G. de PLINVAL, Mélanges Joseph de Ghellinck vol 1. Gembloux (1951) pp. 183-188


Tertullien et le scandale de la Couronne

par 

G. DE PLINVAL
Professeur à la Faculté des Lettres, Université de Fribourg (Suisse)

Dans la série des tracts et pamphlets où s'exprime l'agressivité fougueuse de Tertullien, dans ces écrits sarcastiques et violents où se déploie sans retenue le fiel de ses partis pris et de ses rancunes, le de Corona occupe une place à part 1.

Karl Bans, dans son livre, der Kranze in Antike und Christentum, a fait valoir la richesse documentaire de ce traité 2: mais pour en définir d'une manière complète l'inspiration véritable, il conviendrait aussi de le situer avec plus de décision qu'on ne le fait d'ordinaire dans son ambiance psychologique et surtout dans le cadre précis de ses origines historiques. Ce sont ces deux points que l'on essaiera de mettre en lumière dans les lignes qui vont suivre.

Ce n'est pas une des moindres surprises que l'on éprouve en lisant cette œuvre, de voir avec quelle véhémence ce chrétien rigoriste élève la voix pour flétrir un abus qui, au sentiment des modernes est en soi parfaitement anodin, innocent, et même pieux. Ne sommes-nous pas habitués à voir nos jeunes filles, nos premières communiantes, nos fiancées se couronner de fleurs précisément à l'instant où elles s'approchent des autels, où elles accomplissent un acte religieux par excellence? N'est-ce pas depuis le commencement du XIVe siècle environ que les chrétiens ont pris l'habitude de couronner les statues de la Vierge Marie |184  d'un «chapelet» de fleurs 3? Même dans notre civilisation utilitaire et uniformisée, devenue indifférente aux conditions extérieures de la tenue, le port de la couronne ---- d'une couronne de fleurs ---- demeure, au moins pour la jeune fille, traditionnellement attaché aux instants solennels de sa vie religieuse.

Qu'il en fut autrement aux temps héroïques de l'antiquité chrétienne, ce n'est pas seulement la réaction tapageuse de Tertullien qui nous l'enseigne: dans la même génération que lui, Clément d'Alexandrie et Minucius Félix expriment une semblable répugnance 4. Des chrétiens qui ne dissimulent pas l'amour qu'ils ont des fleurs, dont ils apprécient la senteur et l'éclat, dont ils consentent à former des guirlandes, des colliers mêmes, rejettent avec vivacité l'idée de placer sur leur tête une couronne 5. Voir dans ce réflexe de la sensibilité chrétienne primitive l'expression d'une religiosité étroite et matérielle, d'une «contre-superstition», serait méconnaître la pureté et même en un sens la légitimité des sentiments qui les faisaient agir. Du moment que le port de la couronne de fleurs était le signe ordinaire de toutes les festivités païennes: repas sacrés, immolations de victimes, cérémonies du cirque 6, ---- le chrétien ressentait comme une obligation de conscience instinctive le devoir de se désolidariser d'un tel geste. De même que, selon l'enseignement des Apôtres et les lois de l'Église, l'acte, purement physique de se nourrir de viandes immolées aux faux dieux constituait une manifestation effective d'idolâtrie, une «communion avec les démons»7, le fait d'adopter un ornement païen constituait à lui seul une adhésion implicite à la coutume et à la religion des Gentils 8. Ne pas vouloir comprendre la spontanéité de ce sentiment, c'est méconnaître l'importance du symbolisme |185 dans la vie sociale. Même de nos jours il n'est pas sans conséquence en certaines occasions d'arborer un ruban ou un insigne, de porter une fleur de telle ou telle espèce, de telle ou telle couleur. Rosé blanche ou rosé rouge en Angleterre, fleurs de lys, violette, œillet rouge ou eglantine en France, n'ont-ils pas à certains moments revêtu une signification politique visible et parfois provocante? Lors du voyage d'Hitler à Rome, Pie XI fit refuser l'entrée de la Cité du Vatican aux officiers allemands qui portaient un brassard orné de la croix gammée. Signification profonde attribuée à des réalités pourtant indifférentes: puissance du symbole.

