agissait uniquement de l'existence du siècle à venir. A qui cette femme appartiendra-t-elle dans ce siècle après la résurrection?

Ils ne dénaturent pas moins la réponse du Sauveur sur le mariage lui-même. A les entendre, ces paroles: « Les enfants de ce siècle épousent des femmes, et les femmes des maris, » s'appliquent aux hommes du Créateur, qui permet le mariage; mais eux que le dieu de ce siècle, |284 c'est-à-dire l'autre dieu, a jugés dignes de la résurrection, ne se marient pas ici-bas, parce qu'ils ne sont pas les enfants du siècle présent. Illusion grossière, puisque le Christ, interrogé sur le mariage dans l'autre vie, et non pas dans la vie de la terre, avait déclaré que le mariage dont il était question n'existait pas. Aussi ceux qui avaient pu voir la force qu'il avait mise dans l'expression, dans la prononciation et dans la distinction qu'il établissait, ne comprirent-ils que ce qui se liait naturellement à l'objet de leur question: « Maître, s'écrièrent les scribes, vous avez bien répondu. » En effet, il avait confirmé le dogme de la résurrection, en le produisant tel qu'il est, contre l'opinion des Sadducéens. Pour dernière preuve, il ne récusa point le témoignage de ceux qui avaient interprété sa réponse dans ce sens.

Si les scribes considéraient le Christ comme fils de David, et « que David lui-même l'appelle son Seigneur, » qu'importe au Christ! David ne réfutait point l'erreur des scribes, il rendait hommage au Christ dont il confirmait la divinité bien plus qu'il n'attestait sa filiation terrestre, ce qui ne conviendrait pas à l'ennemi du Créateur. Mais, de notre côté, comme tout se lie et s'enchaîne dans l'interprétation! Ce même fils de David, invoqué tout à l'heure par l'aveugle, et gardant le silence sur ce nom, parce que les scribes n'étaient pas là, maintenant qu'ils l'environnent et l'écoutent, leur divulgue à dessein et de lui-même ce mystère. Il voulait se déclarer aussi le Seigneur de ce même David, dont l'aveugle, selon l'interprétation des scribes, ne le proclamait que le fils; d'un côté récompensant la foi de l'aveugle qui le croyait fils de David; de l'autre, censurant les traditions des scribes qui ne le reconnaissaient pas pour Seigneur. Quel autre que le Christ du Créateur s'occuperait avec autant de zèle de tout ce qui intéresse la gloire du Créateur?

XXXIX. Notre démonstration précédente sur la propriété des noms a établi qu'ils appartiennent de droit à qui |285 annonça le premier le Christ son fils aux hommes, et représenta Jésus sous des noms symboliques. Du même coup sera constatée l'impudence de celui qui ose dire: « Plusieurs viendront en mon nom. » Son nom! Il n'est à lui qu'autant qu'il est le Christ et le Jésus du Créateur auquel appartient la propriété de ces noms. D'ailleurs, à quel propos défend-il à ses disciples d'accueillir des imposteurs auxquels il ressemble lui-même, puisqu'il s'introduit sous un nom usurpé, s'il ne convenait pas à celui qui, par la propriété du nom, en possédait la réalité, de prévenir ses disciples contre l'imposture et l'usurpation? « Ils viendront en disant: Je suis le Christ. » A toi de les recevoir, toi qui as reçu leur pareil! Pour mon Christ, il est venu sous son propre nom. Que feras-tu, lorsqu'arrivera en personne le maître de ces noms, le Christ et le Jésus du Créateur? Le repousser! mais qu'il est inique, qu'il est injuste, qu'il est indigne d'un Dieu de toute bonté de ne pas recevoir celui qui vient sous son nom, quand on a déjà reçu un faussaire sous ce même nom!

Voyons quels signes il donne des derniers temps.

« Des guerres, j'imagine, des royaumes contre des royaumes, des nations contre des nations, des pestes, des flammes, des tremblements de terre, des terreurs, et des prodiges dans le ciel. » Toutes choses qui conviennent au Dieu sévère et terrible! Quand il ajoute: « Il faut que toutes ces choses arrivent, » pour qui se donne-t-il? Pour un détracteur ou pour un apologiste du Créateur dont il affirme que les décrets doivent s'accomplir, tandis que Dieu pacifique et bon, il eût anéanti plutôt qu'établi ces tristes et douloureuses calamités, si elles n'étaient pas les siennes. Mais avant cette époque, il prédit à ses disciples des persécutions et des souffrances, en témoignage de son nom et gages de salut. Ouvre Zacharie, tu y verras: « Le Dieu des armées les protége; ils dévoreront leurs ennemis et les fouleront aux pieds comme la pierre lancée par la fronde; ils boiront leur sang comme le vin, |286 et il débordera comme dans la coupe du sacrifice; ils en seront arrosés comme les angles de l'autel. Le Seigneur les sauvera en ce jour-là; il les sauvera comme les brebis de son peuple, ils s'élèveront comme des pierres saintes. »

