La Théologie de Tertullien, 3e ed. (1905) pp.  474-8. 


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THEOLOGIE DE TERTULLIEN.

D'après le contexte (ib. 4-6), le Christ ordonne de mourir à la
Loi. Or la Loi autorisa les secondes noces. Donc il faut s'en abs-
tenir 1. Enfin quand il serait prouvé 2 que saint Paul a autorisé
des fidèles à se marier deux fois, on ne devrait voir là qu'une de
ces concessions temporaires auxquelles il a recouru en diverses
circonstances (Act. 16, 3: circoncision de Timothée; 21, 24). Le
repudium avait été concédé par Moïse; Jésus-Christ devait reti-
rer cette concession. A son tour, le Paraclet a pu retirer les
concessions provisoires de saint Paul, sans qu'on doive en
prendre scandale. La dureté de cœur put être tolérée jusqu'au
temps du Christ, l'infirmité de la chair jusqu'au temps du Para-
clet. Mais il n'y a pas la moindre hérésie 3 à condamner les se-
condes noces, comme une espèce d'adultère, tout en maintenant
l'institution divine du mariage. Et d'où vient que des gens si
portés au mariage se montrent impitoyables pour d'autres fai-
blesses, pour l'apostasie par exemple? On est plus excusable de
céder à la violence des tourments qu'à l'ardeur de la concupis-
cence 4. Il est plaisant d'entendre prétexter l'infirmité de la
chair5, quand cette chair suffit à tant de mariages. On allègue
encore d'autres excuses qui ne valent pas mieux. Allez donc !
mariez-vous indéfiniment! Comme le déluge surprit Sodome
et Gomorrhe, que le dernier jour vous surprenne vous mariant
toujours. Vous serez jugés par les héros de la chasteté 6, non
par ceux de l'A. ou du N. T., mais par une Didon, une Lucrèce
et les autres héros de la chasteté païenne.

Sur aucun autre sujet, Tertullien n'a accumulé une telle
somme de paralogismes. Constatons néanmoins une fois de
plus que ses erreurs relatives au mariage se sont produites
toutes dans un même sens, celui de la rigueur. Dans sa car-
rière militante, Tertullien a exagéré de plus d'une manière
l'indissolubilité du mariage; il ne l'a jamais méconnue.

1. Il est à peine utile de souligner l'étrangeté de ce raisonnement.

2. Monog. 14.

3. Ib. 15.

4. Cet argument ad hominem reparaît, Pud. 22, fin.

5. Monog. 16. — Relevons ici un sarcasme à l'adresse de ceux qui ap-
prouvent la fuite dans la persécution. Quid si solitudinem domus ob-
tendat? Quasi una mulier frequentiam praestet homini ad fugamproximo.

6. Ib. 17. — Cf. 1 Ux. 6; Ex. c. 13.


DU JEUNE. 475

VII. JEUNE ET AUTRES POINTS DE DISCIPLINE.

Parmi les autres fruits de l'esprit montaniste, nous rencon-
trons une revendication violente en faveur du jeûne. On pouvait
s'attendre, observe Tertullien au début du de jejunio, à trouver
les psychici aussi indulgents à cet égard qu'à l'égard des se-
condes noces : car la gourmandise et la luxure se tiennent1.
De fait, ils attaquent sur l'un et l'autre point la doctrine du
Paraclet. Le tort de Montan, c'est, à leurs yeux, d'avoir ensei-
gné à user du jeûne plus que du mariage. Sous prétexte que le
N. T. n'a pas sanctionné les abstinences mosaïques 2, ils en
prennent à leur aise : affranchis de toute observance gênante,
ils pratiquent une religion de foi et d'amour, et retournent
contre les jeûneurs montanistes les dures paroles de l'Apôtre
à l'adresse des Galates judaïsants. La discipline montaniste
comportait 3 certains jeûnes à date fixe, des stations souvent
prolongées jusqu'au soir, tandis que les catholiques rompaient
les leurs à la neuvième heure du jour, des xérophagies, ex-
cluant la viande, les condiments liquides, les fruits succulents,
le vin, et complétant ce régime austère par l'abstention du
bain. Eh quoi! s'écrie Tertullien 4, est-ce là vivre en Galate?
Nous observons dans l'année deux semaines de xérophagies 3,
et encore pas tout entières, car nous exceptons le samedi et le
dimanche.

De fait, la mesure n'a rien d'excessif, et les reproches de

1. Jej. 1. — Agnosco igitur animalem fidem, studio carnis, qua tota
constat, tam multivorantiae quam multinubentiae pronam.

2. Ib. 2.

3. Ib. 1.

4. Ib. 14.

5. Ib. 15. — Beaucoup plus sévère paraît avoir été le jeûne du monta-
niste Alcibiade dans les prisons de Lyon (Eusèbe, H. E. 5, 3, 2) : [Grec]. Il est vrai
qu'il paraissait y mettre quelque orgueil, et c'est de quoi ses compagnons
de captivité le reprirent : [Grec]


476

THEOLOGIE DE TERTULLIEN.

l'hérésie ont pu avoir pour effet de stimuler le zèle des catho-
liques pour le jeûne. Toujours est-il que la question passionnait
les esprits : la secte avait osé, la première, légiférer sur un
point que l'Eglise abandonnait encore à l'initiative indivi-
duelle 1.