Aux IIe et IIIe siècles, le port d'une couronne de fleurs était, autant peut-être que le baiser lancé distraitement en passant devant la statue d'un dieu étranger, un signe exprès de paganisme 9. Des considérations spirituelles, d'ailleurs très nobles, renforçaient chez les chrétiens cette aversion pour un rite qu'ils jugeaient empreint d'idolâtrie. A une époque où, pour la plupart, les membres de la communauté chrétienne ne recevaient le baptême qu'arrivés à l'âge d'hommes, l'Église s'efforçait de leur inculquer l'idée de l'engagement suprême qu'ils contractaient alors et le souvenir de ce grand acte restait très vif chez eux. Dans ces conditions, pour des gens qui portaient pour ainsi dire sur leur personne l'empreinte encore humide de ce mystère divin, souiller au contact d'un objet détesté une tête et un front qui avaient été touchés de l'huile sainte de l'Esprit et lavés dans l'eau régénératrice, c'était pratiquement effacer le baptême, abolir l'effet du sacrement. Clément d'Alexandrie et Tertullien s'accordent, avec une sincère conviction mystique, pour opposer à l'image du téméraire couronné de vaines parures de feuillage et de rosés, la figure impressionnante du Christ sous la couronne d'épines 10. Aussi, quels que soient par ailleurs les sophismes et l'exagération des arguments de Tertullien, ce serait ne rien comprendre aux réactions spontanées et à la générosité naturelle d'une âme chrétienne que de ne pas tenir compte, dans |186 l'ambiance du IIIe siècle, de la légitimité de telles répulsions. Le de Corona n'est pas seulement la diatribe emphatique et bruyante d'un déclamateur; il nous permet d'apprécier en quelque sorte la délicatesse de piété de ses contemporains; il nous apporte une information précieuse pour l'histoire de la sensibilité religieuse des chrétiens. Ce qui ne veut pas dire que, dès ce temps, des esprits moins attentifs aux gestes extérieurs, plus indifférents peut-être ou plus sages, n'aient essayé de faire le départ entre l'adoration «en esprit et en vérité», qui seule compte au fond, et la valeur relative ou fictive des démonstrations externes 11. Mais il ne suffit pas de replacer sous son véritable éclairage moral, dans son contexte psychologique, le livre De la Couronne. Pour fournir l'explication historique pleinement satisfaisante de ce traité, il reste encore quelque chose à faire. Il ne semble pas que l'on ait jusqu'ici suffisamment prêté attention à toutes les circonstances qui ont entouré l'incident initial, qui a donné lieu à ce remous de jugements contradictoires et passionnés dont le de Corona nous apporte l'écho. Paul Monceaux en a bien résumé les données essentielles 12:

C'était en 211, vers le temps de la mort de Septime Sévère. Dans la communauté chrétienne comme dans le monde païen de Carthage, les esprits étaient très surexcités par le récit d'une scène étrange qui s'était passée tout récemment au camp de Lambèse. On y distribuait un donativum, sans doute à l'occasion de l'avènement de Caracalla et de Géta 13. Les soldats se présentaient par groupe, le front couronné de laurier, comme le voulaient l'usage et le règlement. Soudain, l'on murmure dans les rangs: là-bas des rires, ici des grondements de colère. On se montre du doigt un soldat, qui seul s'avance la tête nue, tenant sa couronne à la main, au mépris de la discipline. Quand arrive son tour de défiler: «Pourquoi cette tenue?» dit le tribun. ---- «C'est qu'il ne m'est pas permis de faire comme les autres.» ---- «Pourquoi cela?» ---- «Je suis chrétien.» ---- Les officiers se consultent; on décide d'ajourner l'affaire, de traduire le coupable devant les préfets. Mais, sur-le-champ, le soldat jette son manteau, sa couronne 14 et ses armes; il rend son épée, et va en prison attendre son martyre. |187 