Et pour ne pas t'imaginer que cette prédiction concerne les malheurs inévitables qui les attendaient dans les guerres de la part des étrangers, examine ici la nature du supplice. S'agit-il d'annoncer des guerres que l'on repousse avec des armes légitimes, personne n'y fait entrer la lapidation, plus familière aux assemblées populaires et à une insurrection sans armes. Personne dans une guerre ne mesure d'après la capacité des coupes du sacrifice les fleuves de sang, ou ne les assimile à celui qui monde les angles d'un seul autel. Personne n'appelle du nom de brebis les combattants qui, le glaive à la main, tombent sur le champ de bataille en repoussant la force par la force. On réserve ce nom pour ceux qui, sur leur domaine et avec une héroïque résignation, livrent leur vie plutôt, qu'ils ne la défendent. Enfin « à ces pierres saintes » je ne puis reconnaître des soldats. « Ils sont, en effet, les pierres et les fondements sur lesquels nous sommes édifiés. ---- La cité des Saints, suivant Paul, est bâtie sur le fondement des apôtres, » pierres saintes qui restaient exposées à toutes les attaques des méchants.

Celui qui dit: « Mettez donc dans vos cœurs de ne point rechercher comment vous répondrez devant les tribunaux, » est le même qui suggéra jadis à Balaam des paroles qu'il n'avait point méditées, je me trompe, des paroles contraires à celles qu'il avait méditées; le même qui, lorsque Moïse s'excusa sur l'embarras de sa langue, lui promit une élocution et une sagesse auxquelles personne ne résisterait; le même enfin qui a déclaré par Isaïe: « L'un dira: Je suis au Seigneur; l'autre portera le nom de Jacob; un autre écrira de sa main: Israël sera son nom. » En effet, quelle voix plus puissante, quel  |287 monument plus authentique que la candide et publique confession du martyr, qui est fort avec Dieu, signification du mot Israël. Je ne m'étonne plus qu'il ait défendu à ses disciples de méditer d'avance leurs réponses, puisqu'il a reçu de son Père le pouvoir de parler à propos. « Le Seigneur m'a donné une langue éloquente pour soutenir par ma parole celui qui est affligé. » A moins que Marcion ne répugne à un Christ, inférieur à son père.

Je ne dois pas revenir sur la prédiction où il leur déclare qu'ils seront persécutés par leurs proches, haïs de tous à cause de son nom, et livrés à la calomnie. « Mais vous vous sauverez vous-mêmes par votre patience, » dit-il; oui, par cette patience objet des louanges du Psalmiste: « L'attente de l'opprimé ne périra pas pour toujours, » parce que, dit-il ailleurs, « La mort des saints est précieuse, » par leur patience apparemment; parce qu'il dit encore par Zacharie: « Tous ceux qui auront enduré patiemment leurs douleurs, porteront une couronne. »

Mais pour que tu n'ailles pas objecter que les apôtres ont été persécutés par les Juifs, comme prédicateurs d'un autre dieu, souviens-toi que les prophètes en ont éprouvé le même traitement. Les prophètes étaient-ils les hérauts d'un autre dieu que le Créateur?

Après avoir fixé ensuite l'époque de ces catastrophes « au moment où des armées environneront Jérusalem comme un mur de circonvallation, il annonce que la désolation est proche. Il y aura des prodiges dans le soleil, dans la lune, dans les étoiles; sur la terre, la consternation des peuples, à cause du bruit tumultueux de la mer et des flots. Les hommes sécheront de frayeur dans l'attente de ce qui doit arriver à l'univers. » Que « les vertus du ciel elles-mêmes doivent être ébranlées, » écoute Joël: « Je ferai paraître des prodiges dans le ciel et sur la terre, du sang, du feu et des tourbillons de fumée. Le soleil sera changé en ténèbres, et la lune en sang, avant qu'advienne le grand jour, le jour terrible du |288 Seigneur. « Tu as encore Habacuc: « Les grandes eaux monteront sur la terre; les peuples verront ta face, et ils seront saisis des douleurs de l'enfantement; les eaux se disperseront sous les pas de ton éternité. L'abîme a fait entendre sa voix; l'abîme a levé les mains en haut. Le soleil et la lune se sont arrêtés dans leurs orbites. Ils ont disparu à la lueur de tes flèches, devant les éclairs de ta lance. Dans le frémissement de ta fureur, tu fouleras la terre; tu épouvanteras les nations de ton courroux. » Les oracles où le Seigneur et les prophètes annoncent l'ébranlement du monde, de l'univers, des éléments et des nations, s'accordent parfaitement, j'imagine.

