Académie des inscriptions et belles-lettres : Comptes rendus des séances de l'année 1920, pp.380-386

UN MANUSCRIT DE TERTULLIEN RETROUVÉ, PAR DOM WILMART, BÉNÉDICTIN DE FARNBOROUGH (ANGLETERRE).


La découverte d'un manuscrit oublié, contenant des oeuvres de Tertullien, est une aventure imprévue, que ne rendaient d' avance vraisemblable ni les travaux de philologie entrepris depuis une cinquantaine d'années, ni l'état de nos bibliothéques et de leurs catalogues. On savait la tradition des écrits de Tertullien fort réduite, appauvrie méme depuis le XVIe Siècle; personne ne s'en étonnait ni ne songeait qu'elle pût encore s'améliorer, sinon par un emploi plus judicieux des ressources déjà connues. Le manuscrit qu'un hasard m'a fait ouvrir est, d'ailleurs, décrit très exactement et très complétement – à un détail près - dans l'inventaire de la Bibliothèque de Troyes imprimé en 18551. Le rédacteur, A. Harmand, énumère les titres et reproduit le commencement des cinq traités de Tertullien qui font partie du recueil ; il omet seulement, par suite de je ne sais quelle distraction, de mentionner,le nom de l'auteur africain. C'est cet oubli, sans aucun doute qui a fait perdre de vue le manuscrit 523 de la ville de Troyes; il importe de le réparer, et de mieux faire connaître le précieux volume, tout en indiquant le bénéfice qu'en retire notre documentation.

On a prétendu en Allemagne que la conservation des ouvrages du grand polemiste constituait "une énigme historique2". De combien d'écrivains sacres et profanés ne pourrait-on pas dite la même chose, si ce jugement était tout à fait conforme à la nature des faits? Dans la plupart des cas où une oeuvre littéraire n'a survécu que par de rares manuscrits, c'est assez de remarquer que nous la devons à une chance exceptionnelle, et par suite à peu près inexplicable; il n'y a pas d'autre "énigme", le plus souvent. Il est vrai que Tertullien, lu encore avidement dans le monde latin au IVe Siècle, passa à l'arrière-plan, comme il était fatal, à partir du Ve siècle, remplacé par des "autorités" tout à la fois plus modernes et plus sûres3; et c' est également un fait que, mis à part l'Apologeticvm qui a été beaucoup copié, la tradition manuscrite de ses traités ést extrêmement faible. Néanmoins, nous serions assez bien pourvus, si nous possédions encore les divers manuscrits signalés au moyen âge4; bien plus, nous pourrions lire le texte d'une demi-douzaine d'opuscules dont le souvenir seul subsiste5.

L'histoire de notre Corpus Tertullianeum, telle que de patients érudits ont réussi à en fixer les traits6, est des plus aisées à résumer. Trois traités ne sont plus représentes que par des éditions du XVIe siècle, celle de Gaigny ou Mesnart (Paris, 1545) et celle de Pamélius (Anvers, 1579); ce sont le De baptismo, le De pudicitia et le De ieiunio. Il y a lieu de supposer derrière ce groupe trois collections, plus ou moins étendues. Les vingt-neuf autres traités nous sont parvenus par deux lignées de manuscrits, indépendantes l'une de l'autre. Ln première se réduit, en réalité, au seul Agobardinus, un volume bien précieux malgré les pertes qu'il a subies, composé pour l'Église de Lyon au temps du célebre archevêque Agobard (m. 840) et portant de nos jours le no 1662 au fonds latin de notre Bibliothèque nationale. Ce manuscrit qui comprenait à l'origine vingt et un traités n'en offre plus que douze, avec le commencement du De carne Christi (chap. I-X); et sur ces douze traités, sept lui sont entièrement propres7; pour les cinq autres ainsi que pour la portion conservée du De carne Christi, on a le contrôle des témoins parallèles, mais un contrôle imparfait dans tous les cas, excepté celui du De carne Christi8. Ces manuscrits de l'autre lignée, qui nous restituent ensemble, et à eux seuls, le texte des seize derniers traités et de la partie principale du De carne Christi, forment une famille nombreuse et, au premier abord, imposante. Grâce aux recherches de M. Kroymann, il apparait que les dix-neuf unités qui la composent se ramènent en dernière analyse à un manuscrit unique copié probablement à Cluny au Xe siècle, et dont la physionomie reste assez indecise au travers de toutes ces reproductions incomplètes ou dégénérées. Deux manuscrits frères, remontant au XIe siécle, l'un de l' ancienne bibliothéque de Pierre Pithou (aujourd'hui à l'Université de Montpellier, n° 54), l'autre de Payerne (aujourd'hui à Schlestadt, no 88), garantissent de concert, appuyés régulièrement par une tradition connexe du XVe siécle, la suite du De carne Christi et quatre autres traités9. Pour tout le reste, nous disposons soit de l'un des jumeaux du XIe siècle10, rejoint toujours par les manuscrits du XVe, soit seulement de cette série récente dont les divers membres se rangent derriére deux chefs de file (VI, 9 et VI, 10 de la Magliabechiana, à Florence); en fait, ce sont huit trailés qui ne possèdent pas de meilleurs répondants que les dérivés italiens11.