Au sujet de l'observance dominicale, on a cru remarquer2
une différence entre le langage de Tertullien orthodoxe et celui
de Tertullien montaniste. Orthodoxe, il opposait soigneuse-
ment la coutume chrétienne à la coutume juive 3; il insistait sur
le caractère provisoire et symbolique de la prescription rela-
tive au sabbat (Ex. 20, 8 sq), et sur les dérogations autorisées
par Dieu même 4. Montaniste, il revient sur la question du re-
pos sabbatique 5, et précise la notion des œuvres serviles ; mais
c'est pour ajouter aussitôt que Jésus-Christ n'est pas l'ennemi
du sabbat, que sur ce point, comme sur tant d'autres, il est venu
parfaire la loi du Créateur, non l'abolir. Ce langage nouveau a
paru déceler une influence orientale, et l'intention de ne jeter
aucun discrédit sur les rites propres des montanistes, attachés
au jour du sabbat. Mais quelle que fût la pratique des monta-
nistes d'Orient, il est indubitable que ceux de Carthage demeu-
raient attachés à l'observance dominicale 6. La raison du lan-
gage tenu par Tertullien dans l'Antimarcion doit être cherchée
dans les besoins de sa polémique : il fallait ôter à l'hérétique

1. Sur le jeûne au point de vue catholique, voir c. VI, § 5, p. 300, et
c. VII, § 2, p. 313. — M. Rolffs (Urkunden aus dem antimontanistichen
Kampfe des Abendlandes,
dans T. u. U. 12, 4 (1895), p. 1-49) cherche à
établir que dans Jej., comme dans Pud., Tertullien en veut au pape Cal-
liste, et la supposition n'a rien d'invraisemblable, puisque la communauté
montaniste de Carthage était mal vue à Rome et suspecte d'hérésie. Mais
la forme précise donnée à la thèse, et surtout l'essai de reconstruction
d'un prétendu édit de Calliste sur le jeûne, font vraiment trop de part
à la critique divinatoire.

2. Noeldechen, Tertullian, p. 371. 404.

3. Ap. 16; l N. 13.

4. J. 4.

5. 2 M. 21 ; 4 M. 12. 30.

6. Voir la mention des dominica sollemnia. An. 9; Fug. 14; cf. Cor. 3 :
Die dominico jejunium nefas ducimus; Jej. 15 : Duas in anno hebdoma-
das xerophagiarum, nec totas, exceptis sc. sabbatis et dominicis, offerimus
Deo. Le seul point nettement montaniste est ici la réprobation du jeûne
sabbatique.


TRAITS DE RIGORISME. 477

un prétexte d'opposer l'Évangile à la Loi ; et l'argumentation
n'a pas d'autre but.

On a vu plus haut1 comment Tertullien en vint par degrés à
réprouver absolument le service militaire. Cette question est
encore du nombre de celles où il fit intervenir la nouvelle pro-
phétie2. Faut-il en conclure que l'éloignement pour le métier
des armes était un caractère propre au montanisme ? On peut
en douter, car le même esprit se fait jour dans bien d'autres
écrits, où le montanisme n'a rien à voir. Nous avons déjà eu oc-
casion de citer 3 les canons d'Hippolyte, qui refusent aux sol-
dats l'entrée de l'Église, et défendent aux chrétiens de se faire
soldats, s'ils n'y sont contraints par la force. Clément d'Alexan-
drie 4 et Origène 5 parlent comme Tertullien. Quant à la ques-
tion du voile des vierges, on est encore moins fondé à y
dénoncer l'influence de l'hérésie : car si le traité De virginibus
velandis
6 est entaché de montanisme, la thèse qui en fait le
fond, et les arguments qui l'appuient, se trouvent déjà dans le
De oratione7, ouvrage d'une orthodoxie non suspecte. On pour-
rait citer encore d'autres traits de sévérité, dont la provenance
n'est pas clairement hérétique 8. Ce qu'on peut dire d'une ma-
nière générale, c'est que le montanisme a projeté son ombre
sur le traité de l'idolâtrie, et probablement aggravé plusieurs

1. C. VIII, 5 3 et 4.

2. Cor. 1.

3. C. VIII, § 4, p. 415, n. 4. — Les deux questions posées par Tertullien
Idol. 19 (An fidelis ad militiam converti possit, et an militia ad fidem ad-
mitti, etiam caligata vel inferior quaeque) sont résolues négativement,
Can. Hippol., 13, 71 et 14, 74. L'influence montaniste est ordinairement
étrangère aux refus de service militaire que l'on constate ça et là dans
les Actes des martyrs. Citons (d'après Dom Lcclercq. Dict. arch. t. 1,
p. 294) Tarachus, abandonnant l'armée par respect pour sa foi (Ruinart,
Acta sincera, éd. 1689, p. 457), Maximilien, préférant la mort à la cons-
cription (ibid. p. 309), Marcel (ib. p. 312), Nérée et Achillée (S. Damase,
Carmen 25), Félix et Nabor (saint Ambroise, Expos. in Luc. 7, 178), Marin
(Eusèbe, H. E. 7, 15), Marcellin (Acta SS., 2 janv.).

4. Clément, Paedag. 3, 11. (P. G. 8, 633).

5. Origène, c. Cels. 8, 73. (P. G. 11, 1028).

6. V. v. 1.

7. Or. 21.22.

8. Sur les deux points que nous venons de signaler, M. V. Ermoni nous
paraît avoir fait un peu grande la part du montanisme. (R. Q. H. t. 72
(1902), p. 85 sq).


478

THEOLOGIE DE TERTULLIEN.

des solutions pratiques données aux doutes du chrétien qui
navigue à travers les écueils du siècle.

Arrivons à une question fort grave, celle de la discipline pé-
nitentielle, où une évolution importante se produisit du vivant
de Tertullien.

[etc]

 


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