Après cela, que dit le Seigneur? Alors, ils verront le « Fils de l'homme venant sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. Or, quand ces choses commenceront d'arriver, levez la tête et regardez en haut, parce que votre rédemption est proche. » Oui sans doute, à l'avènement de ce royaume que désigne la parabole elle-même. « Ainsi, quand vous verrez arriver ces choses, sachez que le royaume de Dieu est proche. » Ce sera le grand jour du Seigneur, le jour des révélations où le Fils de l'Homme descendra des deux, suivant Daniel: « Et voilà que le Fils de l'Homme vient sur les nuées du ciel. Et il fut investi de la puissance royale, » la même qu'il était allé demander dans la parabole, après avoir laissé entre les mains de ses serviteurs des talents à faire valoir. Toutes les nations aussi lui furent données: son père les lui avait promises d'avance par le Psalmiste: « Demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage, et la terre pour empire. Sa puissance est une puissance éternelle, qui ne sera point transférée, et son règne ne sera point affaibli, » parce que les héritiers du royaume, au lieu d'y mourir et de s'y marier, « seront semblables aux anges. » Habacuc nous signale encore l'avènement du Fils de l'Homme et ses avantages: « Tu es sorti pour le salut de ton peuple, pour sauver tes christs, |289 qui lèveront la tête et regarderont en haut, parce que l'heure de la rédemption est arrivée. »

Puisque la promesse des félicités répond à la promesse des catastrophes, au milieu de cette merveilleuse concordance des prophéties et de l'Evangile, impossible à toi d'établir ici aucune distinction, ni pour appliquer au Créateur, comme au Dieu des vengeances, des événements que le Dieu très-bon ne devait pas autoriser, encore moins attendre, ni pour faire honneur au Dieu très-bon de promesses que le Créateur n'eût point signalées, puisqu'il ne le connaissait pas. Ou bien, ces promesses sont-elles les siennes? Comme elles ne diffèrent en rien de celles du Christ, le voilà donc l'égal du Dieu très-bon, par la munificence, et ton christ ne t'aura rien promis de plus, qu'à moi mon Fils de l'Homme. Suis attentivement la marche de l'Ecriture évangélique, depuis l'interrogation des disciples jusqu'à la parabole du figuier, pas une expression, tu le reconnaîtras, qui ne se lie intimement au Fils de l'Homme; douleur et félicité, catastrophes et promesses, s'enchaînent mutuellement sans qu'il soit possible de détacher une partie de l'autre.

En effet, comme il n'y a qu'un Fils de l'Homme, dont l'avènement est placé entre les deux termes de la catastrophe et de la promesse, il faut de toute nécessité que les tribulations des peuples el les vœux des élus appartiennent au même Fils de l'Homme. Lien commun et indispensable, intermédiaire de cette double économie, il ferme, d'une part, les tribulations des peuples, tandis qu'il ouvre de l'autre les vœux des élus. Ainsi mon Christ et le Fils de l'Homme ne sont qu'un. Veux-tu lui attribuer les calamités imminentes qui précèdent son apparition, tu es obligé aussi de lui assigner les biens qui découlent de son avènement. Au contraire, ce Christ est-il à toi? Pour lui imputer tous les biens qui découlent de son avènement, tu es contraint de lui attribuer tous les maux antérieurs à son apparition. Les maux qui précèdent les biens qui suivent |290 forment, avec l'avènement du Christ, une chaîne indissoluble. Cherche donc auquel des deux christs tu veux faire jouer le rôle de Fils de l'homme, pour lui appliquer l'une et l'autre dispensation. Point de milieu, ou tu as fait du Créateur un Dieu très-bon, ou lu as fait du tien un dieu naturellement cruel.