Cet apercu, où dominent les chiffres, permet de mesurer les avantages immédiats qu'assure à la critique textuelle le concours du manuscrit de Troyes. Cinq opuscules, insuffisamment documentés, reçoivent un appui inattendu, variable d'ailleurs pour chacun d'eux. Je les enumère dans l' ordre selon lequel le nouveau témoin les présente, et je note successivement le détail précis de l'ancienne tradition :

1. (fol. 124 verso). Adversus Iudaeos :
Manuscrits de Schlestadt et de Florence; manuscrit indepéndant de Fulda.

2. (fol. 142 verso). De carne Christi :
Chap. I-X(1) : Manuscrits de Paris (Agobardinus), Montpellier, Schlestadt, Florence; - chap. X(2)-XXV : les mémes, hormis le manuscrit de Paris.

3. (fol. 157 recto). "De resurrectione mortuorum" (c'est-à-dire, sous un titre particulier, le De carnis resurrectione) :
Manuscrits de Montpellier, Schlestadt et Florence (employés récemment par M. Kroymann pour l'édition critique de Vienne).

4. (fol. 194 recto). De baptismo12:
Aucun manuscrit; seule edition Parisienne de 1545, reprise naguère par G. Wissowa.

5. (fol.200 verso). De paenententia :
Seuls manuscrits de Florence.

Dans le cas des deux derniers traités, le gain est évident, puisque nous manquions de manuscrit ou n'avions que des manuscrits tardifs à mettre en ligne. Mais l'intérêt n'est pas moins considérable de pouvoir maintenant discuter, particulièrement à propos des trois autres traités, une théorie spécieuse de M. Kroymann.

Partant de l'idée que l'oeuvre de Tertullien n'a été sauvée pour la postérité que par miracle a la fin de la période autique, puis observant que la tradition clunisienne représentait un classement méthodique des différents traités et qu'elle était caractérisée en même temps par un nombre important de variantes de tout genre; le savant éditeur a cru découvrir que le manuscrit de Agobard était seul digne de foi et se tenait bien dans le prolongement de l'héritage des Péres; le groupe commandé par les manuscrits de Montpellier et de Schlestadt ne serait, au contraire, que le produit d' une révision arbitraire accomplie en France à l' époque carolingienne. Les premiers chapitres du De carne Christi, qui sont le seul lieu de rencontre de tous les temoins, ont été passés au crible pour faire triompher ce système dualiste. Mais voici justement un tiers sur lequel on ne comptait plus, capable, sinon de réconcilier les frères ennemis, du moins de montrer si leur dissentiment est aussi réel qu'on le prétend. Une première comparaison des variantes en concurrence m'a fait constater qu’on se trouve simplement en face de discordances variées, explicables naturellement par une tradition multiforme. La rédaction clunisienne peut être souvent fautive, encore que parfois le manuscrit de Troyes lui donne raison ; elle ne saurait passer pour l'être volontairement. Le nouveau document, lui aussi, fourmille des fautes qui y ont été accumulées par des générations de copistes négligents; c'est le sort commun de la plupart des manuscrits qui ont un long passé; et tels sont, chacun de leur côte, le manuscrit d'Agobard et l'ancêtre du groupe clunisien: des témoins plus ou moins infidèles, mais sans malice.

Le seul tort de M. Kroymann est donc d'avoir cherché à simplifier une tradition complexe. Le manuscrit de Troyes nous rappelle à propos que les faits littéraires sont habituellement d'une richesse qui ne peut étré appréciée d'une manière adéquate. Il ne remonte lui-même qu'au XIIe siècle, ayant été copié à Clairvaux, comme l'indique une note finale13, et selon toute vraisemblance au temps de saint Bernard14. Si l'on se fiait aux apparences, on serait tenté, de l'estimer peu. Cependant, heureusement pour nous, il possède encore la marque incontestable de l'antiquité qui distinguait son premier archétype. Ce n'est pas seulement que le contexte soit excellent, donnant d'une part (fol. 1 à 124, verso) dix-sept discours d'Eusèbe d'Emèse (m. av. 359), traduits du grec et presque tous inédits, et d'autre part (fol. 200 v à fol. 2l0v) le curieux opuscule d'un certain Pontius Maximus qui permet de mieux saisir les origines de la fête de Noël en pays romain au IVe siècle. Mais nous retrouvons encore, tout au long du volume, une suite de souscriptions qui certifient la ressemblance de la copie médiévale avec la collection primitive. On lit, en particulier, après le titre du De carne Christi :

Nicasi vivas in Christo domino nostro amen.

Deux autres notes mentionnent de même ce Nicaise, destinataire de la collection (fol. 77 recto et 89 verso). Nicasius est un cognomen fréquent en Afrique et en Gaulle du IVe au VIe siècle, rare en Italie ; il y a donc une présomption sérieuse pour que ce recueil d'ouvrages d'Eusèbe d'Émèse, de Tertullien et de Pontius Maximus ait été fait à l'intention d'un Africain et d'un Gaulois plutôt que pour un ltalien ; mais ceci n'exclut nullement l'Italie comme lieu d'origine. En tout cas, le manuscrit de Troyes vaut pour nous son modèle, c'est-à-dire un exemplaire de l'antiquité chrétienne .