Il y a cependant dans le récit de Tertullien quelques détails insolites que Monceaux a négligés d'expliquer: pourquoi le soldat rebelle, qui reste tête nue, garde-t-il à la main cette «couronne inutilisée»15, alors qu'il eût paru plus, conforme à son caractère de «soldat de Dieu», de chrétien intégral, de fouler aux pieds ce symbole d'impiété 16? D'autre part, à quoi tient cet acte soudain d'insubordination, cette initiative isolée et surprenante qui soulève, ne l'oublions pas, la désapprobation presque générale des coreligionnaires de notre soldat? S'agit-il d'un coup de tête, inspiré par les excitations de la propagande montaniste? L'éclat du soldat de Lambèse se rattache-t-il à ces gestes sporadiques qui se sont manifestés dans l'armée peut-être à partir du règne de Septime Sévère, mais qui se généraliseront surtout au moment des persécutions de Décrus et de Dioclétien? Nous pensons, quant à nous, que la désobéissance spectaculaire du soldat dont Tertullien fait l'apologie se rattache plutôt à des conditions particulières qu'il convient de replacer dans le cadre de vie des légions africaines. Reportons-nous en effet au dernier chapitre du de Corona, où l'on voit Tertullien, revenant à son point de départ après tant de développements brillants ou pédantesques et, au terme d'une péroraison qu'animé un émouvant élan d'éloquence religieuse, se retourner vers les compagnons du soldat rebelle et s'adresser à leur conscience en faisant appel, non pas même au jugement de leur camarade prédestiné au martyre, mais, chose paradoxale, au verdict d'un soldat de Mithra 17.

«Le soldat de Mithra, dit-il en évoquant un rite de cette religion qu'il semble bien connaître, ---- au moment où il est initié dans la caverne, c'est-à-dire dans l'armée des Ténèbres, après qu'on lui a présenté la couronne au moyen d'une épée, simulacre du martyre, et qu'on la lui a fixée sur la tête, reçoit pour instruction de l'ôter en y portant la main et de la placer, par exemple, sur l'épaule 18, en disant: «Mithra est ma couronne». Et dès cet instant, on le considère comme soldat de Mithra, s'il a rejeté la couronne, s'il a dit |188 qu'elle était en son dieu 19; et jamais plus ensuite il ne porte de couronne: cela en signe de sa conviction, partout où il y aura lieu de mettre à l'épreuve son engagement sacré.»

Il ressort de ce texte que, par une prérogative exceptionnelle, justifiée par les exigences de leur secte, les soldats adeptes de Mithra, liés à leur dieu par un engagement solennel, ne pouvaient se couronner la tête de fleurs. Il avait donc fallu les dispenser de cette obligation et, même dans les parades solennelles, en égard sans doute à leur bravoure et à la dévotion des empereurs envers Mithra, ils n'étaient pas soumis aux mêmes obligations que les hommes du reste de l'armée. C'est ce qui a dû se passer en 211 à Lambèse au donativum des sacrés empereurs Caracallâ et Géta: tous les soldats portaient leur couronne sur la tête; seuls, les soldats de Mithra l'avaient à la main ou peut-être sur l'épaule; un soldat chrétien a voulu faire comme eux. C'était un comportement absolument illicite de la part d'un soldat non-mithraïsant: notre soldat s'est obstiné; des officiers attachés à l'application stricte du règlement ont procédé aux sanctions nécessaires. L'incident a produit dans l'armée, dans la foule, une grosse émotion, et Tertullien intervenant avec son génie de polémiste et de rhéteur a exploité l'événement, au mépris de toute prudence, au risque d'aggraver le sort du coupable 20 et de déclencher dans l'armée et dans la province une recrudescence de sévices antichrétiens. Fidèle à son intransigeance habituelle et à ses principes montanistes, il a trouvé dans cet incident la preuve saisissante de l'antagonisme irréductible qui à ses yeux sépare le monde et l'Église, le service de César et le service du Christ. Mais à l'origine, il n'y eut sans doute qu'un épisode local dont on peut aisément reconstituer les causes: la revendication d'un soldat chrétien, vexé de voir ses camarades d'une croyance adverse jouir par faveur d'une exemption à l'égard d'un rite que ses propres convictions, à lui aussi, lui présentaient comme inacceptable et impie. Il faut d'ailleurs observer que l'intention morale n'est pas la même dans les deux cas: pour le mithraïsant, la couronne est un attribut divin qu'il réserve à son dieu; pour le chrétien, elle demeure un objet souillé, un emblème des démons.