En un mot, examine l'exemple de la parabole elle-même: « Voyez le figuier et les autres arbres. Lorsqu'ils commencent à se couvrir de feuilles, vous reconnaissez que l'été est proche. De même, lorsque vous verrez arriver » ces choses, sachez que le royaume de Dieu est proche. » Si, en effet, le développement des arbustes sert de signe à l'été en le précédant, de même le choc des éléments sera l'avant-coureur du royaume qu'il précède. Tout signe appartient au même maître que la chose dont il est le signe. Il n'y a que le maître de cette même chose qui puisse y attacher un signe. Par conséquent, si l'ébranlement de l'univers est un signe du royaume, comme la végétation un présage de l'été, le royaume appartient donc au même Créateur auquel sont attribuées les calamités, signés avant-coureurs du royaume. C'est le Dieu de toute bonté qui avait déclaré d'avance que ces terribles catastrophes étaient nécessaires. Assurément, elles avaient été prédites par la loi et les prophètes; donc il ne détruisait ni la loi, ni les prophètes, puisqu'il confirme que leurs prédictions devaient s'accomplir. Il insiste de nouveau: « Je vous le dis en vérité, le ciel et la terre ne passeront pas, sans que ces choses soient accomplies. » Lesquelles? Viennent-elles du Créateur? les éléments du Créateur accompliront docilement les ordres de leur maître. Viennent-elles du Dieu très-bon? je doute fort que le ciel et la terre laissent s'accomplir les décrets d'un dieu ennemi. Si le Créateur le souffre, il n'est plus le Dieu jaloux. Mais que le ciel et la terre passent! ainsi l'a décidé leur maître, pourvu que sa parole subsiste éternellement. En effet, il avertit ses disciples dans les mêmes termes qu'Isaïe: « Prenez garde que |291 vos cœurs ne s'appesantissent dans les festins, dans l'ivresse et dans les soins de cette "vie; et que ce jour ne vienne vous envelopper à l'improviste comme un filet. » Même avertissement donné par Moïse à ceux qui oubliaient Dieu dans l'abondance et les préoccupations de la terre, tant il est vrai que le Dieu « qui nous délivrera du filet de ce jour terrible est le même qui autrefois nous en rappelait le souvenir! »

Il y avait dans Jérusalem des lieux pour enseigner, et hors de Jérusalem d'autres lieux destinés à la retraite. Or, « durant le jour il était dans le temple à enseigner, » comme il convenait à celui qui avait dit par la bouche d'Osée: « Ils m'ont trouvé dans mon temple, et là j'ai discuté avec eux. » Mais aux approches de la nuit, il se relirait sur la montagne des Oliviers. Zacharie ne me le montre-t-il pas dans ce même lieu? « Et ses pieds reposeront sur la montagne des Oliviers. » Les heures pour écouter, ne s'accordent pas moins des deux côtés. Le peuple allait le trouver de grand malin, parce qu'après avoir dit par Isaïe: « Le Seigneur m'a donné une langue éloquente, » il ajoute immédiatement: « Dès le malin, il prépare mon oreille à l'écouter, comme on écoute un maître. »

Si c'est là détruire les prophéties, que sera-ce donc que les accomplir?

XL. Conséquemment aussi, il connaît quand il doit souffrir, celui dont la loi ancienne figure la passion, Parmi tant de solennités chez les Juifs, il choisit le jour de Pâque. C'était pour préluder à ce mystère que Moïse avait dit au peuple: « Ce sera la Pâque du Seigneur. » Voilà pourquoi il témoigne de son amour en ces mots: « J'ai désiré d'un vif désir, manger la Pâque avant de souffrir. » Singulier destructeur de la loi, qui désirait de conserver même la pâque! Il trouvait donc un grand plaisir à la victime du judaïsme?

Ou bien était-il celui-là même qui, « devant être conduit |292 à la mort comme un agneau, et ne pas ouvrir la bouche plus qu'une brebis sous la main qui la tond, » désirait accomplir le symbole qui figurait son sang rédempteur? Il était indifférent qu'il fût trahi par un étranger, si je n'avais pas dû voir l'oracle prophétique vérifié encore ici. « L'homme qui mangeait à ma table se lèvera insolemment contre moi. » Il était indifférent qu'il fût livré sans être mis à prix. Qu'était-il besoin d'un traître auprès de celui qui, se montrant tous les jours au milieu du peuple, pouvait aussi bien être saisi par la violence que livré par la perfidie? Sans doute; mais j'aurais reconnu à ces traits tout autre Christ que le Christ qui accomplissait les prophéties. Car il est écrit.: « Ils ont vendu le Juste pour une pièce d'argent. » Il y a plus. Jérémie fixe d'avance avec la même précision que l'Evangéliste Matthieu, et la quantité de l'argent, et la destination qu'il reçut, lorsque, renvoyé aux prêtres par le repentir de Judas, il servit à payer le champ du potier. « Et ils reçurent les trente pièces d'argent, prix de celui qui avait été vendu pour cette somme, et ils en achetèrent le champ du potier. » Ayant donc déclaré « qu'il désirait d'un grand désir manger la Paque, » sa Pâque (il serait indigne d'un Dieu de convoiter le bien d'autrui), Jésus prend le pain, le distribue à ses disciples, et en l'ait son propre corps, en disant: « Ceci est mon corps, » c'est-à-dire, est la figure de mon corps. Il n'y aurait pas eu figure, s'il n'y avait pas eu corps véritable. D'ailleurs, une chose vaine et sans réalité, telle qu'un fantôme, ne serait pas susceptible de figure. Ou s'il se donna pour corps un pain, parce qu'il n'avait pas un corps véritable, c'est donc du pain qu'il a dû livrer pour nous. Il appuyait les rêves de Marcion en crucifiant un pain. Mais pourquoi « appeler son corps du nom de pain, » plutôt que du melon que Marcion avait en place de cœur, puisqu'il ne reconnaît pas dans ce pain l'antique figure du corps de Jésus-Christ, lorsqu'il dit par Jérémie: « Ils ont tramé des complots contre moi? |293 