Il reste à faire une remarque à son sujet, à défaut de l'étude complète qu'il mérite. L'examen de ses variantes caractéristiques fait voir tout de suite que Martin Mesnart, le éditeur parisien de 1545, a maintes fois relevé, en marge de son texte de Tertullien, des leçons identiques. Cet humaniste a donc eu entre les mains soit ce même manuscrit, soit un manuscrit semblable. Cette dernière hypothèse, en effet, n'est pas exclue, étant donné le mode de propagation des livres dans l'ordre de Citeaux; depuis la Champagne et la Bourgogne, jusqu'aux îles de Bretagne ou aux régions du Danube, des répliques étaient mises en circulation aussi rapidement que les fondations monastiques se multipliaient.


1. p.380 n.1 Catalogue général des manuscrits de bibliotheque publiques de départements, série in-4o, t. II, p. 228.

2. p.381 n.1. Cf. A. Harnack, Tertullian in der Literatur der alten Kirche, dans les Sitzunsberichte de l' Académie des sciences de Berlin, 1895, p. 561.

3. p.381 n.2. La plupart des détails concernant la réputation de Tertullien et la fortune de ses écrits en Occident jusqu'au VIIe. siécle ont été réunis par M. Harnack dans la dissertation citée, p. 545 ss. ; cet exposé corrige et complète celui de la Geschichte der altchristlichen Literatur du même auteur, t. I. 1893, p. 667 ss., 679 ss. [partie due à M. E. Preuschen).

4. p.381 n.3. Notamment à Bobbio, Cluny, Corbie, Gorze, Hirschau, Lorsch, Malmesbury, pour s'en tenir aux références précises.

5. p.381 n.4. De munere, dans une collection de Corbie, totalenient perdue (cf. G. Becker, Catalogi bibliothecarum antiqui, 1885, p. 139 : n. 31) ; - De spe fidelium, De paradiso, De carne et anima, De animae submissione, De superstitione saeculi, dans la portion disparue de l'Agobardinus (cf. M. Klussmann, Curarum Tertullianearum particulae tres, 1889, I, p. 12 ss).

6. p.381 n.5. Voir surtout les travaux d'E. Kroymann, dans le Sitzungsberichte de l'Academie des sciences de Vienne, t. CXXXVIII, 1898, Abh. III (34 pp.), et t. CXLIII, 1901, Abh. VI (39 pp.).

7. p.382 n.1. A savoir : Ad Nationes, Scorpiace, De testimonio animae, De spectaculis, De idololatria, De anima, De oratione. - Ces sept traités et les trois précedemment indiqués ont été édités de nouveau par A. Reifferscheid et G. Wissowa dans le Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum de l'Academie de Vienne : Quinti Septimi Florentis Tertulliani opera, Pars I, . 1890 (vol. XX du Corpus). .

8. p.382 n.2. On retrouve pour le De carne les deux temoins du XIe siécle, M et P, et ceux du Xve; pour le De praescriptione haereticorum, on a encore la chance de pouvoir interroger P; mais le De corona le De cultu feminarum (ler livre : "De habitu muliebri"), l'Ad uxorem et le De exhortatione castitatis ne se presentent d'autre part que dans les manuscrits du XVe siècle.

9. p.383 n.1. De patientia, De carnis resurrectione, Adversus Praxean, Aversus Valentinianos.

10. p.383 n.2. M fournit l'Adversus Marcionem; P de son côte, l'Adversus Hermogenem et l'Adversus Iudaeos, en outre, l'opuscule apocryphe Adversus omnes haereses. Ces traités, l'Adversus Iudaeos excepté, et les quatre précedents donnés à la fois par M et par P, ont été édités ensemble par E. Kroymann dans le Corpus de Vienne: Quinti Septimi Florentis Tertulliani opera, Pars III, 1906 (vol. XLVII). - L'Adversus Iudaeos s’est conservé d'une maniére indépendante dans un. important manuscrit de Fulda qui renferme l'Apologeticum.

11. p.383 n.3. De fuga, Ad Seapulam, Ad martyras, De paenitentia, De virginibus velandis, De cultu feminarum (2e livre), De monogamia, De pallio. Ces opuscules n'ont pas encore été réédités par l'Académie de Vienne, non plus que ceux qui sont communs aux deux familles de manuscrits.

12. p.384 n.1. Le manuscrit offre une interversion des chapitres XV-XVII et omet les deux dernier. chapitres (XIX-XX) ainsi qu'une partie du précédient. Cet accident et cette lacune existaient déjà certainement dans l'archétype et donnent ainsi quelque idée de celui-ci.

13. p.385 n.1. De la même du copiste, à ce qu'il semble : Liber sce Marie de Claravalle (fol. 210 v).

14. p.385 n.2. Voir dans les Memoires de la Société académique de l'Aube (t. LXXXI, 1917) : L'ancienne bibliothèque de Clairvaux. p. 38 suiv.


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