1.  Édition J. MARRA (Corpus scriptor. Latinor. Paravianum, 49), Turin, 1927. Édition Ae. KROYMANN, Septim. Tertulliani opera (Corpus script. ecclesiastic. latinorum, LXX), p. 152-188, Vienne, 1942.

2.  K. BANS, Der Kranze in Antike und Christentum. Eine religionsgeschichtl. Untersuchung mit besonderer Berücksichtigung Tertullians, Bonn, 1940.

3.  Cfr Dom F. CABROL, Dictionnaire d'Archéologie chrétienne et de Liturgie, art. Chapelet, t. III, p. 401 (Chapelet: «petit chapel»).

4.  CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Paedagog., II, 8; MINUCIUS FÉLIX, Octavius, 38.

5.  MINUCIUS FÉLIX, op. cit.: His enim et sparsis utimur... et sertis colla complectimur. Sane quod caput non coronamus, ignoscite. Cfr. TERTULLIEN, de Corona, V, 10: Hoc sint tibi flores et inserti et innexi et in filo et in scirpo... Coronam si forte fascem existimas florum per seriem comprehensorum... Iam vero et in sinum conde... et in lectulum sparge... Ceterum in capite quis sapor floris, quis coronae sensus?

6.  DAREMBERG et SAGLIO,Dict. des Antiquités, t.1, 2e part., art. Corona, 1520-1537 (surtout 1524).

7.  SAINT PAUL, I Corinth., VIII-X.

8. De Corona, X, 18.

9.  De Corona, XII, 25: In his erit serti militaris superstitio ubique polluta et polluens omnia. MINUCIUS FÉLIX, Octavius, 2: Caecilius simulacra Serapidis denotato, ut vulgus superstitiosus solet, manum ori admovens osculum labiis impressit.

10. De Corona, XIV, 31 (dans la phrase: Certe praeter figuram... nous proposerions de lire: ubi tu nunc laurea... coroneris, au lieu de: uti tu ou uti quid tu). Cfr CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Paedagog., II, viii (P. G., VIII, 486 A).

11. De Corona, 1,2: quasi aut nullum aut incertum saltem... delictum.

12.  Paul MONCEAUX, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne, t. I, p. 269, Paris, 1901.

13.  Toutes ces précisions de date, de lieu et de circonstances (à l'exception du donativum) ont été ajoutées par Monceaux et ne figurent pas dans le texte de Tertullien, ch. I, 1.

14.  Le texte de l'édition Kroymann porte seulement: laurea et de manu caruit («Il se débarrassa de la couronne de laurier qu'il tenait à la main»).

15. Ibid.: solus libéra capite, coronamento in manu otioso.

16.  Cfr J. MARRA, édit. de Corona, Praef. XXIV: Nonne mecum, benigne lector, statues futurum fuisse ut ille miles coronam sane, nulla mora interposita, abiceret, ni quod eam manu tantummodo gestaret satis fuisset superque ad id, quod animo intendisset, plane perfecteque perficiendum?

17. De Corona, XV, 33.

18.  KROYMANN, CSEL, LXX, p. 187, 1. 23, a corrigé indûment le texte en lisant: et in humerum si forte transferre <dei> dicens...

19. Nous suivons ici le texte de Kroymann qui a rétabli dans un ordre plus logique la suite des propositions.

20. Il n'avait pas encore été exécuté au moment où Tertullien écrivait son ouvrage: I, 1: donativum Christi in carcere expectat.


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