« Venez; jetons le bois sur son pain, » c'est-à-dire la croix sur son corps. Aussi le Dieu qui éclaircit les symboles a-t-il déclaré suffisamment ce qu'il a voulu entendre par pain en donnant ce nom à son corps. De même, dans le souvenir du calice, lorsqu'il établit le testament qu'il scella de son sang, il confirma de nouveau la réalité de son corps. Point de sang dans un corps, à moins que ce corps ne soit de chair. Vainement on nous oppose des corps qui ne sont pas de chair, toujours est-il qu'aucun corps n'aura de sang, s'il n'est de chair. La réalité du corps se fortifie donc par le témoignage du sang. Isaïe va t'aider aussi à reconnaître dans le vin l'antique symbole du sang. « Quel est, dit-il, celui qui vient d'Edom et de Bosra avec des habits teints de sang? Quel est cet homme beau dans sa parure et qui marche avec tant de majesté? Pourquoi votre robe est-elle rouge et pareille aux vêtements de ceux qui foulent la vendange? » C'est qu'en effet l'esprit prophétique, contemplant déjà le Seigneur qui marchait au-devant de sa Passion avec les vêtements de sa chair mortelle, dans laquelle il allait souffrir, désigne sous la pourpre éclatante des habits cette chair mutilée et broyée sous le pressoir de la tribulation, parce que les vendangeurs descendent du pressoir comme ensanglantés par le vin. La Genèse, dans la bénédiction de Juda, de la tribu duquel devait sortir le Christ fait homme, signalait déjà plus clairement encore la personne du Christ: « Il lavera sa robe dans le vin, et son manteau dans le sang de la vigne, » nous montrant ainsi sa chair dans cette robe et ce manteau, de même que son sang dans ce vin mystérieux. Voilà pourquoi celui qui représentait alors son sang par le vin, consacre aujourd'hui son sang sous les apparences du vin.

XLI. « Malheur, dit-il, à celui par qui le Fils de l'Homme est livré! » Il est donc bien constaté que ce mot malheur! est un cri d'imprécation et de menace, qu'il faut attribuer à un maître offensé et irrité, à moins quel |294 l'impunité ne fût assurée à Judas après un si grand crime. Mais, s'il n'a point de châtiment à craindre, ce mot, malheur! n'a plus de sens. S'il doit être châtié, sans doute il le sera par celui qu'a trahi son crime. Or, s'il permit sciemment qu'un homme admis par lui-même à sa familiarité, se précipitât dans un crime si monstrueux, ne viens plus nous répéter au sujet d'Adam, par rapport au Créateur, une objection qui du reste se retourne contre ton Dieu, ou qu'il ignora ce crime, puisque sa Providence ne l'empêcha pas de faillir; ou qu'il n'a pu s'y opposer, s'il l'ignorait, ou encore qu'il ne l'a pas voulu, tout en le connaissant et en le pouvant; par conséquent qu'il faut accuser de malice celui qui a laissé un homme périr par sa prévarication. Va, je le le conseille, reconnais encore le Créateur dans ce Dieu, plutôt que de transformer, contre ton intention, le Dieu très-bon en Dieu semblable au nôtre! En effet, quand ton Dieu, pour punir Pierre de son orgueilleuse présomption, aime mieux le destiner à le renier, il t'a prouvé qu'il était jaloux.

Il a dû être aussi trahi par un baiser; oui, le Christ de la prophétie, puisqu'il était le Fils de celui « que le peuple n'aimait que du bout des lèvres. » Conduit dans la salle du conseil, on lui demande s'il est le Christ. De quel Christ les Juifs pouvaient-ils s'enquérir, sinon du leur? Pourquoi donc ne leur révèle-t-il jamais, pas même en ce moment, un Christ étranger? Afin qu'il pût souffrir, réponds-tu. Qu'est-ce à dire? Afin que ce Dieu très-bon plongeât des hommes dans le crime à leur insu. Il y a mieux; quand même il eût parlé, il n'en eût pas moins souffert. « Si je vous le dis, vous ne croirez pas, » répondit-il. Incrédules à sa déclaration, ils auraient donc persévéré dans le dessein de l'immoler. Et, pourquoi n'eût-il pas souffert plus sûrement, s'il s'était annoncé comme l'envoyé d'un autre Dieu, par conséquent comme l'antagoniste du Créateur? Ce n'était donc pas pour souffrir, qu'il ajourna dans ce moment sa révélation comme Dieu étranger; mais parce que les Juifs |295 voulaient arracher de sa bouche une déclaration à laquelle ils ne devaient pas croire. A celui-là donc de se cacher qui avait des droits à une reconnaissance spontanée. Et cependant il leur tend encore une main compatissante. « Désormais, dit-il, le Fils de l'Homme sera assis à la droite de Dieu, » N'était-ce pas leur suggérer avec la prophétie de Daniel « qu'il était le Fils » de l'Homme, et avec le Psalmiste, « qu'il s'asseyait à la droite de Dieu? » Aussi, éclairés par cette parole et par la comparaison des Ecritures: « Vous êtes donc le Fils de Dieu, lui demandent-ils! » Le fils de quel Dieu, sinon de celui qu'ils se rappelaient avoir dit à son Fils dans le Psaume: « Asseyiez-vous à ma droite? » Mais il répondit: « Vous dites que je le suis. » Il a donc confirmé le titre qu'ils lui donnaient dans cette seconde interrogation. Or, comment prouveras-tu que ces mots, « Vous êtes donc le Fils de Dieu, » étaient interrogatifs dans leur bouche et non affirmatifs? A une démonstration indirecte qu'il fallait le reconnaître pour le Fils de Dieu par le témoignage des Ecritures, ils répondirent par une question indirecte: « Vous êtes donc le Fils de Dieu? » Les choses que tu ne veux pas déclarer ouvertement, le Christ, comme toi, les confirme d'une manière détournée: « Vous le dites. » Mais sa déclaration fut si bien comprise, qu'ils persistèrent, dans les conséquences de cette déclaration.

XLII. En effet, après l'avoir conduit devant Pilate, ils commencent à l'accuser « de s'être donné pour Roi, » sans doute pour le Christ, Fils de Dieu, qui « s'assiéra à la droite du Très-Haut. » D'ailleurs, en les supposant incertains s'il s'était donné pour le Fils de Dieu, ils lui eussent imputé tout autre grief, s'il n'avait prononcé: Vous le dites, comme une attestation qu'il était ce qu'ils disaient. A Pilate aussi, qui lui demande: « Vous êtes le Christ, » il se contente de répondre: «Vous le dites, » de peur que la crainte de la puissance ne parût lui en avoir arraché davantage. Voilà donc le Seigneur mis en |296 jugement. « Le Seigneur est debout pour juger les peuples. Il est entré en jugement avec les vieillards et les princes du peuple, suivant Isaïe. Dès ce moment, il accomplit de point en point tout ce qui était écrit sur sa Passion. « Les nations se sont rassemblées en tumulte; les peuples ont médité de vains complots. Les rois de la terre se sont levés, les princes se sont ligués contre le Seigneur et son Christ. » Les nations, c'étaient les Romains qui étaient avec Pilate; les peuples, c'étaient les tribus d'Israël. Les rois désignent Hérode, et les princes, les grands-prêtres. Car, envoyé en présent par Pilate à Hérode, il justifia l'oracle prophétique d'Osée, qui avait dit du Christ: « Ils le conduiront enchaîné comme un présent offert au Roi. » Hérode put enfin se réjouir de sa vue, mais il n'entendit pas un mot de sa bouche: « Il a été muet comme une brebis devant celui qui la tond, parce que le Seigneur lui avait donné une langue éloquente, afin de savoir quand il devrait parler; » cette même langue qu'il disait avec le Psalmiste, « s'être attachée à son palais, » en ne parlant pas.

Un scélérat chargé de crimes, Barabbas, obtient la vie, comme s'il était homme de bien; mais le Juste par excellence, le Christ, on demande sa mort, comme si c'était un meurtrier. De plus, deux criminels sont crucifiés à droite et à gauche avec lui, « afin qu'il fût placé parmi les scélérats. » Marcion, à cause de la prophétie du Psalmiste, a supprimé le vêtement, tiré au sort et partagé entre les soldats. « Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré ma robe au sort. » Retranche donc aussi la Croix elle-même. Toutefois, le même Psaume ne reste pas muet sur cette circonstance: « Ils ont percé mes mains et mes pieds. » Tous les détails de sa mort s'y lisent: « Des chiens dévorants m'ont environné; le conseil des méchants m'a assiégé. Tous ceux qui me voient m'insultent. Le mépris sur les lèvres, ils ont secoué la tête, en disant: Il a mis son espoir en Dieu; que Dieu le sauve! » A quoi bon |297 désormais le témoignage des vêtements? Garde-les comme une proie digne de ton imposteur; le Psaume tout entier est le vêtement de mon Christ.

Mais voilà que les éléments s'ébranlent. C'est le maître des éléments qui souffrait. D'ailleurs, à la mort d'un antagoniste, le ciel eût brillé plus volontiers de tous ses flambeaux, le soleil l'eût plutôt insulté par l'éclat de ses rayons, le jour lui-même se fût arrêté pour contempler à loisir le christ de Marcion suspendu à un gibet. Ces arguments eussent encore plaidé en ma faveur, quand même ils n'auraient pas été prédits: « Je couvrirai le ciel d'un voile de ténèbres, dit Isaïe. » Ce sera le jour ainsi désigné par Amos: « En ce jour-là, dit le Seigneur, je ferai disparaître le soleil en plein midi, (Tu as ici la signification de la sixième heure) et au milieu de la lumière, les ténèbres s'épaissiront sur la terre. Le voile du temple fut déchiré parle départ de l'ange qui abandonnait la fille de Sion comme la hutte après la saison des fruits, comme une cabane dans un champ de concombres.

Mais quelle invariable constance à rendre jusque dans le Psaume trentième tous les traits de mon Christ! « Il pousse un cri vers son père, » afin qu'en mourant, sa dernière parole fût encore l'accomplissement d'une prophétie: « En disant ces mots il expira, » Qui? L'esprit s'exhala-t-il lui-même, on la chair exhala-t-elle l'esprit? Mais l'esprit n'a pu s'exhaler lui-même. Autre est celui qui exhale, autre celui qui est exhalé. Est-ce l'esprit qui est exhalé? il faut nécessairement qu'il le soit par un autre. Que si l'esprit avait été seul, on dirait: il s'est retiré, de préférence à: il s'est exhalé. Qui donc l'exhale hors de soi sinon la chair? De même qu'elle respire quand elle l'a, de même l'expire-t-elle quand elle le perd. Enfin, si au lieu de la chair, le Christ n'eut jamais que le fantôme de la chair; si le fantôme fut un esprit; si l'esprit s'exhala de lui-même et se retira en s'exhalant, sans doute le fantôme se retira lorsque se relira l'esprit qui était un fantôme; et |298 le fantôme ne reparut plus nulle part avec l'esprit. Il ne resta donc rien sur la croix! rien ne demeura suspendu à ses bras après qu'il eut rendu l'esprit! rien ne fut redemandé à Pilate! rien ne fut détaché du gibet! rien ne fut enveloppé dans un suaire! rien ne fut enfermé dans un sépulcre neuf! Quelque chose demeura, me réponds-tu. Qu'était-ce donc? Le fantôme? mais alors le Christ y était encore. Le Christ s'était-il relire? donc il avait emporté avec lui le fantôme.

L'impudence de l'hérésie n'a plus qu'une ressource, c'est de nous dire qu'il restait le fantôme du fantôme. Mais que répondra-t-elle à Joseph qui savait que le corps du Christ était réel, et qui le traita si respectueusement, à ce Joseph qui n'avait pas consenti au crime des Juifs: « Heureux l'homme qui n'est pas entré dans le conseil de l'impie, qui ne s'est pas arrêté dans la voie des pécheurs, ni assis dans la chaire empoisonnée! » Il fallait que l'homme qui ensevelirait le Sauveur eût également sa prophétie, et dès-lors sa bénédiction méritée.

XLIII. Si la prophétie ne passe pas même sous silence l'empressement de ces femmes qui se rendirent avant le jour au sépulcre, avec des parfums qu'elles avaient préparés, c'est qu'Osée en effet m'a dit: « Dans leur affliction, ils veilleront avant le jour, pour chercher ma face, en disant: Allons et retournons au Seigneur; c'est lui qui nous a blessés, et il nous guérira; il nous rendra à la vie: nous ressusciterons le troisième jour. » Qui croira que ces paroles ne fussent pas présentes au souvenir des saintes femmes, entre la douleur du délaissement actuel dont elles se croyaient frappées par le Seigneur, et l'espérance de sa résurrection, qui, comme elles le pensaient avec raison, devait être aussi la leur?

Elles ne trouvent pas le corps. « La sépulture du juste avait été enlevée du milieu des hommes,» suivant Isaïe. Mais deux anges leur apparurent auprès du monument. Deux! c'était le nombre de compagnons familier « à la |299 parole de Dieu, qui s'affirme par deux témoins. » Isaïe contemplait d'avance les pieuses femmes revenant du sépulcre, et de la vision des deux anges: « Femmes, venez de la vision; » c'est-à-dire pour annoncer la résurrection du Seigneur.

Heureusement pour nous que l'incrédulité des disciples ne se rendit pas de sitôt, afin de venir en aide jusqu'à la fin à notre démonstration que Jésus-Christ ne se donna jamais à ses disciples pour autre que le Christ des prophètes. En effet, voilà que deux d'entre eux étant en chemin, le Seigneur marche avec eux, sans leur révéler que c'était lui-même, ou pour mieux dire, se cachant à dessein à cause de ce qui s'était passé., « Nous espérions, disent-ils, qu'il serait le rédempteur d'Israël;» leur Christ apparemment, le Christ du Créateur: tant il est vrai que jamais il ne s'était donné à eux pour un autre Christ! Autrement ils ne l'eussent pas pris pour le Christ du Créateur; ou même l'eussent-ils regardé comme tel, il n'aurait pas prêté les mains à cette croyance, s'il n'avait pas été tel qu'ils le pensaient. Sinon, le voilà lui-même auteur du mensonge, et prévaricateur de la vérité, démentant par là son nom de Dieu très-bon.

Même après sa résurrection, il ne se montre pas différent de ce qu'ils l'avaient cru, en le lui déclarant à lui-même. Il les réprimande sévèrement: « O insensés dont le cœur est lent à croire tout ce qu'il vous a annoncé! » Par ces paroles, il ne prouve pas qu'il soit l'envoyé d'un autre dieu, mais du même Dieu. Car les anges s'adressent ainsi aux saintes femmes: « Rappelez-vous comment il vous a parlé lorsqu'il était encore en Galilée. Ne fallait-il pas, vous disait-il, que le Fils de l'Homme fût vendu, qu'il fût crucifié, et qu'il ressuscitât le troisième jour? » Et pourquoi le fallait-il, sinon parce que le Dieu Créateur l'avait ainsi écrit? Il les censura donc uniquement parce que sa passion les avait scandalisés, et que leur foi incertaine doutait de sa résurrection, qui leur avait été annoncée |300 par les femmes. Cette hésitation prouvait qu'ils n'avaient pas cru qu'il fût ce qu'ils l'avaient toujours cru. Voulant donc être cru ce qu'ils l'avaient réputé, il les confirme dans leur foi précédente au Christ du Créateur, Rédempteur d'Israël.

Quant à la réalité de son corps, quelle preuve plus manifeste! Aux disciples qui doutent s'il n'est pas un fantôme, tranchons le mot, qui le prennent pour un fantôme, il dit: « Pourquoi vous troubler ainsi? pourquoi de pareilles pensées s'élèvent-elles dans vos cœurs? Voyez mes mains et mes pieds; c'est moi-même: un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai. »

Marcion a gardé à dessein dans son évangile quelques passages qui lui sont contraires, afin, j'imagine, de s'autoriser des textes qu'il a gardés, quoique pouvant les retrancher, pour nier ses suppressions ou du moins les justifier. Il n'épargne que ceux qu'il a l'espoir de ruiner par une interprétation mensongère, autant que par la suppression. Il veut donc que dans ce passage, « un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai, » ces mots, « comme vous voyez que j'en ai, » se rapportent à l'esprit, afin de signifier qu'il n'a ni chair ni os à la manière d'un esprit. Mais pourquoi tous ces détours, lorsqu'il pouvait dire simplement: Un esprit n'a ni chair, ni os, comme vous voyez que je n'en ai point? Pourquoi alors offrir à leur examen ses pieds et ses mains, membres formés d'os, s'il est vrai qu'il n'avait pas d'os? Pourquoi ajoute-t-il: « Sachez que c'est moi; » c'est-à-dire celui qu'ils connaissaient autrefois pour avoir un corps réel? Ou bien s'il était de manière ou d'autre un fantôme, pourquoi réprimander ceux qui le prennent pour un fantôme? Malgré ces témoignages, ils ne croient pas encore. Il demande de la. nourriture, pour les convaincre par cette nouvelle attestation qu'il était homme.

Nous avons rempli, du moins je l'imagine, notre engagement. Nous avons démontré par les oracles des |301 prophètes, par ses propres maximes, par ses affections, par ses sentiments, par ses vertus, par ses souffrances et même par sa résurrection, que Jésus-Christ n'est pas autre que l'envoyé du Créateur. En effet, quand il envoie ses apôtres évangéliser toutes les nations: « Leur parole s'est répandue dans tout l'univers; elle a retenti jusqu'aux extrémités du monde, » cet ordre n'est encore que l'accomplissement du Psaume. J'ai pitié de toi Marcion; tu as travaillé sans fruit, car le Christ Jésus est mon Christ, jusque dans ton évangile.


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Traduit par E.-A. de Genoude, 1852.  Proposé par Roger Pearse, 2005.


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